dimanche, septembre 06, 2020

Discours sur les trois tombes.




" Au nom de l’ordre et de la force publique, au nom de l’autorité qui nous régente, au nom de la loi et au nom de la France, une poignée d’assassins en armes vient de creuser trois tombes d’un coup dans notre sol Lamentinois. 
Crime plein de lâcheté et plein d’horreur ! 
Crime policier, crime raciste, crime politique. 

Policier certes, parce que pas une main civile 
N’a commis en cette nuit du Vendredi 24 Mars 1961 
Le moindre geste meurtrier.

Crime raciste certes, même quand des valets de notre sang, de notre race, au service à la fois de la force et de l’argent, trahissent leur sang, trahissent leur race, pour se faire vils et dociles assassins. 

Crime politique certes, parce qu’il fut organisé pour et par les forces d’oppression capitalistes et colonialistes et qu’il s’est commis au grand détriment de familles ouvrières des plus humbles mais des plus dignes. 

Vingt-et–un blessés et trois cadavres, voici le bilan de cette nuit tragique, de ces minutes de rage policière. 

Nous mesurons alors le poids du mépris des meurtriers en uniformes et nous savons aujourd’hui encore mieux qu’hier le peu de poids que pèsent dans la balance de l’Etat Français les vies humaines, lorsque ces vies-là sont celles des nègres de chez nous.

Le plus féroce des meurtriers, fut-il fusil au poing, mitraillette au côté, chasse de la voix le chien qui devant sa porte approche, pour l’avenir des sévices qu’il encourt. 

Ici, les assassins officiels- sans crier gare- 
Couchent sur le sol en deux salves sanglantes, 
Des hommes, des femmes, qui ont commis la faute de ne pas être contents d’avoir été si longtemps trompés, abusés, exploités.

Qui veut du pain aura du plomb 
au nom de la loi, au nom de la force, 
au nom de la France , 
au nom de la force de la loi qui vient de France. 

Pour nous le pain n’est qu’un droit, 
pour eux le plomb c’est un devoir. 

Et dans l’histoire des peuples noirs 
Toujours a tort qui veut du pain 
Et a raison qui donne du plomb. 

Ainsi vont les choses pour nous les noirs. 

De mal en pis elles vont, les choses.

Pour que les cris des peuples noirs, ceux de l’Afrique, ceux du Congo, 
ceux de Cayenne et ceux d’ici, ne puissent s’unir en une seule voix dont les échos feront un jour éclater l’avenir en gros morceaux de joie, de tendresse et d’amour, feront s’évaporer la haine, la domination et la servilité, feront pleuvoir du bonheur pour les pauvres, pour que les échos de cette immense voix des travailleurs de toutes les races, unis, égaux, en droits, ne puissent résonner à l’unisson, on étrangle, on enferme et l’on tue. 

Dans les lambeaux de quel drapeau vont se cacher 
Pour palpiter les principes humains de le morale française ? 
Sous les plis de quelle bannière va se tapir la charité chrétienne ? 
Répondez, citoyens, camarades, répondez, vous que le plomb tient aux entrailles et qui râlez à l’hôpital. 

Répondez, vous que les balles assassines 
Ont couchés dans le silence. 

Répondez, vous trois qui avez passé vos brèves années 
dans le culte du travail et de dieu. 

Réponds- moi Suzanne MARIE-CALIXTE, belle et forte camarade, 
toi qui pendant tes 24 années passées sur terre, as cultivé l’amour de ta mère et de ta grand’mère, l’amour des tiens, l’amour de Dieu, de tes prochains. 
Dis-moi quelle dernière prière tu venais d’adresser à ton Seigneur dans son Eglise que tu quittais à peine, quand les gendarmes firent entrer la mort par un grand trou dans ton aisselle, à coups de mitrailleuses. 

Et si ton Dieu t’accueille au ciel, 
Tu lui diras comment les choses se sont passées. 
Tu lui diras qu’Alexandre LAURENCINE ici présent 
Avait seulement 21 ans.

Qu’il s’est couché sur le pavé et que c’est là, face contre terre, 
qu’il fut tiré et qu’il fut tué, déjà couché, prêt au tombeau. 
Tu lui diras que son papa s’était baissé pour l’embrasser 
et qu’à la main il fut blessé. 

Tu lui diras jeune fille, qu’Edouard VALIDE 
garçon tranquille de 26 ans, donnait le dos aux assaillants, 
et qu’à la nuque il fut atteint et que sa tête de part en part fut traversée. 
Tu lui diras que des Français forment ici une gestapo qui assassine dans le dos 
au nom de la loi, au nom de la force, au nom de l’ordre, au nom de la France 
au nom de l’ordre qui vient de France. 

Vous trois, amis, dont la police et la gendarmerie ont cru utile et agréable d’ouvrir les tombes à coups de fusil, vous trois dont les mains étaient vides 
comme vos poches et votre ventre, vous trois dont la tête était pleine de tracasseries et de soucis, de manque d’argent et de malheur, vous trois dont le cœur était plein d’espoir et d’amour sachez que votre sang a fécondé le sol de votre ville pour que se lèvent des milliers de bras qui sauront un jour honorer votre martyre,dans la paix, dans la raison et dans la liberté. 

Vos noms rejoignent glorieusement 
Ceux du François de 1900, 
Ceux du Carbet de 1948, 
Et tous ceux qui pour les mêmes raisons, sont les victimes du plus fort et de la trahison.

Au nom de l’Edilité de votre ville, au nom de tout un peuple de Travailleurs, je m’incline avec piété devant vos trois cercueils et je salue affectueusement vos familles dans la douleur. 

Puisse votre souvenir illuminer nos luttes à venir qui seront dures certes- 
ici vos bières nous l’indiquent à suffire- mais qui seront, nos luttes, assurément victorieuses. 

Car nous sommes tous avec vous trois par votre sang, par notre honneur, 
liés, pour la raison contre la trahison, dans le courage contre la lâcheté,
dans l’amour contre la haine,pour la liberté contre la servilité, pour la fraternité des peuples contre le racisme, pour la paix et le bonheur universels 
contre l’égoïsme cruel de quelques uns. 

Fiers et Chers Camarades, Adieu ! "


Georges GRATIANT

mardi, juillet 21, 2020

EN HOMMAGE A FANON



Frantz Fanon est né en Martinique le 20 juillet 1925.
Il est mort le 6 décembre 1961, aux USA.

En ces temps où , dans son propre pays, l'impuissance et l'absence de pensée politiques génèrent d’effarantes régressions, il est bon de relire cette méditation... manière d'hommage.

FANON, COTE CŒUR, COTE SEVE

De Fanon, je conserve le souvenir d’une irruption très forte dans mon adolescence anticolonialiste. Le souvenir aussi d’une fulgurance qui allait jeter les bases de mes évolutions ultérieures. L’Homme de Peaux noires, masques blancs, l’homme des Damnés de la terre, constitue pourtant une partie invisible de ce que je suis aujourd’hui : il m’accompagne silencieusement dans ce que je tente de deviner des mutations contemporaines du monde. Cette discrétion de Fanon en moi, ou plutôt cette dés-apparition, est aussi sans doute liée à ces lectures que l’on fait de son œuvre au fil des commémorations, lectures historiques, lectures contextuelles, qui l’installent dans le mausolée de la colonisation et de la décolonisation. Ces lectures élaborent une sorte de linceul, qui à l’instar de la Négritude pour Césaire, lui confère une stature grandiose dans cela même qui le limite, et qui, tout compte fait, diminue sa portée.

Je crois qu’il faut recommencer Fanon au point exact où l’on a tendance à l’arrêter. Pour moi, son œuvre ne s’arrête pas à l’effondrement colonialiste, avec quelques lumières sur l’ère des indépendances et du post-colonialisme. C’est justement à partir de ces frontières-là que sa pensée s’ouvre, qu’elle nous empoigne et nous secoue, et qu’elle nous offre, sinon le seul Fanon qui vaille, mais le plus riche de tous : celui qui est en devenir.

