mercredi, novembre 02, 2011

Le 2 novembre 2011, à l'Aapravasi Ghat : le 177ème anniversaire de l'engagisme à Maurice.


1) Une célébration placée sous le signe du dialogue et de la diversité liée à l'engagisme

Ce matin, pas loin des quatorze marches que gravirent jadis les engagés en provenance des Indes, mais aussi d'autres terres, pour rejoindre leurs champs de cannes, l'état mauricien a choisi de célébrer avec faste et solennité le 177ème anniversaire de l'arrivée des engagés au pays mauricien.Si depuis 5 ans, les célébrations présentent danses, chants, tableaux théâtraux ponctués des discours des officiels, cette année semble souligner un fait : Maurice afiche sa volonté, en sus de son devoir de mémoire, de faire un travail de mémoire, apte à dépasser  certains écueils qui fragmentent son identité, en mettant en exergue la nécessité de la diversité de la nation mauricienne, dont la crête affirmée au plus haut niveau de l'état est le dialogue nécessaire entre les mémoires de l'esclavage et de l'engagisme.Les étapes menant à l'engagisme et Maurice ont été rappelées tour à tour par l'ambassadeur de l'Inde à Maurice, le Président de la République et le PM mauricien, depuis les régions de Calcutta, les fausses promesses, notamment, quand les recruteurs véreux promettaient au candidat et à la candidate au voyage, que dans ces terres lointaines, "qui soulève des pierres trouve de l'or". Puis, la peur du kala pani ou des eaux noires, l'embarquement sur des bateaux, les maladies et conditions de voyages souvent tragiques, la désillusion une fois débarqués, la résilience, le sacrifice pour faire de Maurice ce petit pays où il fait bon vivre, en dépit de ses faiblesses...

L'ambassadeur de l'Inde a rappelé le concept de 'jahaji bhai' (frères de bateaux), cette fraternité née en face des duretés de la traversée océanique, ces liens ténus qui résistaient jusqu'au pays promis, au-delà des castes et des religions, unissant tamouls, hindous, musulmans, marathis... Et brahmanes comme harijans, car la mer et le système d'exploitation effacent les clivages traditionnels et fait prendre conscience aux engagés qu'ils sont bien sur le même bateau, au sens propre comme au sens figuré. Concept aujourd'hui perdu dans la culture divisive... Et il est bon que l'on cherche à réactiver cet esprit d'unité dans la diversité face à l'adversité...

2) Le jahaji bhai : prémisse d'un humanisme du Divers

Cela m'a rassuré de constater que cette notion de solidarité née de l'adversité a rassemblé les victimes au-delà des clivages de religion, de caste ou d'ethnie. Maurice, trop tôt plongée dans la globalisation a besoin d'arpenter à nouveau ce beau pan de sa mémoire historique.Celles et ceux qui connaissent la coolitude savent que j'ai développé ce concept en le reliant à la notion de l'ahimsa, du pardon, que Gandhi avait prôné dans sa philosophie de la non-violence. Je l'avais adapté aux victimes de l'engagisme, puis l'avais étendu aussi aux descendants de l'esclavage, eux-aussi frères du même bateau charpenté par un système inhumain qui réduisait hommes, femmes et enfants à des objets que l'on exploitait dans ce monde du 18ème siècle caractérisé par la spécialisation des productions sur une échelle internationale et nécessitant, après la main-d'oeuvre servile, celle des coolies. Avant le classement du Morne, j'écrivais dans ce sens, afin d'éviter au pays une concurrence victimaire entre descendants d'esclaves et de coolies (1). C'est aussi la recommandation que j'ai faite aux travaux préliminaires de la Commission Justice et Verité, qui rendra ses conclusions publiques dans peu de temps, de même qu'à l'Aapravasi Ghat, où j'ai mis en garde de ne pas enfermer l'engagisme dans un ressenti strictement hindou, même si les engagés de foi hindoue étaient majoritaires dans la Grande Expérience de l'engagisme.L'Unesco avait trouvé la coolitude apte à éviter cette concurrence victimaire en terre mauricienne, et cette réflexion dialogique, plurielle, ouverte fonde ses espoirs d'un humanisme du Divers à Maurice, prélude à l'élaboration d'une identité mauricienne et d'une réconciliation plus large entre esclavage et engagisme dans d'autres pays. Je peux dire aujourd'hui que cela a été bien entendu au sommet de l'état mauricien, comme le témoigne le discours visionnaire du PM mauricien.

(3) Navin Ramgoolam : "Les classements de l'Unesco, pas une mince affaire"

Le PM a en effet renchéri dans ce sens, dans un discours en créole, tranchant avec les autres interventions en anglais, souvent ponctuées de hindi et de bhojpuri. J'ai trouvé ce choix de langue hautement symbolique et judicieux.Tout en soulignant, que le Ghat est l'emblème de l'engagisme, Ramgoolam a rappelé le message gandhien aux descendants des engagés à Maurice, leur encourageant à s'émanciper par l'éducation et le combat politique. Chose faite, quand on sait que c'est le descendant du coolie Mohit Ramgoolam qui mena le pays à l'indépendance en 1968...Puis, dans une volonté d'indiquer une voie pour l'unité nationale de ce pays parfois décrié comme étant sectaire, le PM a rappelé que Maurice possède une "réussite exceptionnelle" puisque c'est le seul pays au monde à abriter un site pour la résistance à l'esclavage, le Morne, et un autre, pour la portée symbolique de l'engagisme, l'Aapravasi Ghat.L'idée n'est pas de les utiliser pour opposer, mais de relier, d'écouter, de composer avec ces deux mémoires pour écrire une seule Histoire pour la nation.Le PM a souligné avec insistance cette nécessité de dialogue entre esclavage et engagisme, citant mon travail dans son discours, rappelant que mon plaidoyer pour ce partage de mémoires (2) est un atout majeur pour l'île Maurice , et soutenant ma démarche pour la création de la route de l'engagé, que j'avais proposée au pays dans le passé.Message qui, cette fois, bien pesé par le chef de l'éxécutif mauricien, devrait s'imprimer dans les options à venir pour la construction d'un mauricianisme basé sur ces deux pages d'Histoire, prélude à un imaginaire pluriel. Ramgoolam a conclu en affirmant justement que "l'Aapravasi Ghat n'est pas qu'un patrimoine physique, matériel, mais aussi culturel, susceptible de mettre en relief la diversité de notre culture".Après avoir entendu le PM, j'ai constaté une grande convergence de vues, et appréhendé une vision pour l'île Maurice, qui peut faire école ailleurs. Cet acte de foi politique et culturel de nos deux sites classés au patrimoine de l'Humanité, réitéré par Navin Ramgoolam, cadre parfaitement, je le rappelle plus haut, et ce depuis des années, avec la volonté de l'Unesco à encourager cette culture du dialogue entre deux mémoires, afin de promouvoir une identité mauricienne basée sur ces deux pages douloureuses à dépasser par un travail de mémoire. Nous avons, dans cette étape à venir, une "autre réussite" à atteindre, et que l'Unesco appelle de tous ses voeux, dans sa statégie de promouvoir une culture de la paix dans le monde.C'est résolument dans ce chantier là que nous devons tous nous engager. Maurice a, avec le Ghat et le Morne, enfin ses repères physiques et symboliques pour panser ses plaies du passé. Elle doit s'investir dans ce dialogue riche entre engagisme et esclavage, perspective qui pourra donner une identité polylogique à ce pays qui a désormais des référents pour cette construction plus que jamais nécessaire et urgente, à la face des enjeux actuels, tant au niveau régional qu'international...Je fais le pari qu'ici se loge la matrice de cette île Maurice plurielle que d'aucuns pressentent encore confusément. Et que cette gestation symbolique est bien enclenchée sous la houlette du Premier Ministre mauricien.

