mercredi, août 19, 2009

Extrait de "Discours afrocentriste sur l'aliénation culturelle


(…) L'Eurocentrisme est un courant philosophico-historique qui vise à faire de l'Europe et en particulier de la Grèce antique, le berceau de l'éclosion du génie intellectuel de l'humanité. Ce courant, aussi appelé "Modèle Aryen" par certains historiens occidentaux (ex.
Martin Bernal), inonde près de 99 % de la production écrite occidentale (ouvrages divers, média...). A vrai dire, on ne peut y échapper.

Quelles sont les particularités de ce "Modèle" ? Né surtout à l'époque des "Lumières", il a pris appui sur le modèle « Sémitico-centriste » qui l'a précédé. Ce modèle vise à son tour à faire du Proche-Orient, le berceau de naissance de l'humanité, de la spiritualité et du savoir. Développé dans les écrits monothéistes issus de cette région, il est complètement battu en brèche par la science mais a la vie dure en raison de l'endoctrinement religieux dont il procède. Il demeure néanmoins, la source originelle de l'apparition de l'antikamitisme dans l'histoire de l'humanité (ex. malédiction de Cham). L'Eurocentrisme donc, fait de la Grèce antique, le berceau des disciplines scientifiques et philosophiques de l'humanité (mathématique, philosophie, architecture, démocratie, etc...). Ainsi, les Thalès, Platon, Euclide et autre Pythagore ont donc été non seulement les premiers penseurs de l'histoire mais aussi les premiers théoriciens dans le domaine de l'investigation scientifique. Tout ce qui a été fait par d'autres peuples dans l'histoire de l'humanité, est systématiquement déprécié ! Ce "Modèle", qui fait la fierté des historiens occidentaux (ils y trouvent la justification historique de leur main mise sur les richesses de la planète), a fait de la négation systématique du génie intellectuel des Kamits, son fond idéologique. Ses règles secrètes établies sont les suivantes et malheurs à tout universitaire qui contreviendrait à celles-ci :
Règle 1 : Ne pas perdre de vue l'objectif suprême : Nier toute intelligence aux peuples noires. Toute démonstration doit aboutir explicitement ou implicitement à cette carence intellectuelle. 1l convient de maintenir dans l'esprit du public la vision d'une Afrique sauvage, non civilisée qui sert éternellement de justification moralisatrice à l'occident.
Règle 2 : Eviter de mentionner les écrits valorisants des explorateurs étrangers ayant visité l'Afrique, peu importe la période. Nier par tous les moyens leurs attestations quant à l'origine nègre des faits
civilisationnels décrits (réalisations architecturales, organisations sociales, découvertes, etc...).

Règle 3 : Tout faire pour nier l'origine africaine des Egyptiens anciens (documentaires, TV, articles de presse, ouvrages historiques, sites web...). Nier ou travestir les écrits des Grecs anciens, des Arabes anciens et des Hébreux, témoins visuels reconnaissant l'origine africaine de cette civilisation. Ne jamais citer les passages concernés. Traiter avec dérision tout auteur reprenant les citations concernées, voir l'étiqueter comme « raciste ».

Règle 4 : Trafiquer la documentation historique africaine : falsifier les textes, les datations, les fresques murales, multiplier les erreurs de traduction. Eviter de dévoiler tout document africain dévoilant l'origine autochtone des Egyptiens anciens.

Règle 5 : Eviter de divulguer les vrais résultats des fouilles archéologiques et des datations au carbone 14 afin de placer continuellement la Mésopotamie devant l'Afrique pour les découvertes cruciales (inventions de l'écriture, des mathématiques, de l'astronomie, etc...). Pour la Mésopotamie, maintenir le flou artistique : Qui a découvert ? Qui a daté ? Quand ? Où ? Comment ? Voilà les questions auxquelles il ne faut jamais répondre.

Règle 6 : Ne jamais dévoiler les résultats des colloques internationaux de confrontation de thèses historiques et scientifiques entre chercheurs panafricains et occidentaux. Passez sous silence l'existence des rapports (Actes) car ceux-ci sont tous en défaveur des thèses historiques occidentales.

Règle 7 : Ne jamais inviter un chercheur non-occidental à un débat public sur l'histoire de l'humanité car il risquerait de dévoiler nos subterfuges.

Règles 8 : Présenter les analyses historiques actuelles comme exactes même si elles sont en parfaite contradiction avec les aveux des historiens anciens. Pour y parvenir, passer sous silence l'existence de documents contradictoires à notre thèse.

Règle 9 : Défendre explicitement ou implicitement, à travers toute analyse historique, la supériorité intellectuelle des peuples nordiques sur l'Afrique noire. Nier l'héritage africain (sciences, culture, spiritualité, etc...) par tous les moyens malhonnêtes.

Règle 10: Ne jamais dévoiler l'intégralité de la documentation historique universelle car cette démarche risque de nuire aux thèses occidentales. Ne jamais citer les travaux de quelconque chercheur ou spécialiste africain. Préserver par tous les moyens la tutelle intellectuelle occidentale.

Règle 11: Injecter artificiellement dans les consciences panafricaines, le souvenir d'une Afrique sauvage, perpétuellement asservie, à la dérive, civilisée par l'occident et sans avenir. Mettre à profit l'ignorance des Noirs vis à vis de leur propre histoire pour les maintenir éternellement en servitude.

Règle 12 : Mettre en quarantaine tout chercheur occidental refusant de collaborer. Résilier les commandes de ses ouvrages, éviter de l'inviter à des débats et le supprimer des listes bibliographiques en université.

Règle 13 : Ne jamais faire la promotion d'un ouvrage émanant d'un auteur panafricain présentant l'Afrique de façon positive et Pragmatique. Au contraire, médiatiser tout auteur panafricain, dévalorisant le continent ou ses ressortissants.

Règle 14 : Faire en sorte que les personnes d'ascendances africaines se culpabilisent au point d'attendre leur salut de l'extérieur.

Règle 15 : Nier l'héritage spirituel de l'Afrique noire et maintenir l'image d'une Afrique maudite en ayant recours à des textes religieux subversifs et sans fondement historique (ex. Malédiction de Cham). Forcer les Africains a ne percevoir leur salut que dans l'au-delà, par le biais exclusif de Dieux étrangers voir même extra-terrestres, qu'ils prieront avec dévotion et naïveté.
Règle 16 : A travers les ouvrages historiques destinés aux enfants, induire explicitement ou implicitement la vision de la hiérarchisation des races chères à Gobineau. Présenter les personnages Noirs exclusivement en position servile même s'il s'agit de civilisations implantées en Afrique. Préférer, des décors précaires (huttes en paille) aux grands empires noirs comme lieu de déroulement des actions. Passer sous silence les cours royales des grands empires, la chevalerie africaine précoloniale et le prestige international des civilisations africaines (..).

De J-Ph. Omotundé Ed. Manaibuc
Image représentant Ramses II

Sonthonax et Polvérel, révolutionnaires oubliés dans la tourmente coloniale !