Donc, attardons-nous sur mon rapport personnel à Fanon. Disons, sur cette « expérience » que j’ai engrangée grâce à lui. Je ne crois pas aux vérités de lectures et d’interprétation, je crois à la richesse des expériences, en ce que l’expérience déserte toute Vérité, laquelle ne fait que figer les choses en dehors du réel. L’expérience personnelle –– ce que l’on fait de ce que la vie nous réserve –– nous instruit des tremblements d’une conscience individuelle : une conscience solitaire (mais solidaire) qui cherche sa voie dans l’imprévisible et l’impensable du monde. C’est tout ce que nous pouvons transmettre : notre propre expérience.
Et donc, dans mes rencontres avec Fanon, je distingue quatre niveaux.

1 – D’abord, le choc d’une langue, ou plus exactement d’un langage. Un sens prodigieux de la formule. Une électricité du verbe. Des séquences langagières étonnantes qui vous dévoilent, avec l’ampleur brusque et totale des foudres, des perceptions inattendues de vous-même et du monde. De fait, il existe avant tout chez Fanon, la magistrale mobilisation d’une connaissance poétique, c'est-à-dire d’une aptitude à inventorier le réel où le plus décisif est livré par les secousses de l’intuition, les orages de la vision, les impatiences de l’éclair et de la fulgurance. J’ai toujours perçu à quel point il était habité par le verbe et par la rhétorique césairienne, et combien ce qui faisait sa force – et la force de ce qu’il nous disait – relevait des alchimies d’un grand sens poétique, et de ces transmutations de l’imaginaire dont seule est capable la puissance littéraire. Nous avons ici, la plus exacte définition du poète, en ce que ce dernier est avant tout un homme dont le verbe à lui seul est une action sur la matière du monde. Chez Fanon, cette étonnante capacité a pu atteindre son corps, ses muscles, et ses actions les plus concrètes. Il fut le plus « agissant » de nos nombreux poètes.

2 – C’est sur cela me semble t-il que se fonde le deuxième niveau de mon rapport à Fanon. Son langage électrique comblait mes absolus anticolonialistes de l’époque, mes cris et mes colères tournées vers l’extérieur. Mais ce qu’il disait me renvoyait à la ruine intérieure qui s’était constituée en chacun de nous, et qui faisait qu’une bonne part du dominateur était alors, et avant tout, installée en nous-mêmes. Nous pensions que la Bête était en dehors, Fanon nous expliquait qu’elle était largement en dedans, et que c’est du dedans qu’elle nous déterminait –– comme un soleil noir qui vivrait dans nos ombres inconscientes, et qui par ces ombres inconscientes, constituerait l’assise perverse, aliénée, aliénante, de nos fragiles lucidités. Dans Peaux noires, masques blancs, il y a déjà la déroute des indépendances à venir, une anticipation de cette décolonisation formelle qui n’allait rien modifier du fait fondamental. Ce fait fondamental n’était pas seulement la mise en lumière d’un masque blanc sur une peau noire, ou d’une peau noire sur un imaginaire blanc – il était surtout de signifier que dans la rencontre, ou plutôt dans le choc entre colonisateurs et colonisés, il ne s’était pas seulement produit des génocides, des violences, des aliénations irrémédiables, mais que s’étaient mis en branle des processus anthropologiques nouveaux. Ces processus transposaient une fois pour toutes le champ de bataille le plus décisif vers les ravines insoupçonnées et agissantes de chacun de nos imaginaires.

Au-delà des questions d’aliénation primaire, Peaux noires, masques blancs nous signifiait que le rapport entre les cultures, les civilisations, les élaborations identitaires collectives ou individuelles, étaient entrées dans des modalités qui allaient invalider les vieux marqueurs identitaires que sont la peau, la langue, le dieu que l’on vénère, la terre ou l’on est né. Le « masque blanc » nous symbolisait déjà un vertige conceptuel que nous commençons à peine à explorer. Bien entendu, à cette époque de ma rencontre avec Fanon, je m’étais contenté, comme nous tous, d’essayer d’arracher ce « masque blanc » qui m’oblitérait l’âme. En exaltant ma négritude, j’ai bien souvent eu le sentiment d’y parvenir, par le recours à un masque noir, plus pertinent, surtout plus rassurant, mais ce nouveau masque ne faisait que voiler l’abîme déjà ouvert d’une autre complexité.

3 – Au troisième niveau, avec Les damnés de la terre, s’élabore l’ouverture non plus seulement sur les ombres intérieures, mais sur les puissances invisibles de l’extérieur dominateur : sur tout l’invisible de la domination occidentale, tous les mécanismes secrets qui, au-delà du fusil ou de la chicote, nous maintenant dans une surdétermination. Cette surdétermination était capable d’absorber sans encombre nos combats les plus immédiats et nos luttes les plus étroitement rebelles. Il fallait se battre bien sûr, avec toute la violence refondatrice que Fanon déclarait nécessaire, mais il fallait se battre aussi et surtout avec toute la radicalité qu’il dévoilait indispensable.
On a beaucoup parlé de la violence de Fanon, de sa célébration de la violence refondatrice. Mais ce qu’il y a de plus violent chez Fanon, c’est sa radicalité. La radicalité n’est que l'exigence d’une analyse autonome, sérieuse, totale, profonde, de ce que nous devons affronter, du réel dans lequel nous devons exister, et du souci de comprendre les forces systémiques qui œuvraient (et qui œuvrent encore) entre le projet capitaliste occidental et le reste du monde. La radicalité est ce qui remet tout en question, et qui recherche sans cesse les questions essentielles, et qui les pose sans cesse. La radicalité est le seul moyen d’éviter que toute lucidité ne soit stérile, ou que le soleil des indépendances n’échoue dans une autre dépendance, la pire de toutes, celle qui se croit libre dessous un hymne national, un drapeau, des frontières, une fièvre nationaliste. Son livre, Les damnés de la terre nous disait, et nous dit encore : attention, les exigences qui s’imposent à notre élan vers plus d’humanité sont plus subtiles et plus complexes qu’une seule décolonisation, et que toute action ne vaut qu’en ce qu’elle est, même en tremblant, puissamment radicale.

4 – Enfin, mon Frantz Fanon : celui du dépassement. Il est évident qu’il su deviner tous les pièges des réactions primaires et des urgences aveugles. Il s’est écarté du masque noir. Il s’est écarté de la simple rébellion. Il s’est écarté de la haine et de la rancœur. Il n’a jamais été esclave de l’esclavage. Il n’a jamais été dupe de cette décolonisation qui ne décolonisait pas le colonisateur. Et il a toujours eu l’intuition qu’un colonisé décolonisé ne suffisait pas à faire un homme –– un homme qu’il appelait d’emblée à être neuf, à être nouveau, à être total. Et quand il demande à son corps de demeurer un homme qui toujours questionne et se questionne, c’est qu’il ne s’agissait pas pour lui de s’installer dans les fictions d’un post-colonialisme. Il avait deviné que le colonialisme, ses faits et ses méfaits, n’étaient qu’une poussière dans le vaste et très profond séisme qui allaient dramatiquement relier les peuples, les peaux, les cultures, les civilisations et leurs histoires, dans une irréversible marée d’entremêlements, de chocs génériques, d’abîmes génésiques, et donc de relations.