(a) Khal Torabully, Port-Louis, île Maurice, 2 novembre 2011.

NOTES :

1) Voir : "Plus qu'une juxtaposition, il nous faut un itinéraire doublé d'une passerelle entre l'Aapravasi ghat et le Morne". http://www.potomitan.info/torabully/morne_unesco.php
(2) Lire : "10 mai 2006/2007 : un engagement pour les mémoires",http://www.potomitan.info/lafwans/10_mai2007.phpetÀ l’Aapravasi Ghat, l’île Maurice dialogue enfin avec l’Histoirehttp://www.potomitan.info/torabully/aapravasi3.php

dimanche, octobre 16, 2011

17 octobre 1806 -17 octobre 2011 : 205e anniversaire de l’assassinat du père fondateur de la patrie haïtienne - Qu’est-ce qu’il faut retenir?

Le 17 octobre de chaque année nous rappelle le triste souvenir de l'assassinat, en 1806, au Pont-Rouge, de Jean-Jacques Dessalines, l'Empereur Jacques 1er, le père fondateur de la patrie haïtienne.

Il est à souligner que le nom et la mémoire de notre libérateur ont été bannis des commémorations nationales et patriotiques par l'élite dirigeante et dominante d'Haïti pendant les quatre décennies qui ont suivi ce crime national.

De nos jours encore, les ennemis du Peuple Noir en général aussi bien que nos traîtres, nos soi-disant intellectuels esclavagisés, nos colonisés et nos écervelés s'acharnent avec passion à occulter et à falsifier le nom, la vie, la mémoire et l'œuvre du premier et du plus grand libérateur de tous les temps.

Ce 17 octobre 2011, alors que nous soulignons le 205e anniversaire de cette tragédie nationale, le moment est venu pour nous, les descendants des survivants de l'Holocauste des Noirs ( l'Esclavage des Noirs, celui qui a débuté au milieu du XVe siècle par les Européens ) de mettre en pratique les leçons que nous avons apprises de cette douloureuse expérience nationale et panafricaine. Expérience qui marquera à jamais la Grande Famille du Peuple Noir.

En effet, les causes et les enjeux socio-politico-économiques qui ont amené à l’assassinat du père fondateur de la patrie haïtienne sont encore à l’ordre du jour en 2011. Non seulement ceux-ci demeurent entiers, il serait aussi idéaliste d’entrevoir leur résolution dans le contexte actuel.

Dès lors on comprend pourquoi que nos ennemis traditionnels et nos traîtres s’adonnent avec passion à corrompre l’œuvre, la mémoire, l’héritage et le nom de ce héros exceptionnel. Le seul de son genre qu’ait connu l’humanité depuis son existence.

Quels sont les causes et les enjeux socio-politico-économiques qui ont amené à l’assassinat du père fondateur de la patrie haïtienne le 17 octobre 1806?

Notre histoire nous enseigne que la décision de Dessalines d'entreprendre une réforme agraire, peu de temps après la proclamation officielle de notre indépendance, le 1er janvier 1804, a été et demeure la principale cause de l'assassinat de l'Empereur.

En effet, notre libérateur voulait procéder à cette réforme agraire, à cette redistribution des terres, pour rendre justice à la grande majorité des Noirs, ceux-là mêmes qui ont consenti à tant de privations et de pertes en vies humaines afin de fonder le nouvel État libre, souverain et indépendant qu’ils tenaient si chèrement à léguer à leurs descendants.

Ainsi, Dessalines fera valoir la nécessité de procéder sans tarder à cet acte de justice sociale, que l’historique, la morale et l’éthique commandaient, selon le principe que tous ceux qui ont combattu pour la liberté de notre peuple, la souveraineté de notre nation et l'indépendance de notre pays devraient avoir le droit de jouir pleinement des privilèges relatifs à leur statut de citoyen Haïtien; tout en bénéficiant équitablement des biens et des richesses du nouveau pays qu'ils venaient de fonder.

Parmi les instigateurs des événements qui ont amené à l'assassinat du Père Fondateur de la Nation Haïtienne on retrouve:

1) Des blancs

Bien sûr, comme on pouvait s'y attendre, des blancs qui étaient restés dans le pays et qui y avaient trouvé l'hospitalité parmi nous. Des ennemis jurés de notre Peuple et de Dessalines.

En effet, aux yeux de ces rapaces, de ces anciens maîtres d’esclaves, l'Empereur incarnait à lui seul le choix et la volonté de tout un Peuple de Vivre Libre ou de Mourir, d'être Souverain et Indépendant ou de Mourir.

D’ailleurs pour ces blancs-là, l'indépendance haïtienne n'était qu'une aventure éphémère. Elle était vouée à l'échec de par la nature et l'origine raciale de ses auteurs-architectes ( des Noirs qui étaient nés pour servir indéfiniment les blancs).

Donc, toujours selon ces monstres, qui avaient trouvé refuge sur la terre sacrée de nos aïeux, il leur fallait conserver, à tout prix, les biens, les propriétés et les privilèges qu'ils avaient hérités au cours des longues siècles de notre Holocauste, en attendant la recolinisation d'Haïti et le retour à l'Esclavage.