Envoyés en mission à Saint-Domingue en septembre 1792, ils iront plus loin que leur mandat en proclamant l’abolition de l’esclavage.


La mémoire et l’histoire ne se travaillent pas de la même manière. Le travail de la mémoire se déploie plutôt sur le mode subjectif et contribue ainsi à tout processus d’identification ; le travail d’histoire, lui, a une visée objective (même si celui qui le fait est pétri de subjectivité) que justifie en quelque sorte la lecture critique des archives. Pourtant ces deux types de travaux obéissent au souci vital de l’être humain de trouver réponse théorique et pratique à des questions présentes. S’approprier le passé, de façon mémorielle ou historique, n’a de sens que pour, à l’avenir, reproduire le présent ou, au contraire, essayer de le transformer et commencer à construire un devenir autre pour le genre humain.

Je parle de travail et non de devoir. Car le devoir de mémoire, si couramment imposé aujourd’hui par l’idéologie dominante, a la fâcheuse tendance à proposer une galerie de « héros » (élites aristocratiques ou populaires qu’importe !), et donc laisse souvent de côté les résidus, scories, imperfections ou imprévus de l’histoire concrète. Un tel devoir fait peu de place au débat historique d’idées contradictoires. Alors qu’entre travail de mémoire et travail d’histoire, si les rapports sont contradictoires, ils ne sont pas forcément antagoniques.

J’ai donc choisi ces deux révolutionnaires qui, s’ils sont restés peu présents dans les mémoires, sont pourtant à l’origine, parmi beaucoup d’autres mais à leur manière singulière, d’un processus historique d’importance séculaire : l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Que d’autres personnalités comme Toussaint Louverture et Victor Schoelcher aient recueilli les lauriers de la mémoire « collective » dans ce domaine est source d’interrogations fructueuses, en particulier pourquoi ceux-là et non ceux-ci ?

Léger-Félicité Sonthonax et Étienne de Polvérel ont respectivement vingt-huit et cinquante-quatre ans quand ils débarquent, en septembre 1792, à Saint-Domingue, envoyés par l’Assemblée législative comme commissaires civils avec les pleins pouvoirs. Leur mission ? Faire appliquer le décret du 4 avril qui accorde la pleine citoyenneté à tous les libres de couleur, c’est-à-dire aux affranchis. Mais pas aux esclaves, cela va mieux en le disant !

Pourquoi eux et pourquoi Saint-Domingue ? Tous les deux avocats, puis journalistes après 1789, proches de Brissot au club des Jacobins, ils se font connaître par leurs positions anticoloniales. Saint-Domingue est alors la plus riche colonie sucrière de l’empire colonial français. Or, le 29 août 1793, Sonthonax proclame l’abolition de l’esclavage au Cap-Français, suivi par Polvérel les 21 et 27 septembre pour les provinces de l’ouest et du sud. Ainsi, de manière imprévue, les commissaires ont agi au-delà de leur mission. Ce qu’ils viennent de faire est considéré par beaucoup d’historiens (Yves Bénot, Marcel Dorigny, Michel Vovelle, Jacques Cauna) comme un acte fondateur d’un mouvement plus général d’émancipation.

Oui mais voilà… ! Pour comprendre ce résultat, il faut s’interroger plus avant sur les processus qui lui ont permis de se concrétiser. Et là, l’analyse historique s’enrichit, se transforme, et permet en retour de mieux comprendre l’amnésie mémorielle.

Car, qu’est-ce qui a poussé Sonthonax et Polvérel à aller aussi loin ? D’abord, et fondamentalement, au nord, une révolte massive d’esclaves (50 000 sur les 450 000 présents sur l’île) commencée le 22 août 1791, soit un an avant l’arrivée des commissaires et deux ans avant la « célèbre » proclamation. Et qui n’en finit pas. C’est dire si la pression des événements est considérable et cela explique sans aucun doute l’accueil glacial qui est réservé à Sonthonax et Polvérel par des colons blancs racistes pressés de maintenir ou de retrouver leur pouvoir de propriétaires esclavagistes. Il faut aussi tenir compte de l’hostilité intéressée de l’Angleterre et de l’Espagne, alors en guerre contre la France, et qui espèrent ainsi occuper cette colonie, si prospère par temps calme. Pour déjouer les réactions violentes des colons et des puissances étrangères, Sonthonax et Polvérel n’ont d’autre choix que de se rallier les esclaves révoltés en échange de leur liberté. C’est donc contraints par les « circonstances » (le mot est dans le texte d’abolition) qu’ils agissent.

Il n’empêche que le texte du 29 août est non seulement éclatant mais aussi éclairant par les contradictions qu’il dévoile ! Lisons-le avec attention : « Art. 2. Toute nègues et milates, qui zesclaves encore, nou déclaré io tout libe. Io gagné même droit que toute les autres citoyens Français. » (« Tous les nègres et sang-mêlé actuellement dans l’esclavage sont déclarés libres pour jouir de tous les droits attachés à la qualité de citoyens français). » Eh oui, ce texte a été publié en créole pour en faciliter la compréhension par les esclaves révoltés ! Dans le reste du texte, il est intéressant de noter l’impact de cet article : les « ci-devant esclaves seront jugés comme les autres citoyens » (art. 28), « Les dispositions du Code noir demeurent provisoirement abrogées » (art. 38), « La correction par le fouet est absolument supprimée » (art. 27). Autrement dit, voilà un texte qui s’attaque bien à ce qui faisait l’horreur du quotidien de l’esclave.

Mais en même temps : « Les nègres actuellement attachés aux habitations de leurs anciens maîtres seront tenus d’y rester ; ils seront employés à la culture de la terre » (art. 9) ; « Pour les fautes contre la discipline […], la plus forte peine sera la perte d’une partie ou de la totalité des salaires » (art. 27). Autrement dit, voilà un texte qui assure la transition entre la condition d’esclave et le statut de salarié dans le cadre de rapports sociaux capitalistes, exploitation de l’île oblige. Il faut pourtant savoir que Polvérel, deux jours avant cette proclamation, avait envisagé d’assortir la liberté des esclaves (progressive certes) à la copropriété communautaire des plantations. Cette divergence de vue a eu des conséquences majeures sur l’avenir indépendant d’Haïti (mais c’est une « autre » histoire !).

Polvérel meurt en 1795 et Sonthonax en 1813 en exil (Bonaparte ne lui a pas pardonné ce texte).

Voici donc deux révolutionnaires responsables historiques majeurs et pourtant oubliés, non pas seulement parce qu’ils n’ont pas laissé de « mémoires » recomposées pour entrer au panthéon élitiste de la nation, mais surtout parce qu’ils ont tenté de mener à bien une oeuvre d’émancipation qui n’avait pas les caractères rêvés. Cette abolition-là est pleinement engluée dans le quotidien de multiples rapports de forces qui obligent à composer, à aller plus loin et plus profond, mais aussi à révéler les contradictions biographiques des acteurs comme celles, plus objectives, du mouvement des rapports sociaux.