Et je me souviens de ce « nous autres algériens » qu’il employait en s’adressant au monde, je me souviens aussi du nom arabe qui avait remplacé le sien dans ses articles et ses diatribes. Cela ne voulait pas dire, comme je l’ai cru, qu’il nous avait abandonnés, nous les bâtards, nous les peuples composites, nous qui étions très difficiles à définir car surgis de la colonisation, dans la colonisation. Cela ne voulait pas dire qu’il s’était refugié (comme je l’ai pensé en d’autres temps), dans une identité atavique plus lisible, porteuse de plus de certitudes, et donc plus confortable. Je pense maintenant que cela signifiait que « quelque chose » s’était ouvert en lui. Et ce « quelque chose » n’était rien d’autre que cet arbre que nous devrions tous aujourd’hui tenter de découvrir en nous.
Je veux parler de l’arbre relationnel.
L’ancien arbre généalogique nous cantonnait dans les branches et les feuilles d’une lignée intangibles d’ancêtres, de traditions, de genèses et de cosmogonies monolithiques. Il nous immobilisait sur le pieu d’une racine unique qui nous plantait dans une seule terre natale. L’arbre relationnel lui, nous déploie sur un treillis des racines, des racines en rhizomes, et qui au gré de nos errances, ou de nos expériences, nous offrent plusieurs terres natales. L’arbre relationnel nous autorise même à choisir la terre natale qui nous convient le mieux, et même à en changer si notre relation aux fluidités du monde se retrouve à changer. Les branches et les feuillages de l’arbre relationnel sont une constellation de dieux, de langues, de lieux, de pays, de facettes culturelles, d’éclats de civilisations, d’aveuglements individuels et de lucidités toute personnelles, et tout cela est ouvert sur le vertige d’un monde globalisé et explosé continûment en nous.
Phénomène que Glissant appelait « le Tout-Monde ».
Dans l’arbre relationnel de Fanon, il y avait l’homme nouveau, l’homme neuf, l’homme total vibrant aux harmonies cosmiques qu’il appelait de ses vœux, et qui n’est rien d’autre à mon sens que l’homme de la relation. Dans le bruissement d’appartenances et de diversités qui constituent le feuillage de son arbre, il y a deux petites feuilles, éloignées l’une de l’autre, mais qui frémissent l’une vers l’autre avec intensité.
Deux petites feuilles : une côté cœur, une côté sève.
Côté cœur, il y a l’Algérie, là où il a voulu être enterré ; et coté sève, je vois la Martinique. Mais c’est sans doute l’inverse … peut-être aussi qu’elles sont toutes les deux placées du côté cœur… nul ne le saura jamais … mais ce détail n’a aucune importance quand il s’agit d’un homme de relation.

Patrick CHAMOISEAU
24 10 11.
Discours prononcé en hommage à F. Fanon,
au congrès international d’addictologie, à Fort de France.

lundi, juillet 13, 2020

UNE IMPREVOYANCE PERSISTANTE DE L’EVOLUTION DU MONDE, QUI AURA CAUSE LA PERTE DE DEUX EMPIRES COLONIAUX FRANÇAIS, ET QUI MENACE LE TROISIEME...


Premier empire colonial français 1534-1815
30 000 000 d’habitants
10 000 000 de km²

Deuxième empire colonial français 1815-1946
150 000 000 d’habitants
13 500 000 km², soit 1/10ème des terres émergées du globe... !

Troisième empire colonial français, “empire maritime” actuel et plus grand du monde, constitué autour des poussières des deux autres empires.

11 700 000 km² de Zone Economique Exclusive (ZEE), répartis sur cinq continents...

D’énormes ressources halieutiques, et énergétiques, qu’il s’agisse d’énergie fossile ou d’énergies renouvelables, des milliards de tonnes de ressources minières, fer, cuivre, nickel, manganèse, cobalt et autres, sous forme d'encroûtement ou de nodules polymétalliques, tout cela demeurant à ce jour totalement inexploité par la France, mais extrêmement convoité par toutes les autres puissances, qui risquent de voir leurs revendications l’emporter devant les Nations Unies, compte tenu que par son inaction, la France prive la planète de ces ressources.

Après le départ forcé des Français, le chef Pontiac de la tribu indienne des Outaouais, qui luttait avec eux contre les Britanniques, ne doutait pas une seconde qu’ils allaient revenir de France avec de puissants moyens, pour mener avec lui l’assaut final...

Mais ces renforts ne vinrent jamais, et les Outaouais abandonnés furent massacrés. Ceci, du fait d’un “nombrilisme” qui sera toujours le défaut de cette nation française où, incapables d’imaginer un avenir se faisant loin d’eux, des faiseurs d’opinion comme Voltaire, ne comprenant rien à ce qui se jouait aux Amériques lointaines, n’avaient de cesse de fustiger cette entreprise coloniale et les efforts déployés pour ces “quelques arpents de neige”, selon l’expression demeurée célèbre de lui, qui sera prêtée par erreur à Louis XV...

Ainsi, en 1763, au traité de Paris mettant fin à la guerre de sept ans, le Canada, colonie française, était-il cédé aux Britanniques...

De la même façon, suite à une défaite certes déprimante, mais qui ne compromettait en rien l’entreprise dans sa globalité, défaite à cause de laquelle ils avaient perdu beaucoup d’argent, les actionnaires de la Société des Indes Orientales en laquelle le Roi lui-même avait des intérêts, et qui avaient donc l’oreille de celui-ci, ont exigé et obtenu le rappel de Dupleix, l’administrateur des comptoirs français de l’Inde, et l’abandon de sa politique d’expansion coloniale, alors même que par une série d’accords, la majorité du pays se trouvait déjà sous influence française. Les Anglais qui n’en demandaient pas tant, ne manqueront pas d’occuper promptement la place...

Toujours dans la même inconséquence, Napoléon qui avait ruiné le pays par toutes ses guerres au travers de l’Europe, et qui avait la ferme intention de continuer à les mener, a vendu dans sa totalité aux Américains qui eux aussi n’en demandaient pas tant, la Louisiane de l’époque qui s’étendait alors du golf du Mexique jusqu’au Canada, sur 2 500 000 km², pour une somme nécessaire pour mener ses guerres, mais qui était dérisoire face à l’immensité du territoire ainsi nonchalamment cédé. Cette perte mettant quasiment fin au premier empire colonial français, celui-ci sera définitivement soldé par le congrès de Vienne en 1915...

Bien-sûr ces gens n’imaginaient pas ce que deviendraient le Canada et les Indes, et par le fait, la Grande Bretagne dont ils ont permis ainsi, bien-sûr sans le vouloir et sans le savoir, le développement de sa toute puissance, en concurrence à une France qui symétriquement, se trouvera privée d’un tel parcours, pas davantage qu’ils n’ont imaginé ce que deviendraient les Etats-Unis d’Amérique, qui ne seraient jamais devenus la puissance dominante d’aujourd’hui, sans la Louisiane qui leur barrait l’accès à l’Ouest, là encore, en concurrence à la France...

Ainsi, une capacité à imaginer l’avenir constitue-t-elle un élément décisif dans la puissance d’une nation, et le mal français réside dans une incapacité désolante à cet exercice...

Il renaîtra un second empire, plus vaste encore, plus peuplé, et beaucoup plus puissant que le premier, grâce auquel la France parviendra au faîte de sa puissance et de son influence dans le monde, et surtout qui lui vaudra sa place si enviée et si convoitée par d’autres, de membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies...

Il est facile de comprendre avec les chiffres dont nous disposons aujourd’hui, mais que ne pouvaient pas imaginer les nombrilistes volontiers racistes de l’époque, que cet empire qui serait actuellement fort de 500 à 550 millions d’hommes, disposant d’énormes ressources naturelles et humaines, et d’un savoir faire de la métropole, serait un des plus puissants sinon carrément le plus puissant, de ceux d’aujourd’hui...


Bien-sûr, par le jeu démocratique, ne se trouverait probablement pas à la tête de cet empire, un homme blanc, et face à cette perspective dérangeante pour certains, dont il faut le dire par delà tous ses mérites, l’illustre général de Gaulle, ceux-ci ont préféré la petitesse, plutôt qu’une grandeur qui ne célébrerait pas la supériorité raciale dont ils se revendiquent secrètement ou ouvertement...

Ainsi, après que le gouvernement de Vichy ait lâchement abandonné les Vietnamiens à la tyrannie des Japonais, sans faire le moindre geste pour protéger ces sujets de son empire, lesquels Vietnamiens parviendront malgré tout, par un formidable tour de force, à libérer leur pays eux-mêmes, la prétention de la France de restaurer sa souveraineté sur celui-ci aurait du pour le moins, s’accompagner de mesures fortes en direction de son peuple, des mesures de justice sociale, de réforme politique, et d’autonomie, que Ho-Chi-Minh s’en était venu lui-même négocier à Paris. Mais il n’obtiendra rien, face encore à d’autres esprits nombrilistes et étriqués, qui se sont montrés incapables d’imaginer ce que serait l’avenir avec cet état d’esprit lamentable, avenir qui sera terrible pour eux...