2) Certains des nôtres appelés péjorativement mulâtres


Ces mûlatres, produits des viols répétés des femmes Noires par les blancs maîtres d'esclaves, voulaient remplacer les blancs maîtres d'esclaves sous prétexte qu'ils étaient les héritiers légitimes des terres qui appartenaient à leurs pères blancs. Ces terres que les Noirs, leurs frères de sang, ont fructifiées, pendant des siècles, à la sueur de leur front et au prix de leur sang.

3) Certains de nos frères Noirs


Principalement des généraux qui étaient plus préoccupés par l’affermissement de leurs influences, de leurs pouvoirs personnels et de leurs privilèges qu’au renforcement du Nouvel État qu’ils venaient de fonder et au partage équitable des biens et des ressources du pays entre tous ceux qui ont combattu pour l’indépendance nationale.

Comme nous l’avons souligné ci-dessus, ces enjeux socio-politico-économiques sont encore d’actualité. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler des points suivants :

1) Nos ennemis traditionnels sont encore parmi nous, et ils menacent et foulent constamment de leurs bottes ensanglantées notre liberté, notre souveraineté et notre indépendance.

Aujourd’hui c’est au sein de la force d’occupation de la MINUSTAH, des ONG , des représentants de l’Église catholique et des missions protestantes dites évangéliques, etc. qu’ils violent quotidiennement notre liberté, notre souveraineté et notre indépendance.

2)La petite minorité dite mulâtre contrôle les ressources et les richesses de notre pays. À ce groupe il faut ajouter leurs alliés Juifs, Arabes, Américains, Canadiens, Français, et autres Européens, etc.; des étrangers qui ont trouvé hospitalité et refuge chez nous, qui pillent nos richesses, qui nous exploitent, qui nous humilient et qui ne cherchent qu’à saboter notre souveraineté et notre indépendance.

Fervents adeptes d’un terrorisme intellectuel occultant et aliénant, ils traitent d’antisémites, de racistes, de noiristes, d’extrémistes, de fanatiques, de communistes tous ceux qui dénoncent leurs injustices, leurs exploitations, leur arrogance et leur mépris à l’égard de notre peuple.

3)Comme en 1806, nos traîtres sont encore aujourd’hui à l’affût de l’affermissement de leurs influences et de leurs pouvoirs personnels au mépris et aux dépends des intérêts supérieurs de notre nation.

Ainsi, on a vu entre 2003 et 2004, des hommes comme Evans Paul et Guy Philippe, pour ne citer que ceux-là, que certains qualifieraient de gens du peuple, en raison de leurs origines modestes, se liguer dans une alliance contre-nature avec André Apaid, un industriel qui fait sa richesse en exploitant des travailleurs Haïtiens, au sein du mouvement contre-nature gnbiste.

En tenant compte de ce qui précède, rappelons-nous en ce 17 octobre 2011, qu’il nous reste à poursuivre l’œuvre de Dessalines. C’est-à-dire reconquérir notre liberté, notre souveraineté et notre indépendance, en vue de permettre un partage équitable et juste des ressources et des richesses de notre pays entre tous les descendants de ceux qui nous ont légué cette patrie que nous aimons tous.

Répétons avec Dessalines, le père fondateur de la patrie haïtienne :

Indépendance ou la Mort!



Haiti Antipropagande

dimanche, octobre 02, 2011

The Coup of June 20, 1988



More than one observer predicted that the outcome of this divide and conquer policy towards the military might result in the ouster of President Manigat. Lt. Gen. Namphy was freed at approximately 4 p.m. on Sunday by an officer and other supporters, who then proceeded to seize the National Palace. At 1:20 a.m. Monday, June 20, 1988, Lt. General Namphy appeared on Haitian television wearing a steel helmet and carrying a machinegun and announced that the army had taken power.


210. The deposed President, Leslie Manigat, described his ouster to the Commission and stated that the State Residence where he lived was attacked with tanks and shot at it at 2:00 a.m. on Sunday, after Lt. Gen. Namphy's declaration on television, causing the destruction of the upper part of the State Residence. President Manigat surrendered in the presence of 20 people, among them his wife and parents and subsequently, was taken to an aviation camp where he was kept in custody until a military plane flew him to the Dominican Republic. Mr. Manigat testified to the Commission that:


(…) my house was attacked by guns and tanks. At 2:00 a.m. they shot at my house. Three officers - Col. Prosper Avril, Maj. Henri-Robert Augustin and Maj. Marc Charles - organized the take over as the presidential guard took Haiti's only armored tanks and freed Lt. Gen. Namphy from his house arrest and brought him to the National Palace.79


Mr. Manigat, stated that the crucial element in the success of the coup was possession of the armored tanks.

samedi, octobre 01, 2011

Un Musée Saramaca à Pikinslee pour préserver l'histoire des Marrons



PARAMARIBO – L'histoire du peuple Sa'macca doit être préservér; de manière tangible et à un endroit où les gens peuvent la visiter pour la connaitre. Un groupe de Sa'maccas a pris cette croyance à coeur récemment et ont lancé un musée dans le village Pikinslee.

En dehors d'une ville ou d'un village plus facile d'accès ... Pikin Slee se trouve à un voyage en bateau de Atjoni jusqu'à la partie supérieure du fleuve Suriname qui dure trois heures ; Atjoni se trouve elle même à trois à quatre heures de voiture vers le sud en partant de Paramaribo.
Aucune raison de s'inquiéter, disent les initiateurs du musée. "C'est un musée sur l'histoire du peuple Sa'macca; les gens vont venir le voir, parce que c'est une partie importante de notre Histoire des Noirs. Il n'y aucun autre musée pareil à celui-ci nulle part au monde", indique Berry Vrede, le porte-parole de la fondation Totomboti. Après presque un an de fonctionnement, le musée ouvre officiellement le samedi 15 Octobre.
Tribus de descendants d'Africains qui à l'époque coloniale ont choisi la liberté dans la forêt épaisse du Surinam plutôt que l'esclavage dans les plantations néerlandaises. Pendant des siècles, ils ont conservé leurs identités distinctives, se fondant sur leurs origines ouest-africaines et sur leur désir d'être isolés. Malgré tout, Mando et Edje Doekoe, des artistes sculpteurs sur bois de Pikinslee, ont estimé que leur culture était en train de s'effriter avec les développements des temps modernes qui affluent de plus en plus dans l'hinterland du Surinam.