Ils ont été ainsi oubliés aussi bien en France qu’en Haïti, ici parce qu’ils ne correspondaient pas bien au mythe de l’anti-esclavagiste pur et dur ni à celui d’une décolonisation unilatéralement octroyée par le colonisateur « bienveillant », et là peut-être parce qu’ils symbolisent l’alliance obligée que Toussaint Louverture et les esclaves

révoltés ont dû faire pour que leur insurrection, nécessaire pour s’émanciper, devienne suffisante.

Mémoire et histoire ont encore bien du boulot devant elles pour accorder leurs violons !


Pascal Diard Historien, professeur à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

mardi, août 18, 2009

Abolition de l'esclavage et histoire des Antilles, Martinique, Guadeloupe


En accord avec les historiens, pas moins de 12 millions d'africains furent déportés de leur continent aux Amériques par la traite Européenne entre le milieu du XVIIème siècle et les années 1850. En France, ce commerce triangulaire a fait la fortune des ports de Nantes, La Rochelle et la ville de Bordeaux. Les expéditions ralliaient les côtes africaines pour échanger leurs marchandises contre des esclaves. Au terme d'une traversée de l'Atlantique qui pouvait durer de trois à treize semaines, les négriers regagnaient la France chargés de produits coloniaux (coton, cacao, sucre...)
Le 27 avril 1848, la IIème République Française proclame l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Le décret préparé et porté par Victor Schoelcher prendra vraiment effet :
*le 22 mai en Martinique *le 27 mai en Guadeloupe *le 10 juin en Guyane *le 20 décembre à La Réunion
En 1790, les colonies françaises comptent 735000 esclaves dans les plantations agricoles pour la plupart. L'intérêt des planteurs et des armateurs négrier ont ralenti le mouvement d'émancipation né avec la Révolution Française. La première abolition a eu lieu en 1794, avant que Napoléon Bonaparte ne rétablisse l'esclavage en 1802. Les luttes armées qui commencent à Saint Domingue, lancent un mouvement de résistance à la servitude dans les colonies. Toussaint Louverture, symbole des luttes abolitionniste, mènera les luttes de Saint Domingue jusqu'à l'indépendance de la colonie en 1804. Le marronage représenta également une forme de résistance individuelle trouvée par les esclaves pour lutter contre l'asservissement.
A la fin du XVIIème et jusqu'en 1848, les révoltes armées et le ralentissement de la production vont miner le système du travail forcé par la servitude. Parallèlement, dans l'hexagone, le mouvement des idées issues de la philosophie des lumières s'enracinent pour amener à la Révolution de 1848 : Suffrage universel, République, instruction civique et abolition de l'esclavage seront les idées véhiculés par ces intellectuels, qui, comme Victor Schoelcher resteront les pères fondateurs de la République fondée sur l'article 1er de la Déclaration des Droits de l'Homme : "Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit "
Entre 1789-1794
1788- A la veille de la Révolution, le courant abolitionniste en France est défendu par la société des Amis des Noirs. Elle regroupe plus d'une centaine de membres dont L'abbé Grégroire, Condorcet, La Fayette, Mirabeau et le juriste Sonthonax.

26/08/1789- Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le cas des colonies fut oublié.

15/05/1791- Assemblée constituante adopte les droits politiques des gens de couleurs nés de père et de mère libre (soit 5 à 6% d'entre eux).

Chez les Noirs, un soulèvement dans la clairière de Bois-Caïman à Saint Domingue, mené par Bouckman. L'île est à feu et à sang pour plusieurs années. ce fut cet esclave qui, dans la nuit du 22 août 1791, rassemble au cours d'une grande cérémonie vaudou, des milliers de noirs et appela au soulèvement. Dans la matinée du 23 août l'insurrection est générale. Huit jours après le bilan : deux cents sucreries et six cents caféières détruites, des centaines de blancs massacrés. Il ne reste plus aux blancs que le Cap, ville hâtivement transformée en camp retranché et dans l'assaut de laquelle tombera Bouckman.

Alors que les colons arrivent à circonscrire la rébellion à l'Est et au Sud de l'île, émerge au premier rang Toussaint-Louverture. Il n'eût de cesse de discipliner la révolte, d'élever son niveau politique, de l'élargir en révolution, avec un seul mot d'ordre : la liberté générale et une devise " vaincre ou mourir pour la liberté ". En 1793, pour faire face aux colons et pour organiser une armée bien à lui, il traitera avec les espagnols, en guerre contre la France et possesseur de l'autre moitié de l'île.

28/09/1792- La Constituante abolit l'esclavage en France (mais pas dans les colonies).

1793- Arrivée de Sonthonax à Saint Domingue, qui profite de l'éloignement pour abolir l'esclavage dans l'île le 29 août et organise l'élection de plusieurs députés dont celle d'un Noir, Jean-Baptiste Belley (Photo ci-dessous)
1794- La Convention adopte un décret abolissant l'esclavage.

Entre 1802-1848 20/05/1802- Napoléon rétablit l'esclavage et envoie ses soldats dans les colonies. La Guadeloupe et la Guyane sont reprises en main. A Saint Domingue, le Général Leclerc doit faire face à la guérilla mené par Toussaint Louverture. Juin 1801- Toussaint Louverture fut arrêté et embarqué pour la France où il mourra. L'ordre esclavagiste est rétabli dans les colonies. Après la chute de l'Empire, les grandes puissances abolissent l'esclavage (comme l'Angleterre en 1833).

En France, si la traite continue, les courants anti-esclavagistes se multiplient.

1830- Sous la monarchie de juillet , Victor Schoelcher, un député d'extrême gauche farouchement opposé à l'esclavage commence à se faire connaître.
1848- Proclamation de la IIe République. François Arago obtient le ministère de Marine et nomme Schoelcher sous-secrétaire d'Etat chargé des affaires coloniales (en mars). 27/04/1848- Au nom du peuples français, le gouvernement provisoire signe le décret définitif d'abolition inspiré par Schoelcher.

C'est un travail qu'il est difficile sinon impossible à conduire. On connaît généralement les lieux de traite mais on ne sait pas quels étaient réellement les captifs vendus. Il est parfois difficile de retrouver ces noms qui ont parfois disparu. Pour implanter les lieux ayant expédiés des esclaves vers les Caraibes.
Pour savoir l'origine des esclaves les documents des capitaines négriers assez précis sur les lieux, sont totalement imprécis sur les origines ethniques. Les esclaves venaient de l'intérieur par des caravanes de marchands d'esclaves.

Mais ces documents sont plus précis que les appellations données à la Martinique aux esclaves débarqués, où souvent le fait que des esclaves parlent la même langue suffisait à les déterminer. Or on sait qu'il existait en Afrique des langues vernaculaires parlées par différentes ethnies en plus de leur propre langue. Le plus souvent on se basait sur des caractères morphologiques et sur des scarifications pour déterminer l'origine des nouveaux débarqués.

Pour aller plus loin faute de documents précis, il faudrait année par année, et en prenant chaque lieu de traite, interroger l'histoire de ces pays d'Afrique, pour savoir si des guerres avaient eu lieu à cette période, et qui avait alors été vaincu. Il y a une forte chance que la majorité des captifs aie été partie des populations vaincues.