De la même façon, après la répression sanglante de Sétif contre des Algériens qui ne faisaient que demander reconnaissance après avoir si vaillamment et au prix de sacrifices énormes, participé à la libration de la métropole, des dispositions rapides et énergiques, de justice sociale, d’égalité politique, et de réhabilitation de tout un peuple dans sa dignité, en réparation de cette lourde faute, auraient probablement permis d’éteindre l’incendie naissant, mais elles ne seront jamais prises...

Ceci, parce que la constitution de 1946, que les Français connaissent sous la fausse appellation de constitution de la 4ème république, mais qui est en fait la constitution de “l’Union Française” par laquelle, selon la parole du général de Gaulle disant à la conférence de Brazzaville en 1944, que “les liens de la France et de l’Afrique sont définitifs”, la métropole s’envisageait dans une union définitive avec des nations africaines, en mettant fin au statut de l’indigénat et en faisant de leur ressortissants, des citoyens français de plein droit.

Cependant, toutes espèces d’astuces institutionnelles inavouables et inavouées, telles que la pluralité des collèges électoraux, faisaient que malgré cela, la possibilité des ex-colonisés d’accéder aux plus hautes responsabilités politiques, demeurait faible, ce qui ne trompait personne. L’empire prit fin mais l’Union fut morte née, car par-delà toutes les proclamations universalistes, il était clair que les esprits métropolitains refusaient encore l’égalité des races. Or, il ne peut pas y avoir d’empire si dispersé, sans un fort sentiment partagé d’appartenance, incompatible avec le sectarisme racial.


Les colonisés étaient donc sur leur garde lorsqu’en 1958, le général de Gaulle proposa à la nation, ce que les Français connaissent sous la fausse appellation de constitution de la 5ème république, mais qui est en réalité la constitution de la “Communauté française”, dont les articles strictement spécifiques à l’empire n’ont d’ailleurs été abrogés qu’en 1995, et par laquelle là encore, la métropole s’envisage dans une union définitive avec les nations africaines placées sous sa souveraineté. Cependant, après les expériences douloureuses de l’Indochine et de l’Algérie, il était prévu que les nations africaines décideraient librement d’adhérer ou non à cette Union.

Mais une étude des dispositions prévues montrait que là encore, selon ce qu’il faut bien nommer une véritable “obsession de la race” par des dirigeants qui n’imaginent pas l’avenir, et la nécessité qui sera désormais celle de toutes les nations de ce monde de dépasser ce concept, pour accéder à la plénitude de leurs moyens humains, des subtilités statutaires n’auraient en aucune façon permis à un ex-colonisé d’accéder à l’Elysée selon la voie démocratique...

Devant cette incapacité définitive d’une métropole à considérer que tous ses citoyens doivent bénéficier exactement des mêmes droits et des mêmes opportunités, à la fin de l’année 1960, toutes les nations africaines avaient choisi l’indépendance...

L’empire était mort, ce qui n’a pas semblé immédiatement désavantager la métropole, parce qu’elle avait trouvé par la “françafrique”, le moyen de continuer à bénéficier de ses ressources. Mais, comprenons que le dommage, et il fut de taille, se mesure en réalité par rapport aux autres grands et puissants empires d’aujourd’hui, l’Américain, le Russe, le Chinois, et l’Indien, qui eux, sont devenus tels, tout simplement parce qu'ils ont totalement intégré leur empire colonial, et c’est bien ce qui fait leur toute puissance, face à laquelle la France dévêtue, ne fait clairement plus le poids.

Le racisme est le tendon d’Achille de la nation française, non seulement concernant la paix sociale dans sa métropole, mais parce qu’une sourde tentation indépendantiste sommeille dans ses espaces lointains dont les peuples ne supportent plus l’arrogance métropolitaine, et les nations concurrentes désireuses de lui ravir l’exploitation de ses immenses espaces maritimes, vont pouvoir l’attaquer sur cette faiblesse. Ceci, en exploitant par le moyen de leurs services, les frustrations et le sentiment corrosif qui habite ces citoyens du bout du monde, de ne pas être considérés avec la même préoccupation que ceux de la métropole...

Richard Pulvar

mercredi, juillet 01, 2020

Esclavagisme en Afrique


Je me fais allumer de tous côtés parce que j'ai osé indiquer que la reine Njinga du Ndogo et Matamba avait abandonné aux Portugais l'esclave lui ayant servi de siège lors de son ambassade auprès du vice-roi du Portugal.

On m'invite à prendre des cours de linguistique subsaharienne pour vérifier que la notion d'esclavage n'existe pas dans les langues de cette région du monde. Il faudrait en conclure que, quels que soient les traitements infligés aux personnes, quelle que soit la perception des victimes elles-mêmes, l'esclavage serait étranger au corpus un peu flou qui, dans la bouche d'un grand nombre, porte le nom de "culture africaine". Au singulier.

Tout cela n'a qu'un objectif, et il est aussi clair que navrant: enfermer les Européens (et les Arabes quand on en a l'audace) dans une ontologie criminelle à laquelle les Subsahariens, créatures rendues divines par la mélanine, auraient échappé.

Oui, certaines langues subsahariennes n'emploient qu'un seul et même mot pour dire "esclave" ou "serviteur". Cependant, d'autres utilisent bien des vocables distincts.

Au-delà de toute rhétorique, au-delà des questions de sémantique et de traduction, la chose devrait se définir selon les traitements infligés aux personnes.

Lorsque l'on peut vous acheter et vous vendre, vous déposséder de votre nom et de votre langue initiale (ce fut notamment le cas sur la côte du Cameroun), faire de vous une bête de somme, ne pas rétribuer votre travail, vous violer à toute heure du jour ou de la nuit, vous infliger toutes sortes de sévices, etc., vous êtes un esclave. Que l'on ait l'hypocrisie de dire "serviteur" est une plaisanterie de mauvais goût.

Lorsque vous êtes prétendument intégré à la communauté qui vous a acquis mais que, de génération en génération, un lieu précis est destiné à votre habitat afin que vous ne soyez pas confondu avec les autres et connaissiez toujours votre place, vous êtes un esclave.

Lorsque votre talent vous permet de vous enrichir - d'abord pour le compte de votre possesseur - mais pas de régner, vous restez un esclave aux yeux du groupe, et quels que soient vos mérites.

Lorsque l'on peut, quel que soit votre niveau d'études, l'importance de votre fortune, votre générosité à l'égard de la communauté, vous rappeler que vos grands-parents avaient été achetés, vous demeurez un esclave dans le regard des vôtres.

Nous pouvons en débattre à l'envi, les faits sont là. Et, pour être honnête, je m'intéresse peu à ce problème d'image (que vont penser les autres) qui empêche de dire la vérité et, surtout, de se tenir du côté de ceux qui, encore aujourd'hui, se battent pour être traités comme des êtres humains.

Je vous propose cette vidéo de manifestants Soninkés à Paris l'année dernière. Allez leur dire qu'ils comprennent mal leur langue et sont en réalité des serviteurs ou des serfs...

Ils ne sont pas les seuls à subir et à dénoncer ces pratiques anciennes. Simplement, ils ont le courage de le dire au grand jour. Ils ont tout mon soutien. Et le vôtre?

Si l'esclavage coutumier n'est pas comparable à l'esclavage colonial - massif, quasiment industrialisé et surtout racialisé -, il demeure un esclavage. Et beaucoup de nos sociétés connaissent cela à l'heure où nous parlons.

Il est incompréhensible que l'on ne pense se défendre que par le mensonge, qu'il semble impossible de condamner toutes les formes d'esclavage, tout simplement parce que l'on voudrait faire endosser à d'autres toutes les ombres de l'humanité.

Je crois à une seule espèce humaine, affligée en tout lieu par les mêmes travers, souvent pour les mêmes raisons.

L'humanité, c'est aussi le crime et l'abjection. Les sociétés de notre continent, si elles sont bien les premières, ont nécessairement créé les premières civilisations. Et ces civilisations des origines ont forcément vu la commission des premiers crimes. Parce que nous sommes des humains.

Léonora Miano

 Esclavagisme soninké

Reine et guerrière, Aqualtune est l'un des principaux noms de la résistance afro-brésilienne contre l'esclavage et le racisme.




L'histoire d'Aqualtune est unique dans la mémoire afro-brésilienne. Sa vie a commencé sur le continent africain, au Congo, au XVIe siècle. Elle était une princesse, fille du Mani-Kongo, et jouissait d’un grand respect.