"On peut constater de nombreux changements dans la façon dont notre peuple vit actuellement, sa façon de s'habiller, de manger, de chanter et même de construire leurs maisons. Beaucoup de choses sont différentes des traditions de notre bigi sma, nos personnes âgées. Nous avons senti que nous devions faire quelque chose avant que notre culture ne se perde totalement", indique Mando, alors que Edje écoute tranquillement, tout en approuvant avidement. "Nous devons préserver leurs choses, avant qu'elles ne soient perdues pour nous tous. Il ya des choses importantes qu'ils ont laissé derrière eux pour que nous les sachions. "




Totomboti est le nom Sa'macca pour le persistant pic-vert, probablement parce que la fondation travaille avec persistance pour atteindre ses objectifs, de la même manière que l'oiseau sait marteller le tronc d'arbre avec détermination pour attraper les savoureux insectes.

Mando et Edje, les sculpteurs sur bois aux dreadlocks, sont allés fouiner et ont collecté de objets des temps anciens pour les exposer dans le musée; ils ont trouvé des sculptures sur bois, des bancs, des tables et des encadrements de portes (buka paw), certains abandonné par des des gens qui ne connaisaient pas leur valeur ou qui semblaient s'en ficher.
"Nous sommes allés dans tous les villages pour voir ce que nous pouvions collecter. Nous avons même acheté des choses que les gens n'utilisaient plus. Pour nous il était important de montrer comment nos bigi sma vivaient dans le passé ", explique Mando.

Pikinslee a été choisie comme emplacement pour le musée, non seulement parce que Mando et Edje viennent de ce village, mais aussi parce que - avec près de 3000 habitants- il est l'un des plus grands villages Sa'macca au bord de la rivière.
"Il se trouve à une distance de Paramaribo, et oui, vous deveez traverser quelques sulas (rapides) sur votre route, mais si vous allez en amont du fleuve et que vous ne passez aucun sulas, vous n'avez pas vraiment été dans l'arrière-pays, n'est-ce-pas? ", dit Berry Vrede. Avec le juriste Eduards Justine, cet homme direct, paternel a assumé la tâche de représenter la fondation à Paramaribo. Aux Pays-Bas, un comité de pilotage Totomboti, a pu aider à trouver le financement pour démarrer le projet.
Vrede affirme que le musée est important au-delà des raisons évidentes de préservation de la culture. "L'histoire du peuple noir n'est nulle part ailleurs autant préservée qu'elle l'est ici, donc maintenant, en l'affichant pour que le monde la voit, nous espérons que le musée apportera de l'emploi à la population de Pikin Slee, et bien sûr l'éducation pour nos jeunes qui ont besoin de savoir comment notre peuple vivait", dit-il.

Le musée a déjà attiré l'attention internationale. Mando et Edje ont voyagé en Guyane française le week-end des 16 et 17 Septembre, pour assister à une conférence des curateurs de musées des Caraïbes. "Ils ont été invités à assister, ce que nous considérons comme une sorte de reconnaissance", affirme M. Vrede.


Il dit maintenant qu'il est temps que le "monde vienne voir le musée." La grande inauguration constituera probablement le clou de l'événement, avec un programme tornant autour de la cérémonie officielle le Samedi 15 Octobre, en plus de la projection d'un documentaire sur Pikin Slee le vendredi et un Sportsday le dimanche . "Nous voulons en faire un grand événement, pour montrer notre musée, mais aussi pour présenter les opportunités de vacances parmi nous", indique M Vrede.

Les voyagistes qui amènent des touristes au Pasensi (patience) Resort pas loin de là, savent déjà faire un arrêt au musée. Vrede est prompt à profiter de l'opportunité au jeu de mot que suggère le nom de l'hôtel : "Il faut de la pasensi pour atteindre ce musée, mais ça vaut la peine."
Traduit de l'Anglais par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com/

vendredi, septembre 30, 2011

‎30 Septembre 1991 - 30 Septembre 2004 Un cauchemar inoubliable pour la mémoire collective



Le 30 septembre 1991, les Forces Armées d'Haïti ont renversé dans le sang le Président Jean Bertrand Aristide, élu démocratiquement au cours des élections générales du 16 décembre 1990. Les militaires, aidés du groupe paramilitaire dénommé Front pour l'Avancement et le Progrès d'Haïti (FRAPH), ont établi pendant trois (3) ans, un régime de terreur caractérisé par la violence aveugle, la négation des droits fondamentaux de la personne.

La terreur imposée à la population civile tout au cours de cette période a pris des formes diverses : exécutions sommaires, enlèvements suivis de disparitions, arrestations illégales, détentions arbitraires, bastonnades, vols, viols, destructions de maisons, incendies, etc.

Nous devons rappeller que selon des estimations, ce coup d'Etat a fait des milliers de victimes. (5000)Pourtant un seul procès a été réalisé dans le cas du massacre de Raboteau.

Nous constatons avec douleur que 20 ans après ce coup d'Etat :

Les criminels continuent de bénéficier de l'impunité officielle

Les condamnés du massacre de Raboteau sont dans nos murs ;

Des anciens bourreaux du peuple haïtien reviennent avec arrogance et continuent de sacrifier les aspirations démocratiques du peuple haïtien et menacer le fondement même de l'Etat.

20ème anniversaire du coup d’Etat de 1991 : 20 ans depuis la mort du capitaine Fritz Pierre-Louis Témoignages contre l’oubli



Le capitaine Fritz Pierre-Louis fut probablement assassiné le 30 septembre 1991 au Palais National, après une folle et chaude journée au cours de laquelle les hommes placés sous son commandement et lui-même ont ramené au siège de la présidence un chef d’Etat dont le sort était pourtant déjà scellé.

Sa « journée », comme disent affectueusement les américains, aurait pu cependant se terminer différemment, de façon moins tragique, si, quelques heures seulement auparavant, le chef d’Etat en question, avait tant soit peu tenu compte de son analyse judicieuse de la situation qui se développait dès la veille au soir et qui allait se préciser avec les événements enregistrés dans la matinée du 30 septembre.

Retranché en la résidence du « président » à Tabarre, Fritz Pierre-Louis avait clairement vu venir le « coup d’Etat ». Il avait alors proposé une riposte urgente et appropriée. Mais, on attendait...

Et on a attendu...