Mais il y a aussi des guerres de succession, et les prétendants écartent des groupes rivaux en les réduisant en esclavage et en les vendant. (Cette mésaventure est arrivé plus tard à la Mère du futur Roi Guezo, et tout un groupe de dignitaires et de prètres dahoméens qui furent expédiés au Brésil.)

Prenons les cas des esclaves embarqués en Guinée, Sierra Leone, et à Mesurade. Dans cette zone, qui correspond aujourd'hui à la côte d'Afrique de Free-Town en Sierra Leone à la limite actuelle du Liberia, et une partie de la côte d'Ivoire, les anglais y étaient les maîtres du commerce. Il est un peu surprenant de trouver un si grand nombre d'expéditions vers la Martinique en provenance de cette origine.
En terme d' Ethnies, les « Sosos », les « Téménés », les « Kisis », les « Miserables » déformation de Mesurade, parfois appelés « Cangas », les « Yacoubas », les « Shebrous » venaient de cette zone.

Plus au sud est la Côte des Dents, correspond à la Côte d'Ivoire au Ghana, et au Togo actuel. C'est véritablement à partir de là que les français vont implanter des lieux de traite.

Bien que des cartes avant donne une certaine idée de la façon dont au début du XVIII° siècle les marchands d'esclave européens voyaient la répartition des populations à l'intérieur, on ne peut pas aisément en tirer une information exploitable sauf qu'à coup sur, les européens ont su largement jouer des rivalités entre les diverses populations à leur profit. Il est clair que les conflits entre ces populations ont servi les desseins des négriers.
Revenons à la région de Juda, celle qui a été à l'origine de la grande majorité des opérations de traite vers la Martinique. On sait que Juda a été le principal port d'embarquement d'esclaves pour la Martinique.

Le problème c est que l'on ne sait pas si les captifs de Juda sont des « Fons » des « Aradas » très recherchés, des « Nagos », des « Barbas », des « Cotocolis », des « Mahis » ou des « Popos », ou peut être même d'autres ethnies.

Dans la Région de Banny et Calbany, (correspondant au Nigéria actuel) ce pourrait être surtout des « Ibos » qui furent embarqués.

Les histoires des Antilles sont liées, donc à la colonisation européenne et à l'esclavage pratiqué durant plusieurs siècles par les Espagnols, les Anglais, les Français et les Hollandais. Néanmoins, la présence humaine aux Antilles s'est manifestée bien avant l'arrivée des Européens.

Les Ciboneys : Quelques 3500 ans avant JC : des hommes pénètrent dans l'arc caraïbéen, appelés Ciboneys (ou syboneys), ils étaient de l'ère précéramique. Des vestiges archéologiques, en particulier des pierres, témoignent de leur présence.
Les Huécoïdes : Vers 700 à 500 avant JC : Les Huécoïdes viennent en provenance des Andes précolombiennes. Ils apportent le manioc dans l'île puis partent vers Porto-Rico.

Les Arawaks : Entre 300 et 700 ans après JC : Une nouvelle migration, très importante en nombre, arrive en provenance du delta de l'Orénoque : les Arawaks ou Tainos, un peuple indien originaire de l'Amérique du sud.

En 295 (avant notre ère), une éruption de la montagne Pelée fit fuir les Arawaks qui quittèrent alors la Martinique et ne revinrent sur l'île que vers l'an 400. D'ailleurs, une soixantaine de sites arawaks ont aujourd'hui été inventoriés et ils témoignent de l'existence de villages habités arawaks.

La traduction littérale de Taïno signifiait : "bon", "noble".
Ces indigènes sont en fait de lointains descendants de la civilisation Saladoïde qui, suite à de nombreuses évolutions et de nombreux voyages arrivèrent dans les Grandes Antilles.

Leur territoire s'étendait des Bahamas jusqu'à Porto Rico en passant par Haïti / Saint Domingue, Cuba et la Jamaïque.

Dans un espace géographique aussi vaste, la culture Taïno présentait des différences locales et spécifiques sur un fond culturel commun.

Tous les experts s'accordent sur le fait que l'organisation sociale, politique et religieuse des Arawaks, l'expression de leur art, la structure de leur économie, faisaient d'eux sans aucun doute le groupe d'indigènes le plus développé de la région antillaise.

Ils possédaient un répertoire varié d'expression d'art dans divers domaines : sculptures, céramiques, joaillerie, danses, musiques et poésies.
C'était un peuple paisible, sédentaire, très évolué, pacifiste et très hospitalier.
Les Arawaks étaient empreints d'une grande sagesse et vivaient en parfaite harmonie avec la nature.

Ils vivaient essentiellement de l'agriculture, de la chasse et de la pêche.
Bien que le manioc (Yuca) était leur nourriture principale, ils amélioraient leurs repas de nombreuses façons : haricots, fruits, produits de la chasse et de la pêche. Ils cultivaient le coton, qui leur permettait de confectionner les hamacs dans lesquels ils s'allongeaient, mais aussi des cordes de fibre.

Quelques traces de leur existence demeurent encore visibles aujourd'hui, notamment en Guadeloupe à Trois Rivières, au site des Rochers Gravées.
La Basse-Terre présente la plus grande concentration d'art rupestre de toutes les Petites Antilles.

Ainsi, des archéologues ont trouvé en Martinique et dans le reste des Antilles des outils en pierre dont l'appartenance est attribuée aux Amérindiens, leur ancienneté étant estimée entre 3000 à 3500 ans. En réalité, l'histoire connue de l'île commença quelque 1500 ans avant Christophe Colomb quand s'y installèrent les Amérindiens arawaks originaires des côtes vénézuéliennes.

Fin du VII ème siècle après JC, un autre peuple envahi la région : les Caraïbes.
Migrants de l'Orénoque,(des Guyanes), les indiens Caraïbes (Karibs) ou Kalinas (guerriers) sont des peuples guerriers redoutables. Ils vont conquérir toutes les petites Antilles en exterminant sur leur passage les premiers habitants connus des îles.

Les caraïbes étaient de surcroît cannibales (le nom indien de Kalinas, hommes féroces, a donné par altération en espagnol “Canibal”).

Le tempérament guerrier des Caraïbes s'exprima de façon redoutable face aux Arawaks qu'il exterminèrent systématiquement et impitoyablement.

Au court de leurs raids sanglants contre les Arawaks, les indiens Caraïbes épargnèrent cependant les femmes - non pas par galanterie, mais pour uniquement les conserver intacts ... à des fins personnelles.

Les premiers colons eurent ainsi la surprise d'entendre parler deux langues distinctes chez les mêmes indiens : la langue Caraïbe pour les hommes et l'Arawak pour les femmes.