Aqualtune est déportée au Brésil après avoir vu son père et son royaume vaincus lors de la bataille d'Ambuíla, contre les forces angolaises et portugaises pour le contrôle du territoire de Dembos, qui séparait l'Angola et le Congo.

Les historiens affirment que durant ces affrontements, Aqualtune prit la tête d’un groupe de 10 000 personnes lors d'une invasion de son royaume. Cependant, la résistance ne put arrêter les forces angolaises et portugaises.

À la fin de la guerre, son père fut décapité et elle, capturée par les Portugais. Aqualtune et ses compatriotes furent vendus à des esclavagistes brésiliens. Pour la mater, on en fit une esclave reproductrice et Aqualtune fut violée à plusieurs reprises.
Cependant, sa force ne fut pas annihilée. Lorsqu’elle eut vent de la résistance noire au Brésil, qui se déroulait dans les quilombos, Aqualtune ne perdit pas de temps. Avec d'autres esclaves, elle se battit, reprit sa liberté et quitta la ferme où elle avait été esclavisée.

Au Brésil comme jadis dans son pays natal, la renommée d'Aqualtune parmi la population noire fut vite importante. Son passé et sa royauté étaient assez importants pour qu’à Palmarès, elle prenne rapidement une position de leader. Aqualtune dirigea donc le plus grand et le plus célèbre quilombo de l'histoire brésilienne.

Au fil des ans, elle est devenue mère. Son fils et héritier fut Ganga Zumba. Et Zumbi do Palmares, le célèbre héros afro-brésilien, était son petit-fils.

La date de sa mort et la fin de sa vie sont incertaines. Certaines chroniques indiquent qu'elle perdit la vie au cours d'une attaque visant à détruire par le feu le Quilombo dos Palmares, D'autres affirment qu'elle se serait enfuie et aurait vécu ses derniers jours en paix au sein d’une autre communauté.

Peu mentionnée dans les programmes scolaires du brésiliens, Aqualtune fut une figure importante de la résistance afro-brésilienne à l'époque coloniale. Elle incarne le leadership et la résistance au système esclavagiste.


Il faudra en chercher d’autres pour compléter les recherches. On voudrait en savoir davantage. Le concours des historiens serait précieux pour nous dire plus précisément quel était, en cette fin du XVIème siècle où Aqualtune fut déportée, quel était l'agresseur voisin, allié aux Portugais, que les auteurs brésiliens nomment "Angola".

Léonora Miano

samedi, juin 27, 2020

TOMBEAU DES CARAÏBES : LA VERITABLE HISTOIRE


1658. Nicolas, chef Caraïbe en Cabesterre, monte à St Pierre accompagné de 16 autres autochtones. Tout à leur joie, ils sont à prendre un ou deux pété-pié avec quelques compères blancs au magasin-cabaret du sieur Le Maître, dans le quartier du Fort, quand ils sont encerclés par Beausoleil et ses sbires. Bilan du guet-apens : 13 Caraïbes tués, 3 prisonniers. Nicolas, blessé, tente de rallier sa pirogue. Il se jette à la mer, nageant au fond, remontant de temps à autre pour envoyer maladivement quelques pierres à ses assaillants, essuyant à chaque remontée une giclée de coups de fusils. On l’acheva d’un coup de mousqueton dans l’œil. Le 30 mai 1650, Duparquet arrive à Grenade dans le but bien avoué d’exterminer les « sauvages » là-bas, comme il dit. De nuit, son chef de troupe Jaham de Vertpré et 60 soldats tombent sur les Caraïbes en plein caouinage (« vin » rituel). Ils massacrent sans distinction les autochtones. Un groupe de fuyards est acculé sur une falaise surplombant la mer et, plutôt que de tomber aux mains des "Français" (ils savent que de toute façon ils seront passés au fil de l’épée), ces derniers se jettent dans le vide. Duparquet rentre au pays le 6 juin et longtemps après, les colons martiniquais vont s’attarder à raconter leur exploit à Grenade au tombeau des Caraïbes, ou « Coffre à mort », lieu qui s’appela là-bas « Falaise des Sauteurs ». Plus tard, on dira que Nicolas s’est suicidé, sis à Madinina, avec 16 de ses compagnons au tombeau des Caraïbes plutôt que d’être esclave ; tout ceci étant dû bien sûr au fruit d’une espèce d’amalgame fait entre les évènements déroulés à St pierre en 1658, et ceux survenus à Grenade quelques années plus tôt.

Josépha Luce

mardi, juin 23, 2020

Concernant Maxette Pirbakas



Depuis 48h, sur les réseaux sociaux, je ne cesse de lire des messages expliquant que Mme Maxette Pirbakas est d’origine indienne et que, par conséquent, ses ancêtres n’ont pas connu l’esclavage. Cet argument me choque profondément car il ne tient pas la route une seule seconde.

Premièrement, quand on est dans un processus de construction d’un pays, on ne peut pas tolérer que chaque composante commence à faire cavalier seul, allant jusqu’à prendre position contre d’autres composantes. L’objectif doit être l’unité dans toute sa diversité.

Deuxièmement, les suprématistes blancs américains, français (Comme le Rassemblement National) ou autres n’ont aucune espèce de considération pour les minorités non-blanches, quelles qu’elles soient. Nous sommes la cible de leur racisme, que nous soyons d’origine africaine, indienne, arabe, chinoise, juive ou autres. En clair, nous sommes logés à la même enseigne que nous le voulions ou non. Par conséquent, cela ne sert à rien d’essayer de plaire à nos ennemis naturels et séculaires qui nous ont définitivement catégorisés comme des êtres inférieurs.

Troisièmement, je voudrais attirer votre attention sur le fait que le frère Younous Omarjee, député réunionnais, qui a porté jusqu’au bout ce projet de reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, est lui-même d’origine indienne. Donc tout comme Mme Maxette Pirbakas, ses ancêtres n’ont pas subi l’esclavage. Et cela ne l’a pas empêché d’être à l’origine de ce texte historique.

Quatrièmement, il faut savoir que la situation des indiens arrivés en Guadeloupe après l’esclavage était très loin d’être enviable comme certains semblent le penser. Certes, ils n’avaient pas un statut d’esclaves. Mais ils étaient maltraités, déconsidérés, humiliés et Il a fallu que des hommes comme Henri Sidambarom se battent inlassablement contre les autorités de l’époque pour que les droits des indiens soient finalement respectés. Donc n’ayons pas la mémoire courte !
Cinquièmement, ma propre famille (SONGO) est arrivée en Guadeloupe après l’abolition de l’esclavage comme les MASSEMBO, les N’DIAYE...etc, en provenance du Congo. Si je suivais le raisonnement stupide de Mme Pirbakas, je serais en droit de considérer que l’esclavage ne me concerne pas. Mais il se trouve qu’après plus de 150 ans de présence en Guadeloupe, ma famille s’est mélangée à toutes les composantes ethnico-raciales de l’île et s'est enrichie de nouvelles cultures. A tel point que beaucoup de membres de ma famille ne s’appellent même plus SONGO mais portent d’autres noms. J’ai du sang africain, européen, Cubain, INDIEN...etc. Je suis donc à la croisée de tous les éléments qui constituent la Culture guadeloupéenne que j’ai toujours défendue médiatiquement de toutes mes forces.

En faisant ce choix idéologique, Mme Maxette Pirbakas a sali son patronyme et sa communauté d’origine. Elle nous a humiliés, nous les guadeloupéens car personne ne comprend comment la Guadeloupe a pu engendrer un tel personnage. Cette femme restera dans la poubelle de l’Histoire. Ceci dit, je me réjouis que le texte soit adopté de façon majoritaire, définitive et sans aucune ambiguïté malgré la désapprobation du Rassemblement National de Maxette Pirbakas.

Mme Maxette Pirbakas apprendra, à ses dépens, que rien ne peut arrêter la marche inexorable de l’Histoire. Ce n'est qu'une question de temps. Quand le Rassemblement National aura bien utilisée cette écervelée pour démontrer que ce parti n’a rien de raciste, elle sera lamentablement débarquée. A ce moment-là, elle se souviendra qu’elle est guadeloupéenne et que la Guadeloupe a une histoire.