L’exécution de Fritz Pierre-Louis, présentée par la suite comme un suicide, fut une étape décisive dans la réalisation du coup d’Etat. Ceux qui l’ont connu savent que, vivant, il aurait tout tenté pour renverser la situation. Il aurait pu alors compter sur son ascendant sur ses camarades militaires dont les plus gradés l’appelaient « le chef ».

Ce charisme, Fritz Pierre-Louis le devait à sa force de caractère, à sa discipline militaire et à sa rectitude.

Peu de gens savent que, bien avant de s’inscrire à l’Académie militaire, Fritz Pierre-Louis était épris d’idéaux de justice et de progrès.

Peu de gens savent que le pays a failli découvrir un Thomas Sankara haïtien le 7 novembre 1986, jour où, en compagnie de certains frères d’armes, le sous-lieutenant Fritz Pierre-Louis du puissant bataillon Jean Jacques Dessalines, avait projeté de « décapiter » l’armée en le débarrassant de tous ses généraux et colonels apatrides et corrompus.

Pourtant, le colonel Jean Claude Paul croyait l’avoir dans sa poche et ne ménageait aucune faveur au jeune et brillant officier. Au même moment, il contrevenait systématiquement à ses ordres, notamment en refusant d’honorer son quota de morts par jour pour instaurer la terreur ou d’exécuter prêtres, dirigeants politiques et journalistes « nuisibles ».

L’un des officiers ayant vendu la mèche, il dut prendre le chemin de l’exil.

Peu de gens savent qu’il a abandonné femme et enfants, de même que le confort matériel offert par les Etats-Unis, pour venir reprendre du service en Haïti dans des conditions qui étaient loin de conduire à la réussite individuelle.

Sait-on que, au moment de prendre la décision cruciale de regagner la mère-patrie, Fritz Pierre Louis s’était donné la peine de savoir si le père Aristide et le mouvement lavalas voulaient réellement conduire le pays à bon port ?

Sait-on aussi que son projet de retour en Haïti impliquait qu’il ne pourrait plus retourner aux Etats-Unis où il jouissait du statut de réfugié politique ? Sa décision était prise quoique, de surcroît, aucune garantie ne lui avait été donnée concernant son intégration éventuelle dans le nouvel appareil d’Etat, dans la sécurité d’Etat ou dans l’armée...

A la veille de son retour d’exil, Fritz Pierre-Louis a participé, de Miami étant, à la coordination de l’action militaire qui devait être déclenchée pour faire échec au coup d’Etat perpétré le 7 janvier 1991 par Roger Lafontant et consorts. Le commandant d’alors du Corps des Engins Lourds, le major Gérard Salomon, était en contact direct avec « le chef » se trouvant à Miami. Le Haut-commandement militaire s’était « évaporé ». Aucun membre de l’Etat-Major n’a pu être atteint par Salomon pour des instructions spécifiques. Au niveau des Engins Lourds, la décision était tout de même prise de passer à l’action contre Roger Lafontant et consorts.

De retour en Haïti au lendemain du 7 février 1991, Fritz Pierre-Louis fut admis dans le groupe des « civils » qui devaient recevoir une formation dans le domaine de la sécurité rapprochée dispensée par des instructeurs de police suisses. Très vite, il se distingua auprès de ces derniers par la précision de son tir, sa rigueur, son ardeur à l’effort physique et ses brillantes facultés intellectuelles. Il fut alors recommandé pour diriger le groupe.

En raison des frictions incessantes entre ce groupe de civils et les militaires de la sécurité présidentielle, le chef de l’Etat résolut de solliciter la réintégration au sein de l’armée de ceux d’entre eux qui en faisaient partie, jadis. C’est ainsi que Fritz Pierre-Louis et certains ex-officiers du groupe furent réintégrés dans l’armée. Le classement lui permit d’être promu au grade de capitaine.

Le commandant en chef par intérim Raoul Cédras a vainement tenté de faire comprendre au chef de l’Etat que cette réintégration posait des problèmes et que la plupart de ces ex-officiers étaient des déserteurs jugés par contumace. L’ironie de l’histoire était que Cédras fut le principal accusateur militaire dans le procès en cour martiale contre la plupart des hommes que le chef de l’Etat lui avait finalement intimé l’ordre de réintégrer au sein de l’institution militaire.

Dans d’autres sphères de l’armée, on se méfiait ouvertement de ces « officiers réintégrés » qu’on désignait alors sous le vocable peu flatteur dans l’institution militaire d’« officiers politiques ».

Fritz Pierre-Louis et consorts se sont donc vite retrouvés sous l’autorité directe de chefs militaires qui ne les appréciaient guère et qui guettaient assurément la meilleure occasion pour les expédier « en enfer ».

La réintégration dans l’armée n’était pourtant pas l’objectif premier de Fritz Pierre-Louis. Il voulait de préférence contribuer, en protégeant un « leader populaire et constitutionnel », à une entreprise qui eut pu tirer le peuple des conditions abjectes dans lesquelles il vivait depuis plus d’un siècle.

Moins d’un mois avant le coup d’Etat, il confia à un ami d’enfance alors responsable de la Télévision d’Etat et en présence d’un ami commun, que nous faisions face à des risques énormes et que nous pouvions y laisser notre peau compte tenu, d’après son constat, de la légèreté avec laquelle le président et le premier ministre traitaient des questions sensibles de sécurité nationale. Il en voulait pour preuve, entre autres exemples, le fait par le chef de l’Etat de s’être ravisé à la dernière minute sur un ordre de transfert en province du « dangereux » major Joseph Michel François.

Tirant sa propre conclusion de cette situation, Fritz Pierre-Louis a alors vaguement considéré, au cours de la conversation, l’éventualité de solliciter un transfert à un autre poste où il exercerait exclusivement sa fonction militaire.

Une autre fois, au même ami d’enfance, il a fait part de son amertume de constater que certains de ses frères d’armes en qui il avait placé sa confiance pour une cause noble, commençaient à s’enrichir par tous les moyens, « comme le faisaient les officiers sous Jean Claude Duvalier ». « Ce n’est pas ce qui m’intéresse, moi. Il se pourrait que, un de ces jours, je le leur crache au visage et que je coupe les ponts avec eux », avait-il ajouté avec dépit.

La thèse du suicide de Fritz Pierre-Louis a été annoncée par le général Cédras en personne, quelques heures seulement après son décès. Il n’y a donc pas eu d’enquête sur les circonstances exactes de la mort du responsable de la sécurité rapprochée du chef de l’Etat.