Les caraibes auraient nommé la Guadeloupe du nom de Caloucaera (Karukera) signifiant « l'île aux belles eaux ». La Martinique Madinina, « l'île aux fleurs », Madiana, Matinite et enfin, par influence de l'île voisine de la Dominique, le nom est devenu Martinique. Selon l'historien Sydney Daney, l'île aurait été appelée « Jouanacaëra », par les Caraïbes, ce qui signifierait « l'île aux iguanes » Pour HaÏti, ils auraient nommé leur île, selon le cas, Ayiti, c'est-à-dire « Terre des hautes montagnes », Quisqueya et Bohio. Lorsque Christophe Colomb aperçut cette île pour la première fois, l'île d'Ayiti comptait probablement quelques centaines de milliers d'habitants.

Ils vivaient dans des maisons appelées Carbet. Ils se nourrissaient de racines (ignames, patates douces), de " Kassav" (galette de manioc) et de pêche.
On a mis au jour leurs armes, leur vannerie et leur poterie de technique "colombin", (datées de 600 à 1500 environ) à Morel, à l'Anse à la Gourde et à Grande Anse. Ce sont ces indiens Caraïbes, guerriers invincibles, et excellents navigateurs qui habitaient l'île, lorsque Christophe Colomb débarqua pour la première fois en 1493, à Capesterre-Belles-Eaux.

Lorsque Celui ci débarqua en Martinique, le 15 juin 1502, (lors de son quatrième voyage), il fit la connaissance des Caraïbes puisque les Arawaks avaient déjà disparu depuis le XIIIe siècle. Redoutant les terribles Caraïbes pour leur anthropophagie, Colomb quitta l'île et, par la suite, les Espagnols ne s'intéressèrent plus à la Martinique. Ainsi, ils laissèrent la place aux Français et aux Anglais.

Christophe Colomb découvrit l'île d'HaÏti en 1492 et la baptisa Española (« l'Espagnole ») que les cartographes confondront en Hispaniola (« Petite Espagne »). L'île d'Hispaniola fut organisée en colonie par Bartolomeo Colomb — le frère de Christophe — qui fonda, en 1496, la Nueva Isabela (la « Nouvelle Isabelle », du nom de la reine de Castille), laquelle deviendra plus tard Santo Domingo (Saint-Domingue, en français). Les Espagnols soumirent les Arawaks et les Caraïbes à des travaux forcés afin d'extraire l'or des mines. En moins de vingt-cinq ans, les populations autochtones de Santo Domingo furent complètement décimées. Les Espagnols firent alors venir des Noirs d'Afrique pour remplacer les autochtones.

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mercredi, août 12, 2009

Portrait. 220 ans après la révolution française



Toussaint Louverture, père de l’émancipation des esclaves

1743-1803. Né esclave dans une plantation de Saint-Domingue, Toussaint Louverture est le premier leader noir à avoir vaincu les forces d’un empire colonial européen.

Àla fin du XVIIIe siècle, la colonie de Saint-Domingue, possession française depuis le traité de Ryswick de 1697, est la plus riche des Antilles. La valeur de ses exportations dépasse même celle des États-Unis. La culture de la canne à sucre et celle du café emploient alors près de 500 000 esclaves noirs. Le reste de la population est composé de 32 000 colons blancs et de 28 000 mulâtres et affranchis. La Révolution française va complètement changer la donne puisque moins de quinze ans après la prise de la Bastille, l’ancienne Saint-Domingue aura définitivement chassé l’occupant de ses terres. Première République noire indépendante, quarante-trois ans avant la création du Liberia et plus de cent cinquante ans avant la décolonisation, Haïti (de l’arawak Ayiti) était auparavant parvenue à libérer ses travailleurs asservis grâce à la fougue et à la ténacité d’un homme, un ancien esclave devenu général de la République : Toussaint Louverture.

Né le 20 mai 1743 dans la plantation du comte de Bréda, située dans la province du nord, près de Cap-Français, François-Dominique Toussaint serait le petit-fils d’un roi nommé Gaou-Guinou qui possédait une portion de territoire de l’actuel Bénin. Petit, malingre, il est surnommé Fatras-Bâton du fait de sa laideur. Son maître, Baillon de Libertat, l’aurait avantagé, l’encourageant notamment à apprendre à lire et à écrire. Selon les témoignages, il a été cocher, domestique ou encore gardien de bétail. Une chose semble certaine : Toussaint Louverture fait partie de la minorité privilégiée des « nègres de grand’case » qui était au service du propriétaire de la plantation et qui ne travaillait pas dans les champs.

Toussaint Louverture est affranchi en 1776, à l’âge de trente-trois ans. Hasard de l’histoire : il se libère du joug de l’esclavagisme l’année de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. En 1779, son gendre lui loue une parcelle d’une quinzaine d’hectares et les esclaves qui y travaillent. Il exploite ces terres jusqu’à la Révolution française et amasse ainsi une petite fortune. Le futur général anti-esclavagiste n’évoquera jamais cette période de sa vie, préférant mettre en avant son statut d’ancien esclave plutôt que celui d’affranchi. Peut-on lui en tenir rigueur ?

En août 1791, les esclaves du Nord se révoltent contre leurs maîtres après la cérémonie vaudoue de Bois-Caïman. Plus de 1 000 Blancs sont égorgés et plusieurs dizaines de plantations incendiées. Toussaint Louverture ne participe pas directement à ces événements. Il rejoint néanmoins rapidement les rangs des insurgés en devenant l’aide de camp de Georges Biassou, l’un des chefs de la rébellion. Fuyant la répression des colons, celui-ci se réfugie dans la partie orientale de l’île. Alliés aux Espagnols, qui contrôlent Santo Domingo (future République dominicaine) et, à l’époque, en guerre avec la France, les révoltés y reçoivent une formation militaire. Leur objectif est simple : l’accession à la liberté. Car si l’égalité des droits entre tous les hommes libres, quelle que soit leur couleur de peau, est promulguée par la Législative le 4 avril 1792, il n’est, pour l’instant, pas encore question d’abolir l’esclavage. Toussaint Louverture compte donc bien profiter de l’aide espagnole et de ses bases arrière sécurisées pour défaire les Français esclavagistes. À la tête de ses troupes, il remporte plusieurs succès en 1793. Il est rapidement nommé général des armées du roi d’Espagne. C’est à cette époque qu’on lui donne le surnom de « L’Ouverture ». Le 29 août 1793, dans une célèbre déclaration, Toussaint se présente comme le leader de la révolution : « J’ai entrepris la vengeance de ma race. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint-Domingue. Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avec moi l’arbre de l’esclavage. » Son aura est jalousée par ses chefs militaires, qui tentent de le faire éliminer, sans succès.