Pour ma part, Mme Maxette Pirbakas n’appartient même pas à notre passé.
Elle n’est que l’incarnation d’une forme d’insignifiance !!!

Ortez Songo

Julien Dray et son éloge du Code Noir


Plusieurs leaders historiques du PS nous expliquent depuis quelques jours que le Code noir était un "progrès" social et donc que Colbert n'est pas aussi méchant qu'on le dit (et donc qu'il faut conserver les statues). Soyons clair : l'argument est à la fois faux et odieux, et relève de l'apologie de crime contre l'humanité.


A l'époque, l'esclavage était interdit en France, comme l'a rappelé le Parlement de Paris à l'époque, qui a refusé d'enregistrer le Code noir en estimant qu'il était contraire au droit français, au droit naturel et au droit divin. Evidemment, Colbert est passé outre.

Mais, on ne voit pas en quoi le fait d'autoriser l'esclavage jusqu'alors interdit (depuis Louis le Hutin) aurait été un progrès social. C'est au contraire parce que c'est une terrible régression du droit que le Parlement de Paris s'y est opposé, fût-ce en vain.

Ce propos ne fait que reprendre la propagande des esclavagistes. A l'époque, ils affirmaient en effet qu'ils agissaient pour le bien des esclaves, ce qui est logique : personne ne dit jamais qu'il agit pour faire du mal à autrui.

Mais comment se fait-il que tant de gens aujourd'hui, y compris au PS, reprennent sans distance la propagande esclavagiste de l'époque ? Cela montre à quel point le racisme colonial est enraciné dans les esprits. Si c'est ainsi que le PS conçoit en 2020 le progrès social, cela fait peur...

Georges Tin

samedi, juin 20, 2020

Un éclairage sur Lynch, ou plutôt les Lynch.


""Concernant Pointe Lynch, en gros, on se doit de ne pas tout mélanger. Disons d'emblée, pour déblayer tout ça, qu'il y a lieu de faire le distinguo entre trois Lynch .

Le premier, William Lynch (1742- 1820), le plus connu, fut le juge inventeur de la loi lynch (Lynch Law) et par extension du lynchage qui désigne une pratique de châtiment et parfois d'exécution sommaire sans procès, surtout si on était pris en flagrant délit. On n'avait pas à chercher la vérité, tu étais pendu manu militari, tanpi pou'w ki kité yo tenbé'w!

Le deuxième Lynch, Willie Lynch, fut un esclavagiste originaire de la Barbade qui alla en Virginie en 1712 partager avec d'autres propriétaires d'esclaves des techniques permettant de mater n'importe quel atelier. Ce théoricien de l’esclavage institua une méthode permettant de procéder au "cassage" de la femme africaine, en brisant et neutralisant leur volonté de résistance, en mettant l'homme noir dans des dispositions où il sera un moins que rien dans l'optique d'instituer l'homme blanc comme recours à la protection de la femme noire.

Et puis il y a le troisième Lynch, Gautier Lynch, qui débarqua à St Pierre en Martinique vers 1710 et qui été naturalisé en 1713. Il s'installa au Robert. Probablement fortuné, il fut un colon relativement important puisque sa fille Marguerite-Rose épousera le juge Guillaume Houdin, homme très influent en Martinique, conseiller puis doyen du conseil supérieur, et s'alliera aux Dubuc et aux Kirwan par d'autres filles.

Il fut donc colon, il avait des esclaves, mais il n'a rien à voir avec les 2 autres, qui, de leur côté, n'ont jamais mis les pieds en Martinique. Bien entendu, lé 3, yonn pa vo lòt! Mé annou pa mélanjé yo. William, Willie, épi Gautier!""


Mèsi an chay !


 Josapha Luce

Les chefs caraïbes en Martinique


"Ne t'avance pas trop en disant que notre regard est sélectif, en prenant comme corollaire par exemple le fait que l'on ait très peu de trace des chefs caraïbes.


On a plus de traces des chefs caraïbes que tu ne le penses, mais les Caraïbes qui ont laissé des traces étaient eux-mêmes des chefs « corrompus ». Plus que nous encore. 

Les Caraïbes ne juraient que par la France, si bien que leurs vrais noms se perdaient au fur et à mesure dans les méandres de l'oubli à cause de leur fatuité à s'acculturer à tout ce qui venait du « compère » français.

Arlet était frère de Pilote, beaucoup le savent, mais peu savent que Pilote avaient des cousins notamment Capo, qui migra sur différents sites en Martinique, ou encore Navire, qui était préposé au ravitaillement en eau des gros bateaux de passage, près de sa case à l’embouchure de la Rivière Case Navire, tout ceci contre 2 ou 3 assiettes et cuillères.

Beaucoup ont oublié que François, Robert et encore Louis, habitaient trois villages proches qui sont maintenant peuplés de Franciscains, Robertins et Trinitéens. 


D’autres peinent à croire qu’un grand chef (commune du François) se fit appeler Le Simon, kidonk le « pêcheur », parce qu’il aimait à se prendre pour Pierre, le plus grand dans la bible après Jésus. 

Salomon fut grand d’entre les grands dans l’ancien testament. Quand on passe le cap Salomon, on ne pense même pas à ce grand chef caraïbe. Le père Labat nous parle du Caraïbe La Rose. Qui se soucie, à Pointe La Rose, du Caraïbe qui laissa son nom au lieu ? 

Je passe sous silence Capitaine Nicolas, je vais lui consacrer un post et en profiter pour pour démystifier un peu les histoires autour de "Coffre à mort" et du "Tombeau des Caraïbes".

Il n'y a qu'un seul Caraïbe qui tint jusqu’au bout à son nom originel, refusant toute sa vie à ne pas se teindre à la couleur française, et en cela il mérite d’être mis au panthéon des valeureux autochtones non corrompus, c’est Macabou."


Josapha Luce 

vendredi, juin 19, 2020

La Ville du MORNE-ROUGE



Le Morne-Rouge est une commune du Nord de la Martinique située au nord de Fonds-Saint-Denis, à l'est de Saint-Pierre au sud d'Ajoupa-Bouillon et à l'ouest du Lorrain. C'est la commune la plus « élevée » de l'île, culminant à 500m par rapport au niveau de la mer. Elle bénéficie d'ailleurs d'une vue imprenable sur sa voisine Saint-Pierre.

Cette commune tire son nom du mot « Morne » qui signifie petite montagne et rouge de la couleur de la pierre volcanique. C'est plus tard que les colons l'ont prénommé comme cela en raison de son sommet dégarni.

Le Morne-Rouge actuel se trouve sur l'un des territoires les plus rapidement occupés lors de période coloniale de la Martinique. Les morne de la région ont notamment été la terre d'accueil des Hollandais et des juifs venus du Brésil en 1654.

Son histoire se conjugue avec celle de Saint-Pierre dont elle faisait partie jusqu'en 1889 et ... à peine née et déjà détruite. 2 ans seulement après son érection en commune indépendante elle est durement touchée par un cyclone dévastateur en 1891 puis 11 ans après elle est intégralement détruite lors des diverses éruptions de la Montagne Pelée en 1902 bien qu'épargnée lors de la plus mémorable du 8 mai 1902.

C'est lors de l'éruption du 30 mai 1902 la seconde éruption de l'année du volcan que le Morne-Rouge sera complètement détruit. En plus des nombreux dégâts matériels, près d'un milliers habitant de la commune décèdent.

Il faudra attendre plusieurs années voire décennies pour que la population de l'île ne se méfie plus de son volcan et reviennent repeupler la commune alors délaissée. Si vers la fin de 1920, la population revient elle est apeurée suite aux prévisions de nouvelle éruptions en 1930. Le volcan menace à nouveau et la ville est évacuée pour éviter tout nouveau bilan humain. Heureusement l'éruption ne sera que magmatique et n'entraînera aucun dégât matériel ou humain.

Les habitants rejoindront bientôt leur commune d'origine.

En mémoire aux victimes des éruptions du volcan de 1902, un monument a été érigé à la sortie de la commune.

samedi, mai 30, 2020

QUELLE MÉMOIRE ?