20 ans après, peu de gens savent qui était le capitaine Fritz Pierre-Louis. Mais ceux qui l’ont connu et qui savent qu’il n’appartenait pas à un parti, mais plutôt à une cause, doivent empêcher que son nom et son sacrifice tombent dans l’oubli.

jeudi, septembre 29, 2011

DISCOURS DE FREDERICK DOUGLASS SUR HAÏTI


C'est très intéressant à lire cette description multidimensionnelle d'Haiti faite par un américain en 1893.
Frederick Douglass  

Traductions

DISCOURS DE FREDERICK DOUGLASS SUR HAÏTI
Prononcé le 2 janvier 1893 à l’occasion de l’inauguration du
pavillon haïtien à la Foire Internationale de Chicago 1.
FREDERICK DOUGLASS, Lecture on Haiti : The Haitian pavilion dedication ceremonies delivered at the World’s fair, in Jackson Park, Chicago, Jan. 2d, 1893. : By the Hon. Frederick Douglass. Introductory by Prof. David Swing. Response of the Director-General Geo. R. Davis, Chicago, 1893, 57 p.

Traduction de Marlène Rigaud Apollon
Moun - Revue de philosophie 4 (2006) 124-146

Personne ne devrait avoir la présomption de se présenter devant un auditoire américain intelligent sans avoir un sujet important ou un but sérieux.

Quels que soient les autres domaines où je suis peut-être déficient, j’espère avoir les qualifications nécessaires, en ce qui concerne et mon sujet et mon but, pour m’adresser à vous ce soir.

Mon sujet est Haïti, la République Noire; la seule République Noire au monde qui se soit faite elle-même. Je dois vous parler de son caractère, de son histoire, de son importance, de sa lutte contre l’esclavage pour parvenir à la liberté et de sa condition de nation. Je dois vous parler de son progrès au point de vue civilisation ; de ses relations avec les États-Unis; de son passé et de son présent ; de son destin probable ; et de l’importance de son exemple comme République libre et indépendante pour le destin de la race africaine dans notre pays et ailleurs.

Si, par un énoncé véridique des faits et une déduction correcte faite à partir d’eux, j’arrive à promouvoir, à n’importe quel degré, une meilleure compréhension de ce qu’est Haïti et à permettre une meilleure appréciation de ses mérites et de ses services au monde ; surtout, si je peux promouvoir des sentiments plus amicaux à son égard dans ce pays et, en même temps, donner (1 Les notes sont du traducteur. Discours sur Haïti 125) à Haiti elle-même, comme amie, une idée de ce que ses amis et le monde civilisé espèrent et attendent d’elle, à juste titre, j’aurai atteint mon but.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles une bonne entente devrait exister
entre Haïti et les États-Unis. Sa proximité, la similarité de son système de gouvernement, ses importantes et grandissantes relations commerciales avec nous devraient à elles seules nous rendre profondément intéressés à son bien-être, à son histoire, à son progrès et à ce que peut être son destin.

Haïti est un pays riche. Elle a beaucoup de choses dont nous avons besoin et nous avons beaucoup de choses dont elle a besoin. Les relations entre nous sont aisées. Si on mesure la distance par le nombre d’heures et l’amélioration des bateaux à vapeur, Haïti n’est qu’à trois jours de New York et à trente-six heures de la Floride; en fait, une voisine toute proche. Pour cette raison, et pour d’autres aussi importantes, des relations amicales et profitables devraient subsister entre les deux pays. Bien que nous ayons mille ans de civilisation derrière nous et Haïti seulement un siècle ; bien que nous soyons grands et Haïti petite ; bien que nous soyons puissants et Haïti faible; bien que nous soyons un continent et Haïti, elle, est bornée de toutes parts par la mer, le temps viendra peut-être où, même dans sa faiblesse, Haïti pourra être une force pour les États-Unis.

Maintenant, malgré cette évidente possibilité, c’est un fait remarquable et
déplorable qu’alors qu’Haïti est si proche de nous et tellement capable de nous être utile; alors que, comme nous, elle essaie d’être une république soeur et est désireuse d’avoir un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple; alors qu’elle est l’un de nos meilleurs clients, vendant son café et ses autres produits de valeur à l’Europe contre de l’or et nous envoyant son or pour acheter notre farine, notre poisson, notre huile, notre bœuf et notre porc; alors qu’elle enrichit ainsi nos marchands et nos fermiers et notre pays en général, elle est l’unique pays auquel nous tournons le dos.

Nous l’accusons d’être plus amicale envers la France et les autres pays européens qu’envers nous. Cette accusation, si elle est vraie, a une explication naturelle et la faute nous revient plus qu’à Haïti. Personne ne peut faire état d’aucun acte que nous ayons posé pour gagner le respect et l’amitié de cette République noire. Si, comme on le prétend, Haïti est plus cordiale envers la France qu’envers les États-Unis, c’est en partie parce qu’Haïti est elle-même française. Sa langue est française; sa littérature est française, ses mœurs et ses manières sont françaises; ses ambitions et aspirations sont françaises; ses lois et modes de gouvernement sont français ; son clergé et son éducation sont français; ses enfants vont étudier en France et leurs esprits sont remplis des idées françaises et de la gloire française.

Mais une raison plus profonde de la froideur entre nos pays est la suivante :
Haïti est noire et nous ne lui avons pas encore pardonné de l’être, [Applaudissements] ni pardonné au Très-Haut de l’avoir faite noire. [Applaudissements)

Frederick Douglass 126
Notre civilisation si vantée est loin en arrière de toutes les
autres nations en ce qui a trait à cet acte sublime de repentir et de pardon.

[Applaudissements.] Dans tous les autres pays du globe, un citoyen d’Haïti est assuré d’un traitement civil. [Applaudissements.] Dans toutes les autres nations, sa souveraineté est reconnue et acceptée. [Applaudissements.] Partout où tout autre homme peut aller, il peut aller. [Applaudissements.] Il n’est pas repoussé, exclu ou insulté à cause de sa couleur. [Applaudissements.]

Tous les lieux de divertissements et d’enseignement lui sont ouverts.
[Applaudissements.] La situation est grandement différente pour lui
quand il s’aventure à l’intérieur des frontières des États-Unis. [Applaudissements.]