Les victoires de Toussaint Louverture et des rebelles mettent le commissaire Léger-Félicité Sonthonax, l’un des deux représentants de la toute jeune République française, dans une situation catastrophique. Attaqué de toutes parts par les Britanniques et les Espagnols, eux-mêmes soutenus par les colons royalistes - en lutte contre la République - et les esclaves révoltés, il est acculé dans la partie nord de l’île. Le 29 août 1793, le jour même de la déclaration de Toussaint Louverture, il décide, de son propre chef, d’abolir l’esclavage dans le nord de la colonie. Il espère ainsi rallier à lui les nouveaux affranchis. Le commissaire Étienne Polvérel fera de même dans le Sud. Cet acte aura des conséquences considérables sur la suite des événements puisque l’abolition de l’esclavage est non seulement votée par la Convention le 4 février 1794, mais elle est également étendue à l’ensemble des possessions françaises. Ayant obtenu ce pour quoi il se battait, Toussaint Louverture, déçu par l’attitude des Espagnols, décide de changer de camp et rejoint celui de la République. En une année, à la tête de son armée composée de soldats noirs, mulâtres et blancs, il refoule les Espagnols jusqu’à Santo Domingo et élimine les derniers foyers de résistance des rebelles. En juillet 1795, auréolé de ses succès, il est élevé au grade de général de brigade, puis de général de division, en août 1796.

La paix n’est cependant pas encore totalement revenue à Saint-Domingue puisque les Britanniques occupent toujours certaines parties de l’île. Toussaint Louverture mène dès lors une bataille sur trois fronts. Il s’affaire tout d’abord à relancer l’économie de la colonie. Pour cela, il incite les colons à revenir dans leurs plantations. Les Noirs, désarmés par leur ancien chef, y travaillent en tant qu’hommes libres. Louverture cherche ensuite à asseoir son pouvoir politique. Nommé commandant en chef de la colonie de Saint-Domingue le 15 mai 1797, il précipite le départ des commissaires de la République et des chefs militaires métropolitains afin d’être le seul aux commandes de l’île. Enfin, disposant d’une armée d’environ 50 000 hommes, Louverture va reprendre la lutte contre les Britanniques, sans en informer la France, dont il se méfie toujours. Il n’obtient pas de succès décisif, mais, usés par cette guerre sans véritable but, les Britanniques vont accepter de négocier avec le général. Ils quittent finalement Saint-Domingue le 31 août 1798, suivis de peu par le général Hédouville, représentant militaire de la France. Toussaint Louverture doit encore faire face au soulèvement des mulâtres, jaloux de l’influence des Noirs. Une guerre sans pitié éclate. Elle durera un an et s’achèvera par la défaite des forces du général Rigaud.

L’objectif de Toussaint Louverture est désormais de mener Saint-Domingue à l’indépendance. Pour cela, il faut, selon lui, relancer l’économie de la colonie. Le 12 octobre 1800, il publie un règlement relatif au fonctionnement des plantations qui réintroduit de facto le travail forcé. Pour le général anti-esclavagiste, ce dernier est absolument nécessaire, durant quelque temps, pour assurer la future indépendance de l’île. Il va également chercher à rallier les Blancs en rappelant les émigrés (beaucoup de colons s’étaient réfugiés en Louisiane) et en imposant le catholicisme comme religion - d’État au détriment du culte vaudou pratiqué par les anciens esclaves. Enfin, il va réunifier l’île en occupant sa partie orientale le 26 janvier 1801. Le 9 mai, une constitution autonomiste le nomme gouverneur à vie. Il ne reste plus qu’un pas à franchir jusqu’à l’indépendance.

Cette situation n’est cependant pas du goût de Napoléon Bonaparte. Convaincu par le lobby colon du nécessaire rétablissement de l’esclavage, le Premier consul envoie une armée de 30 000 hommes reprendre le contrôle de Saint-Domingue. Les troupes françaises prennent pied sur l’île le 29 janvier 1802. Toussaint Louverture s’oppose militairement au débarquement en appelant les Noirs à l’insurrection, mais au bout de quatre mois, il doit se résoudre à déposer les armes. Le 7 mai 1802, après s’être assuré auprès des Français que l’esclavage ne serait pas rétabli, il se retire dans son domaine d’Ennery. Un mois plus tard, alors qu’il fait partie d’un complot qui vise à chasser l’occupant français, il est trahi et dénoncé par le général Dessalines, le père de l’indépendance haïtienne. Il est arrêté et envoyé en France à bord du vaisseau le Héros. Sa famille l’accompagne dans ce dernier voyage. Le 23 août, il est enfermé au fort de Joux, dans le Doubs. Isolé, humilié, brimé, il est soumis à plusieurs interrogatoires. Le vieil homme ne résistera pas longtemps au régime pénitentiaire. Il succombe à une pneumonie le 7 avril 1803. Toussaint Louverture sera inhumé dans l’enceinte du fort où il a fini ses jours. Le 25 mars 1983, le gouvernement français remettra une urne contenant ses restes mortels au gouvernement haïtien. Le libérateur des esclaves retrouvera, cent quatre-vingts ans plus tard, la terre qui l’a vu naître et se battre et qui a, finalement, fait triompher son idéal en accédant à l’indépendance le 1er janvier 1804, devenant ainsi la première République noire indépendante.

Philippe Peter

vendredi, juillet 31, 2009

Louis Delgrès, le colonel anti-esclavagiste



1766-1802. Ce mulâtre né libre à la Martinique est l’un des plus prestigieux héros de la Guadeloupe. Officier rebelle, il a été de tous les combats contre les Anglais et un farouche opposant au rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe en 1802.

La Guadeloupe. Beau pays qui, au mois de février, a tenu en haleine toutes les télévisions du monde. Pourquoi ? Parce que ce petit bout de terre, matricule « 971 » pour ceux qui y habitent et pour la « mère patrie » la France, est habitué à se comporter comme tel dès lors qu’un danger la menace ou que l’Hexagone connaît des heures difficiles. Au mois de février, le peuple guadeloupéen, se sentant en danger, a riposté en se mettant en grève contre les responsables de l’Hexagone et les békés des îles. D’un côté, des politiques responsables de la misère qui sévit au pays, de l’autre, des descendants de colons adeptes de la « pwofitasyon » et eux aussi responsables de la misère. Cela a suffi pour que, las de supporter, les enfants de la Guadeloupe, avec à leur tête Élie Domota, leader du collectif LKP, en aient assez et déclarent la lutte à l’ennemi. Cette lutte, entre des Français et dFrançais, revêt un particularisme qui en d’autres temps avait déjà existé. Sous la Révolution notamment.

En Guadeloupe, le comportement révolutionnaire est de mise aujourd’hui. À Pointe-à-Pitre, nombre de signes demeurent, venant de combattants et combattantes dont les noms sont gravés dans la pierre : Ignace, la mulâtresse Solitude, et tellement d’autres… Mais, surtout, un fougueux mulâtre, né en 1766 à Saint-Pierre de la Martinique, qui a pour nom Louis Delgrès. Plus tard, cet homme sera considéré comme l’un des personnages les plus prestigieux de l’histoire de la Guadeloupe. En engrangeant l’expérience des armes, Louis Delgrès deviendra un officier de valeur. D’où le surnom de « Chevalier de la Liberté » dont il sera affublé. Aux Antilles, il était le pendant du « Chevalier d’Assas ». Le coeur pétri dans l’idée noble de la liberté, c’est très tôt que le jeune combattant adhéra aux principes de la Révolution française.