Lors de l’installation du conseil municipal de Fort-de-France de ce mercredi 27, le maire PPM a annoncé la mise en place d’une « commission » pour « la mémoire » et « la transmission », en réponse à ce que son parti et lui-même ont cru comprendre du déboulonnage des deux statues de Schoelcher, le 22 mai.

Certes, chacun a le droit d’analyser, selon ses critères, à la fois la forme de lutte utilisée et la cible retenue par les auteur-e-s de cette action. Par contre, comment le PPM peut-il prétendre se poser en grand ouléma de « LA MÉMOIRE » quand, d’emblée, l’action revendiquée par des jeunes est « condamnée avec la plus grande fermeté », qualifiée « d’actes de vandalisme », de « révisionnisme » ? D’ailleurs qu’est-ce qui a été révisé ? Le mythe de Schoelcher « libérateur des nègres » ? Est-ce cela le crime ? Dans ce cas, il y aurait des crimes sublimes.

Ces caractérisations, brutales et sans nuances, indiquent déjà une certaine lecture de notre histoire dont les héros et les audaces émancipatrices des Africain-e-s réduit-e-s en esclavage ont si souvent été criminalisés et condamnés à l’oubli.

Les responsables politiques de notre pays ne sauraient être de lamentables gardiens de dogmes passéistes que l’histoire s’est déjà chargée de laminer. Ils-elles feraient mieux d’écouter, d’analyser, de remettre en question les certitudes qui les conduisent souvent à considérer avec paternalisme et mépris des jeunes martiniquais-es qui ne sont pas moins au fait de l’histoire de notre pays et de ses enjeux que certain-e-s des doctes élu-e-s qui se sont précipité-e-s sur les médias pour les pourfendre.

D’autre part, sur la base de quelles expertises, de quelle autorité éthique, de quelle lecture de notre histoire une telle « commission » pourrait-elle prétendre posséder la juste « mémoire », la juste conception de l’histoire pour en assurer « la transmission » ?

À bien considérer les choses, cette « commission » risque de n’être qu’un cluster idéologique au service exclusif d’un courant de pensée et de ses cercles...

Enfin, personne n’entend, comme j’ai pu le lire dans un communiqué d’un élu de rang très honorable, « rayer Victor SCHOELCHER de notre Histoire »...comme, d’ailleurs, certains ont « rayé » Cyrille BISSETTE du combat anti-esclavagiste, sans que quiconque n’en soit autrement indigné, à de rares exceptions prêt.

Par contre, disons-le clairement, il s’agit bien de « déschoelchériser» l’histoire de la Martinique. Parce qu’il y a bien eu construction d’un mythe SCHOELCHER, à travers une présentation délibérément tronquée de l’abolition, des chants à la gloire du « libérateur », des noms de rues, l’enseignement scolaire etc...Parce qu’il est clair que l’on a voulu donner tout le mérite de l’abolition de l’esclavage à cet homme là, en enfouissant dans les tombeaux de l’oubli les luttes incessantes de nos ancêtres et d’abolitionnistes comme BISSETTE. Parce que cette construction historique a été voulue, pensée et mise en œuvre jusqu’au milieu du vingtième siècle, jusqu’au moment où une nouvelle perspective a été donnée à l’histoire grâce aux recherches de Gabriel HENRY et Armand NICOLAS qui ont remis nos ancêtres au centre de leur histoire. Ces écrits et l’action constante des anti-colonialistes ont abouti à la fin de ce mythe.

Quant à la dichotomie que quelques savants penseurs essaient d’introduire entre SCHOELCHER et le schoelchérisme, comme si l’homme n’avait absolument rien à voir avec l’héritage politique qu’il a laissé, elle nous laisse pantois. Victor SCHOELCHER est certes un abolitionniste mais, comme bien de ses contemporains, il reste un euro centriste et un partisan de l’assimilation et des aventures coloniales de la France.

Francis CAROLE
MARTINIQUE
Samedi 30 Mai 2020

dimanche, mai 24, 2020

Schoelcher, pour toutes celles et ceux qui s’indignent de voir sa statue déboulonnée, devraient un peu s’instruire.



Comme beaucoup d’abolitionnistes français, il était partisan de l’abolition de l’esclavage pour qu’ait lieu une meilleure colonisation.

C’est toute la limite d’un abolitionnisme français qui est contre l’esclavage car il corrompt les mœurs, n’est pas moral mais qui n’envisage pas la liberté des Noir.e.s.

Schoelcher rêvait d’une colonie réconciliée où tout le monde travaillerait harmonieusement. La colonisation pour lui c’est apporter la lumière à des peuples dans la nuit.

En 1840, il écrit à propos des Africains “Ce serait une noble tâche et de nature à inspirer une noble ambition que de leur porter pacifiquement la lumière, de les gagner à la civilisation, d’établir entre eux et nous des relations qui leur fissent prendre un rôle dans le poème sublime de l’humanité”.

En 1842, “ la civilisation a pour devoir d’éclairer les sauvages, de les instruire, de leur donner une direction”.

Cet abolitionnisme français n’a jamais été révolutionnaire, jamais résolument antiraciste et certainement pas anticolonialiste. Schoelcher a poussé à l’abolition immédiate plutôt que progressive comme le voulaient de nombreux républicains de 1848 mais aussi parce qu’il craignait de nouveaux Haïti.

Oui, Schoelcher à une place dans l’histoire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises mais certainement pas celle que l’Etat français veut lui donner. Les premiers abolitionnistes - pour une disparition immédiate et définitive de l’esclavage et du racisme - et qui ont payé de leurs vies leur combat ont été les esclavagisé.e.s. La Revolutiin haïtienne a fait cent fois plus que les abolitionnistes français pour que l’esclavage colonial prenne fin.
Ça m’énerve vraiment cette ignorance.Françoise Vergès
3 h
Deux jeunes militantes martiniquaises revendiquent publiquement le geste de déboulonner les statues de Schoelcher : « nous avons prévenu les maires et les élus. Ces statues sont des symboles qui nous insultent. Une statue c’est quelqu’un qu’on admire, là on nous crache dessus ».

Bravo à ces jeunes martiniquaises qui disent très justement qu’elles ne sont pas les premières à protester, qu’elles s’inscrivent dans une longue histoire de résistance au colonialisme français. Elles ont raison!

À lire toutes les indignations, on se demande ce qui se passe. On serait réconciliés???!!! Il n’y aurait plus rien à dire sur l’abolition de 1848? Il faudrait la célébrer sans dire que les colons furent indemnisés, le racisme maintenu, et le statut colonial imposé ?!!! Que la citoyenneté colonisée c’est quand même paradoxal. En oubliant que 1848, c’est le colonialisme français post-esclavagiste qui se déploie, écrasant les peuples d’Afrique et d’Asie? Que le même gouvernement qui abolit fait de l’Algerie des départements français scellant le colonialisme. Qu’en 1945, Césaire que tout le monde cite car il aurait honoré Schoelcher dénonçait de manière implacable ce que la colonisation française avait produit: misère, mauvaise santé, illettrisme, mépris de la culture, de la langue, de l’histoire. Se rappeler que Cesaire avait ajouté à ses remarques sur Schoelcher que son œuvre fut insuffisante. Que ces statues célèbrent le Schoelcherisme et que les jeunes de Martinique en ont assez. Que la Martinique reste dépendante de la France.

En leur temps 18 jeunes de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (OJAM) avaient pour avoir placardé
« La Martinique aux Martiniquais » en 1962 furent emprisonnés à Fresnes accusés d’atteindre à la sûreté de l’Etat!!!
Jugés en 1964 dans un procès politique.
Pour avoir écrit ces mots justes.

Alors en 2020, des jeunes ont toujours le droit de défendre ce mot d’ordre
La Martinique aux Martiniquais.es.

Françoise Vergès

samedi, mai 23, 2020

CASSER LES STATUES DE SCHOELCHER EST UNE DÉMARCHE QUI MÉCONNAÎT UNE PART DE L’HISTOIRE DE LA FIN DE L’ESCLAVAGE !



Ma lettre traduit une volonté de dialogue ( serait-elle impossible ?) avec les jeunes activistes. Accepteront elles et ils cette invite ?