De plus, après qu’Haïti eut secoué les chaînes de l’esclavage, et longtemps après que sa liberté et son indépendance eurent été reconnues par toutes les autres nations civilisées, nous avons continué à refuser de reconnaître ce fait et l’avons traitée comme si elle était en dehors de la communauté des nations.

Personne ne saurait oublier de sitôt un tel traitement ni s’empêcher d’en
éprouver des ressentiments sous une forme ou une autre [Applaudissements.]

Ne pas le faire serait attirer à bon droit le mépris.

Dans sa nature même, le pays possède beaucoup pour inspirer à son peuple force, courage et respect de soi. Topographiquement, le pays est magnifiquement beau, grandiose et impressionnant. Revêtu de son atmosphère bleue et parfumée, il s’élève de la mer environnante dans une splendeur sans égale. En décrivant la grandeur et la sublimité de leur pays, les Haïtiens pourraient également adopter la description poétique de notre propre fier pays. [Applaudissements.]

Une terre de forêts et de rochers
De mers d’un bleu profond et de grandioses rivières
De montagnes dressées dans l’air pour railler
La secousse de l’orage, le frissonnement de l’éclair
Mon vert pays à moi, pour toujours.

C’est un pays d’une beauté frappante, diversifiée par des montagnes, des vallées, des lacs, des rivières et des plaines, et qui contient en lui-même tous les éléments nécessaires pour une grande et durable richesse. La composition calcaire de ses montagnes et de son sol est une garantie de fertilité perpétuelle. Sa chaleur tropicale et son humidité insulaire maintiennent sa végétation fraîche, verte et vigoureuse toute l’année. À une altitude de huit milles pieds, ses montagnes sont encore recouvertes de forêts d’une grande variété et d’une grande valeur. Son climat, variant avec l’altitude comme celui de la Californie, s’adapte à toutes constitutions humaines et à toutes formes de productions agricoles.


Fortuné dans son climat et dans son sol, il l’est aussi dans sa géographie.

Ses côtes sont marquées de nombreuses indentations formées par des
(Discours sur Haïti  127)

bras de mers, des rivières et des ports où tous types de vaisseaux peuvent jeter l’ancre sans danger, facilitant le commerce. Protégée de chaque côté par des montagnes altières, riches en verdure tropicale de leur base à leur cime, ses eaux bleues parsemées ici et là des ailes blanches des bateaux de commerce de tous les pays et de toutes les mers, la Baie de Port au Prince rivalise presque avec celle de Naples, plus fameuse et la plus belle du monde.

L’une des baies du pays a attiré le regard du gouvernement américain.

Le Môle St. Nicolas, dont nous avons beaucoup entendu parler et entendrons parler beaucoup plus encore, est un port splendide. On le désigne, comme il se doit, le Gibraltar de ce pays. Il commande le Passage du Vent, la porte naturelle du commerce du nouveau comme de l’ancien monde. Important maintenant, nos politiciens prévoient qu’il le sera plus encore quand le Canal de Nicaragua sera achevé. Par conséquent, nous voulons de ce port comme station navale. On pense que la nation qui peut l’acquérir et le conserver sera maîtresse de la terre et de la mer dans son voisinage. Des Américains ont dit quelques paroles irréfléchies au sujet de l’acquisition de ce port.

[Applaudissements.] «Nous devons l’avoir pacifiquement, si nous pouvons, par la force si nécessaire » disent-ils. Je doute que nous l’obtiendrons par l’un ou l’autre moyen, [Applaudissements] pour la simple raison qu’Haïti ne se rendra pas paisiblement et qu’il coûterait beaucoup trop de l’arracher d’elle de force. [Applaudissements.] 

Je pensais, dans ma naïveté quand j’étais Ministre et Conseiller Général en Haïti, qu’elle pourrait, en geste de courtoisie, faire cette concession aux États-Unis, mais j’ai bientôt découvert que le jugement d’un Ministre américain n’était pas le jugement d’Haïti. Jusqu’à ce que je fasse l’effort pour l’obtenir, je ne connaissais pas la force et la vigueur du sentiment avec lequel il allait être refusé. [Applaudissements.]

Haïti a quelque répugnance à perdre contrôle d’un seul pouce de son territoire. [Applaudissements.] 

Aucun homme politique en Haïti n’oserait faire peu de cas de ce sentiment. Aucun gouvernement ne pourrait le faire sans qu’il ne coûte au pays révolution et effusion de sang. [Applaudissements.]

Je ne croyais pas que le Président Harrison souhaitait que je poursuive le sujet jusqu’à obtenir ce résultat. [Applaudissements.] 

Au contraire, je crois que, comme ami de la race noire, il désirait la paix dans ce pays. [Applaudissements.]

La tentative de créer des sentiments de colère aux États-Unis contre Haïti, parce qu’elle a jugé convenable de nous refuser le Môle St. Nicolas, n’est ni raisonnable ni honorable. Il n’y avait ni insulte ni mauvaise foi dans cette affaire. Haïti a le même droit de refuser que nous avons de demander et il n’y avait d’insulte ni dans la demande ni dans le refus. [Applaudissements.]

(Frederick Douglass   128)

Ni l’importance commerciale d’Haiti, ni son importance géographique ou numérique ne doivent être sous-estimées. [Applaudissements.] Si elle désire beaucoup du monde, le monde désire beaucoup de ce qu’elle possède.

[Applaudissements.] Elle produit du café, du coton, du bois de campêche, du bois d’ébène et du gaïac. Le revenu que le gouvernement réalise de ces produits est entre neuf et dix millions de dollars. Avec un tel revenu, si Haïti pouvait être délivrée des révolutions, elle pourrait facilement devenir, en proportion à son territoire et à sa population, le pays le plus riche du monde. [Applaudissements.] 

Et pourtant, elle est comparativement pauvre, parce qu’elle est révolutionnaire.

La population d’Haïti est estimée à près d’un million. Je pense que le nombre actuel dépasse cette estimation. Dans les villes et les cités du pays, les gens sont en grande partie de sang mixe et leur couleur va du noir au blanc. Mais les habitants de l’intérieur sont de sang noir pur. La couleur dominante parmi eux est brun foncé avec un soupçon de chocolat.

A plusieurs égards, ils sont assez beaux. Il y a en eux une sorte de majesté.

Ils se tiennent debout avec fierté comme s’ils étaient conscients de leur liberté et de leur indépendance. [Applaudissements.]

J’ai trouvé les femmes bien supérieures aux hommes. Elles sont élastiques, rigoureuses et belles. Elles se déplacent avec la cadence d’un cheval de race. 