Louis Delgrès servira dans l’armée des républicains français à la Martinique. En 1793, lui sera accordé, à titre provisoire, le grade de capitaine. Mais servir sous les cieux des Antilles avait de quoi faire tourner la tête en ce sens que les îles étaient sans cesse convoitées par les Anglais. D’où les expéditions incessantes de ceux-ci. Et la volonté de ces combattants « français » de défendre les valeurs de la « mère patrie ». Une première fois, Louis Delgrès est fait prisonnier par les Anglais. Il est envoyé en Grande-Bretagne. Mais ce diable d’homme ne restera pas longtemps dans les geôles anglaises. Début 1795, on le retrouve à la Guadeloupe avant qu’il ne soit renvoyé, par la République, dans l’île voisine de Sainte-Lucie. Parce que le vent de la révolte et de la liberté souffle sur toutes les îles des Antilles, l’officier Delgrès rejoint Saint-Vincent où les Caraïbes noires sont en révolte contre les Anglais. Une seconde fois, il est fait prisonnier puis déporté en Grande-Bretagne. Cette fois-ci, il sera libéré en septembre 1797. À la fin 1799, il remet le pied sur le sol guadeloupéen comme aide de camp d’un certain Baco, puis de Pelage. Celui-ci l’élévera au grade de colonel et le placera à la tête de l’arrondissement de Basse-Terre.

Arrive l’année 1802. Et la décision de Napoléon Bonaparte de vouloir rétablir l’esclavage. Peut-on demander à un fervent défenseur de la liberté comme Delgrès de se battre pour ferrer à nouveau ceux de son peuple ? Né libre, il ne risquait pas cette dépréciation. Encore moins de se retrouver réduit au rang de « meuble ». Mais imaginez les ex-esclaves, qui, par leur vaillance, ou les sentiments nobles des maîtres blancs opposés à l’esclavage qui les avaient libérés, se retrouvaient réduits à réintégrer l’habitation qui les avait tant vu souffrir ? En mai, Louis Delgrès prend la décision de s’opposer, par les armes, aux troupes du général Richepance. Le bruit court qu’à la demande de l’empereur, celui-ci veut rétablir l’esclavage.

À « la Pointe » (Pointe-à-Pitre) en Guadeloupe, la statue de Delgrès est représentée par un homme tenant dans une de ses mains sa tête, dans l’autre, il tient une autre partie de son anatomie. Le corps du combattant est, comme on pourrait le dire, éparpillé aux quatre coins de l’espace. Lors d’une proclamation aux Haïtiens en 1804, Jean-Jacques Dessalines n’aurait su mieux dire en parlant du « brave et immortel Delgrès, emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que d’accepter les fers. Guerrier magnanime ! ». Si, en 1802, la vie de Louis Delgrès a basculé avec sa mort, c’est aussi à ce moment-là que la grandeur de l’homme s’est pleinement manifestée. Car il a montré, à la face du monde, jusqu’où allait son idéal de révolutionnaire. « Sans illusion sur l’issue certaine d’une lutte qu’il avait acceptée, non provoquée, il se distingua par un courage chevaleresque. On le voyait assis dans une embrasure de canon un violon à la main, y braver les boulets du général Richepanse, le commandant de l’odieuse expédition, et nouveau Tyrtée, jouer de son instrument pour animer ses soldats » (Larousse, XIXe siècle, 1870).

Les combats furent rudes en ce 28 mai dans les hauteurs de Matouba. Sur l’habitation Danglemont, où Louis Delgrès avait établi son quartier général après avoir évacué le fort Saint-Charles (devenu depuis fort Delgrès), les combattants sont harassés. Bon nombre sont blessés. Ce qui amène le colonel révolutionnaire à envisager la mort plutôt que les fers de l’esclavage. Dans une proclamation signée du 10 mai, affichée sur les murs de Basse-Terre, Delgrès avait déjà donné la mesure de son engagement : « À l’univers entier le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Ainsi titrée, cette proclamation continuait en soulignant la perfidie de l’attaquant mais aussi l’extrémité à laquelle les esclavagistes le poussaient lui et ses soldats : « Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au port de la Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement. » Ainsi donc, Louis Delgrès savait qu’il ne reculerait pas devant la mort. Être révolutionnaire, pour lui, impliquait cette extrémité. Vivre libre ou mourir. Avec plusieurs centaines de ses hommes, le colonel Delgrès se suicide en ce 28 mai en faisant sauter plusieurs barils de poudre. « Et toi, postérité ! Accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits », avait-il écrit à la fin de sa proclamation.

« Morne Matouba / Lieu abrupt. Nom abrupt et de ténèbres En bas / au passage Constantin là où les deux rivières / écorcent leurs hoquets de couleuvres / Richepanse est là qui guette / (Richepanse l’ours colonialiste aux violettes gencives / friand du miel solaire butiné aux campêches) / et ce fut aux confins l’exode du dialogue / Tout trembla sauf Delgrès…/ Ô mort, vers soi-même le bond considérable / Tout sauta sur le noir Matouba ». Dans son recueil Ferrements Aimé Césaire salue la mémoire de ce révolutionnaire sans concession que l’on connaît fort peu dans l’Hexagone. Mais cela ne change rien. L’envolée poétique est à la mesure du combattant antiesclavagiste.

Fernand Nouvet

mardi, juillet 28, 2009

LA SUISSE ET L’ESCLAVAGE DES NOIRS

Point de vue. Le livre qui dérange [Gérard Delaloye]
Entretien
Lu dans la presse

ESCLAVAGE – LIVRE, 2005 | LA SUISSE ET L’ESCLAVAGE DES NOIRS
__Lu dans la presse Suisse

LES SUISSES ET L’ESCLAVAGE. Longtemps on a pensé que la Suisse n’avait “rien à voir avec l’esclavagisme, la traite négrière ou la colonisation” . C’était d’ailleurs la position officielle que le Conseil fédéral [exécutif suisse] a prise à l’occasion de la troisième Conférence mondiale contre le racisme qui s’est tenue à Durban, en septembre 2001. Cette affirmation a depuis été corrigée par la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, à la suite de nombreuses recherches. Les résultats de certaines d’entre elles ont été publiées dans un livre paru en 2005, La Suisse et l’esclavage des Noirs.

Bouda Etemad, professeur au Département d’histoire économique (Faculté des sciences économiques et sociales) et ses collègues y rapportent que des ressortissants helvétiques ont participé à la traite négrière à presque toutes les étapes du processus. Le nom de certains navires actifs dans le commerce triangulaire est à cet égard explicite : la Ville de Lausanne, le Pays de Vaud, l’Helvétie, la Ville de Basle, les 13 cantons…

Des Suisses ont d’abord été impliqués comme armateurs ou comme intéressés, c’est-à-dire qu’ils ont avancé une partie (plus ou moins grande) du capital nécessaire à l’organisation d’une expédition négrière (exclusivement depuis la France). De 1773 à 1830, on peut ainsi estimer que des Suisses ont participé directement à près d’une centaine d’expéditions, entraînant la déportation de 18’000 à 25’000 Africains vers les Amériques, c’est-à-dire entre 1 et 2% des Noirs déportés par la France. Si l’on ajoute à cela les expéditions lancées par des compagnies européennes dont des actions sont détenues par des Suisses, ces derniers se rendent alors responsables, directement ou indirectement, d’avoir participé à la traite de 172’000 Africains, soit le 1,5% des 11 à 12millions de captifs arrachés à l’Afrique dans le cadre du commerce honteux.