Des statues de Victor Schoelcher tant au centre Camille Darsières ( ex tribunal de Fort de France) que celle de l’entrée du bourg de Schoelcher ( à Case Navire), ont été abattues ce vendredi 22 mai.

Le coup d’éclat se définit grandement comme militant, il reste très malheureusement erroné et perturbe encore plus notre compréhension de notre histoire.

Les militants et militantes des années 1960 et 1970 (avec lesquels je suis fier d’avoir très fortement agi) rejetaient le rôle d’une France qui aurait octroyé l’émancipation, par l’action bienfaitrice de ses seuls abolitionnistes dont Schoelcher. Cette génération exigeait de ne pas minorer le rôle de la lutte des esclaves pour l’arrachement de leur émancipation. Elle faisait ressortir que l’ignorance et la méconnaissance des 22 et 23 mai, ne devaient pas perdurer.
Le 22 mai, jour de 5 événements marquants à Saint Pierre et au Prêcheur, devenait à juste raison la date-phare qu’elles et ils érigeaient comme date de commémoration et de célébration, avant même celle du 23 mai, date réelle et officielle de l’abolition de l’esclavage.

Ce positionnement politique venait à la suite des travaux en 1945 de Gabriel Henry, en tant qu’adjoint au maire de la municipalité communiste dirigée par Césaire et de la conférence d’Armand Nicolas en 1960, publiée en 1962. Après eux, non seulement les manifestations politiques se multiplièrent, mais aussi les travaux artistiques, telle la célèbre sculpture de Khokho René-Corail sur la place de Trénelle ou le discours bien entendu flamboyant d’Aimé Césaire en 1971, dans lequel il glorifiait la proclamation du 4 avril, le décret du 27 avril de Schoelcher mais « pour lequel il fallut un 22 mai ».

Les historiens-chercheurs de Martinique (parmi lesquel-le-s je me place) eurent cependant à mettre en lumière que la disparition du statut juridique d’esclave reste l’aboutissement de plusieurs éléments diversifiés ; éléments que nous ne devons pas opposer mais appréhender comme systémiques ( c’est à dire complémentaires voire interdépendants).

Sur les deux-cent vingt-trois ans du système esclavagiste chez nous (1635-1848), les 59 dernières années, de 1789 à 1848 ont vu s’accélérer les insurrections d’esclaves entre Saint Pierre en août 89 jusqu’à Gradis en 1847, en passant par les révoltes nombreuses de 1791-1792, les révoltes de Compère Général Fayance en 1794, les tentatives de Tiberge et de Fourne en 1795, les séditions du carnaval de 1797, la révolte de Kina en 1800, la révolte de Basse Pointe de 1809, la révolte de septembre 1811 à Saint Pierre, le soulèvement du Lamentin en 1820, la révolte partie du Canari cassé au Carbet de 1822, la révolte de Saint Pierre de 1831, l’affaire de Spoutourne à Trinité en 1831, la sanglante répression de Fonds Massacre à Grand-Anse (Le Lorrain) en 1833. 

C’est essentiel pour nous de connaître tout cela, mais ce n’est pas sûr que tous, nous nous attachons à les connaître à fond et à les méditer.

Par contre et en outre, il faut aussi remonter à l’ambiance révolutionnaire de la fin du XVIII ème siècle (1794-1802). Celle-ci modifia le contexte dans notre Caraïbe. Toutes les anciennes colonies françaises et celles qui l’étaient restées ( Sainte Croix, Saint Martin, Guadeloupe, Dominique, Martinique, Sainte Lucie, Saint Vincent, Grenade, Tobago et aussi Trinidad, sans oublier la Guyane) se soulevèrent au nom des droits humains que la Révolution française proclamait le 26 août 1789. Nous avons eu à ce moment nos Delgrès, Ignace ou la mythique mulâtresse Solitude, les Saintes Luciennes Marie Rose Toto et Flore Gaillard, nous avons eu Joseph Chatoyer le Garifuna de Saint Vincent ou Julien Fédon de la Grenade. Toutes ces luttes qui pour la plupart se sont terminées en défaites (dont la Martinique), étaient connectées puisque des combattant-e-s venant des différentes îles, se sont retrouvés dans ces divers fronts. Seule La Guadeloupe a résisté plus longtemps de 1794 à 1802 se définissant comme le centre de la lutte révolutionnaire et antiesclavagiste des petites Antilles (La Martinique et Saint Martin ayant été livrés par les planteurs aux troupes anglaises).

Ce fut aussi le temps de la lumineuse expérience des associations serviles où les femmes reines de ces groupes étaient de diligentes activistes et créèrent des initiatives qui par la suite perdurèrent tout un siècle.

Seule la colonie française de Saint Domingue survécut et triompha des troupes de Napoléon voulant rétablir l’esclavage. Le pays devint Haïti, indépendante et sans esclave en 1804. C’était l’exemple qui redonnait espoir et qui donna de la vigueur à toutes ces insurrections martiniquaises dont nous avons parlé. Haïti indépendante, dirigée par ses nègres libres, inspira et aida les indépendances et la fin de l’esclavage en Amérique du sud (Vénézuéla, Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie, etc). Il devenait clair pour nos ancêtres que la servitude pouvait être éliminée.

L’abolition de la traite négrière en 1807, suivie de celle de 1815 au traité de Vienne, puis la fin effective dans les colonies françaises de la traite négrière clandestine en 1831, vinrent hâter la fin du système esclavagiste.

La défense des libres de couleur après les 300 déportations de 1824 suite à l’affaire dite Bisette-Fabien-Volny eut au moins le double effet premièrement d’intensifier en France le mouvement abolitionniste avec des gens importants comme François Arago et l’avocat Isambert mais deuxièmement aussi d’amplifier les droits civiques des libres de couleur dans le courant de la décennie de 1830.

La décision anglaise de se rallier à l’abolition de l’esclavage effective en 1838 attisa en Martinique cette aspiration de libération que connaissaient les deux îles voisines situées à une quarantaine de kilomètres (Dominique et Sainte Lucie).

C’est tout l’ensemble de ce contexte qui permit au dynamique mouvement abolitionniste français d’imposer l’abolition de l’esclavage à l’ordre du jour des débats politiques cruciaux en France. Ce ne pouvait être qu’une précieuse aide à la lutte de nos ancêtres sur place. Les békés ne s’y trompèrent pas ; pour eux Schoelcher est érigé comme l’ennemi qu’on déteste, qu’on vilipende, caricature et calomnie.

Glorifier les luttes des esclaves doit nous conduire à mettre ensemble tous les éléments du contexte et comprendre qu’elles et ils ont su
1) s’inspirer de l’expérience des associations serviles,
2) tirer les leçons des défaites de 1794-1802,
3) se nourrir de la révolution haïtienne,
4) se réconforter des émancipations sud-américaines,
5) apprécier l’alliance avec les libres de couleur quand ceux-ci se sont, pour un grand nombre détachés de leurs positionnements esclavagistes,
6) utiliser pour le marronage maritime les émancipations des îles anglophones, et enfin
7) s’appuyer sur le travail des abolitionnistes français dont Schoelcher.
Tous ces éléments entrent dans le combat de nos ancêtres. Ce sont ces conditions favorables qu’ils ont pu maîtriser et qui font toutes parties de l’héritage anti-esclavagiste.

Fort de France le 22mai 2020
Gilbert Pago, historien et militant politique.

P.S. Quelques propos posent problème dans les vidéos entendues ce 22 mai. La loi sur l’indemnité quand bien même elle fut dans la logique du gouvernement provisoire et de tous les abolitionnistes même Bisette, n’a pas été le projet de loi (venant de l’exécutif) ni la proposition de loi (venant des députés) par Schoelcher. Celui-ci n’étant plus au gouvernement dès juin 1848, après l’échec électoral des républicains socialistes du gouvernement provisoire et surtout le massacre anti-ouvrier et anti-partageux de Cavaignac en juin 48. La loi d’indemnisation des colons date d’avril 1849 ( pas d’avril 1848), lorsque le président de la république est Louis Napoléon (le futur Napoléon III) et que la majorité est faite des républicains modérés conservateurs, des royalistes et des bonapartistes. Les républicains socialistes dont Schoelcher représentent 10% de l’assemblée constituante, c’est à dire la minorité.