La production, la richesse et la prospérité du pays dépendent largement d’elles.

[Applaudissements.] Elles fournissent des provisions aux villes et cités, les transportant sur des distances de quinze à vingt miles 2 et souvent elles portent un bébé comme charge additionnelle. Curieusement, ce bébé est attaché au côté de la mère. Elles ont l’air de ne faire aucun cas de leur fardeau, de la longueur du voyage ou de ce poids supplémentaire.

Des milliers de ces femmes de campagne en robes bleues simples et foulards multicolores, marchent en file le long des routes conduisant à Port au Prince. Le spectacle est certainement frappant et pittoresque. Une bonne partie des produits du marché est aussi amenée des montagnes sur des ânes, mules, petits chevaux et bétail. Dans le traitement de ces animaux, nous voyons en Haïti une cruauté héritée de l’ancien système esclavagiste.

Elles les battent sans merci.

               

J’ai dit que les hommes ne m’ont pas frappé comme étant les égaux des femmes. Je pense que cela est dû largement au fait que la plupart d’entre eux sont contraints de passer une bonne partie de leur vie comme soldats au service de leur pays et c’est une vie souvent néfaste à la croissance de toutes qualités viriles. Un homme sur trois que vous rencontrez dans les rues de Port-au-Prince est un soldat. Sa vocation est contre nature. Il est séparé de son foyer et du travail. Il est tenté de passer une bonne partie 2 1 mile = 1.61 km.

Discours sur Haïti 129
de son temps à jouer, boire et à s’adonner à d’autres vices destructeurs; des vices qui ne manquent jamais de se manifester de façon répulsive dans les manières et le comportement de ceux qui s'y adonnent. Quand j’ai marché à travers les rues de Port-au-Prince et ai vu ces hommes ternis, délabrés et mous, je me suis surpris à reprendre sur Haïti la lamentation de Jésus sur Jérusalem, me disant, « Haïti ! Pauvre Haïti!

Quand apprendra-t-elle et pratiquera-t-elle ce qui lui apportera la paix et le bonheur ? »

Aucune autre terre n’a de cieux plus lumineux. Aucune autre terre n’a d’eau plus pure, de sol plus riche ou de climat plus heureusement diversifié.

Elle a toutes les conditions naturelles essentielles pour devenir un pays noble, prospère et heureux. [Applaudissements.] Pourtant, la voici, déchirée et brisée par les révolutions de factions bruyantes et par des anarchies; pataugeant d’année en année dans un labyrinthe de misère sociale.

De temps en temps, nous la trouvons convulsée par une guerre civile, engagée dans le terrible travail de la mort; répandant avec frénésie son propre sang et conduisant ses meilleurs cerveaux à un exil sans espoir. Port-au-Prince, une ville de soixante mille âmes, capable d’être transformée en l’une des plus saines, des plus heureuses et l’une des plus belles villes des Antilles a été détruite par le feu une fois chaque vingt-cinq ans de son histoire. L’explication est celle-ci : Haïti est un pays de révolutions.

Elles éclatent sans avertissement et sans excuse. La ville peut être là au coucher du soleil et disparaître au matin. Des ruines splendides, autrefois les maisons de riches, se voient dans chaque rue. Dans différentes parties de la ville, de grands dépôts, autrefois les propriétés de riches commerçants, nous sautent à la vue avec leurs murs détériorés et détruits. Quand nous demandons: « D’où viennent ces ruines lamentables? » « Pourquoi n’ont-elles pas été reconstruites? » on nous répond par un mot… un mot d’agonie et de sombre terreur, un mot qui va au coeur de tous les malheurs de ce peuple: « la révolution ! » Les incertitudes et insécurités causées par cette folie révolutionnaire d’une partie du peuple sont telles qu’aucune compagnie d’assurance n’assurera les propriétés à un taux que les moyens du propriétaire lui permettent de payer. Dans de telles conditions, il est impossible d’avoir un esprit quiet. Il y a même une anticipation chronique, fiévreuse de désastres possibles. 

Des feux incendiaires : Feux commencés spontanément comme marque d’insatisfaction contre le gouvernement ; feux par vengeance personnelle, et feux pour promouvoir une révolution sont d’une fréquence étonnante. On pense parfois que cela est dû au caractère de la race. Loin de là. [Applaudissements.] 

Les gens ordinaires en Haïti sont assez pacifiques. Ils n’ont aucun goût pour les révolutions. La faute ne revient pas au grand nombre d’ignorants mais au (3 Cf. Lc 19,42. Frederick Douglas 130) petit nombre des éduqués ambitieux. Trop fiers pour travailler et pas disposés à faire du commerce, ils font de la politique l’affaire de leur pays. Gouvernés ni par amour ni par compassion pour leur pays, ils ne se soucient pas des abîmes où ils peuvent plonger. Aucun président, quel que soit son degré de vertu, de sagesse et de patriotisme ne leur convient quand il arrive qu’eux-mêmes n’ont pas le pouvoir.

Je souhaiterais pouvoir dire que ceux-ci sont les seuls conspirateurs contre la paix en Haïti mais je ne le peux. Ils ont des alliés aux États-Unis.

Des développements récents ont montré que même un ancien Ministre des États-Unis, résident et Consul Général de ce pays s’est prononcé contre le gouvernement actuel d’Haïti. Il se trouve que nous avons des hommes dans ce pays qui, pour réaliser leurs objectifs personnels et égoïstes éventeront la flamme de la passion entre les factions en Haïti et aideront en plus à fomenter des révolutions.

À leur honte, qu’on sache que des Américains hautement placés se sont vantés de leur habileté à commencer une révolution en Haïti à leur gré. 

Ils n’ont qu’à rassembler assez d’argent, disent-ils, avec lequel armer et équiper les mécontents de chaque faction, pour atteindre leur objectif.

Des hommes qui ont de vieilles munitions de guerre ou de vieux bateaux à vendre, des bateaux qui couleront à la première tempête, ont un intérêt à attiser une lutte en Haïti Cela leur donne un marché pour leurs viles marchandises. D’autres, aux tendances de spéculateurs et qui ont de l’argent à prêter à un taux élevé d’intérêt sont heureux de conspirer avec les chefs révolutionnaires de l’une ou l’autre faction pour leur permettre de commencer une insurrection sanglante. Pour eux, le bien d’Haïti n’est rien, l’effusion de sang humain n’est rien; le succès d’institutions libres n'est rien.