Plusieurs entreprises helvétiques ont également fourni une importante partie de la principale monnaie d’échange utilisée en Afrique pour acheter les esclaves : les indiennes, c’est-à-dire les étoffes de coton imprimées. “Point de bonne traite sans indienne”, est une vérité qui s’énonce à Nantes, premier port négrier de France. Et parmi les grands fabricants de ces toiles, on trouve des familles comme Favre, Petitpierre, Bourcard (francisation de Burckhardt) ou Pelloutier, autant de sociétés suisses qui s’installent à Nantes dés 1760. Elles contribuent à faire de la ville de l’embouchure de la Loire le troisième centre d’indienneries de France.

Selon les auteurs de l’ouvrage, la participation active des Suisses à la traite atlantique peut toutefois être qualifiée de tardive et brève : Elle commence deux siècles et demi après la première expédition vers les Amériques et elle ne dure qu’un demi-siècle.

Mais, ce n’est pas tout. Certains ressortissants helvétiques ont aussi été propriétaires d’esclaves, surtout aux Amériques, destination finale du commerce triangulaire. On trouve ainsi des Suisses actifs dans la culture de produits coloniaux, de leur exportation vers l’Europe ou encore de l’importation de biens manufacturés européens vers les colonies. D’autres participent même à la gestion politique de sociétés coloniales ou contribuent à la répression militaire des révoltes des esclaves. Toutes ces activités sont indissociables du travail forcé des millions de personnes déportées d’Afrique et privées de leur liberté.

Extrait du dossier “Colonisation” réalisé par Vincent Monnet et Anton Vos, in Campus, 91, 2008, pp. 20-21.
DANS LE SILLAGE DES NEGRIERS SUISSE. Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, des négociants suisses installés dans les ports français ont participé, de manière directe ou indirecte, au financement d’expéditions d’achats et de ventes d’esclaves. Un fait historique neuf qui devrait à court terme nourrir le débat politique.

En 1790, le “Ville de Lausanne”, les cales alourdies de marchandises, quitte le port de Marseille. Destination : le Golfe de Guinée, et ses nombreux comptoirs. Il y embarquera 550 esclaves noirs, direction le Nouveau Monde et ses plantations. L’histoire ne dit pas combien de captifs mourront pendant la traversée de l’Atlantique. Pour mener cette opération de traite, le “Ville de Lausanne” était armé par une société de négoce vaudoise.

De nombreux autres négriers sillonnaient les mers grâce à des fonds suisses

C’est ce que révélera l’article à paraître de Bouda Etemad, professeur d’histoire aux Universités de Genève et de Lausanne : “Au XVIIIe et au XIXe siècle, des maisons de commerce, principalement de Bâle et de Neuchâtel, approvisionnent en produits manufacturés, notamment des textiles, des navires négriers au départ de ports français. Elles ne se contentent pas d’investir dans des cargaisons de traite. Elles participent financièrement à des expéditions négrières le long des côtes d’Afrique. Il arrive qu’elles arment elles-mêmes des bateaux négriers.”

Ces révélations ne manqueront pas de faire sensation. Car, depuis le printemps 2003, des historiens suisses tentent d’établir dans quelle mesure certains de leurs compatriotes ont, en leur temps, participé au système esclavagiste. Le Conseil fédéral lui-même s’est décidé à y voir plus clair. L’implication, directe ou indirecte, de négociants suisses étant désormais avérée, il s’agit dès lors de s’avoir qui ils étaient, et quel fut leur rôle.

La pointe de l’iceberg

Jusqu’ici, ce questionnement n’avait guère retenu l’attention des historiens du pays. Tout au plus des chercheurs du siècle passé ont établi que plusieurs familles suisses possédaient, au XIIIe siècle, des plantations dans le Nouveau Monde et y employaient des esclaves : les noms de Du Peyrou pour Neuchâtel, de Butini, Dunant ou Fatio pour Genève ont été cités. De même, des troupes suisses furent envoyées en 1802 sur ordre de Napoléon en Haïti pour y mater la rébellion des esclaves.

Pour condamnables qu’ils soient, ces aspects ne constitueraient qu’une parcelle des implications suisses liées à l’esclavagisme : le chantier historique qui a été ouvert l’an dernier laisse apparaître que l’essentiel tient à la participation de Suisses à l’organisation de la traite négrière elle-même. C’est-à-dire, au sens strict, à l’achat et au commerce de Noirs.

On trouve trace de l’activité de ces maisons de négoce suisses dans les différents répertoires des expéditions négrières lancées à partir des ports de Nantes, La Rochelle, Le Havre, Marseille, et Rochefort. Actives, selon ces archives, de 1783 à 1827 - ce qui indique quelles ont illégalement poursuivi leurs affaires après l’interdiction de la traite par le Congrès de Vienne de 1815 - elles ont pour nom Petitpierre (de Couvet-NE), Favre (de Couvet également), Charles Rossel (de Neuchâtel), ou encore Simon & Roques (de Bâle).

L’indienne, monnaie négrière

Pour partie, ces maisons suisses se signalent par la confection et la fourniture aux négriers de cargaison de traite, soit les marchandises qui étaient échangées dans les comptoirs africains contre des esclaves noirs. Ces cargaisons sont constituées de métaux, d’armes à feu, de poudre, d’alcool, et surtout de textiles et plus particulièrement d’indienne, une étoffe, de coton peinte ou imprimée. A la fin du XVIIIe siècle, ce produit est devenu une spécialité helvétique. L’indienne est principalement manufacturée dans les régions de Genève, Neuchâtel et Bâle.

Ces cités ont profité ainsi de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 et de l’interdiction de fabriquer de l’indienne que le Royaume de France impose à ses sujets dès 1686. Victimes de ces deux décisions, les huguenots ont été contraints à l’exil, et ont fait profiter dé leur savoir-faire les territoires qui les ont accueillis. D’où la dynamisation de l’indiennerie dans les villes suisses : les producteurs suisses ne tardent pas à s’engouffrer dans la brèche française, et ouvrent dès 1760 des filiales à Nantes.

Un canton sur les bords de la Loire

”Nantes était le premier port négrier de France”, observe le professeur Etemad. Les Suisses se sont retrouvés dès lors associés aux échanges liés à la traite des Noirs. L’implantation suisse prit si bien dans le port breton que, dès les années 1780, les manufacturiers suisses assurent 80 à 90% des indiennes produites dans la région, avec l’Afrique comme principal débouché. Les Suisses de Nantes sont assez nombreux aux yeux d’un chroniqueur local pour former un canton sur la rive droite de la Loire”, souligne le professeur Etemad. Certains bâtirent même de véritables empires commerciaux, tel le Neuchâtelois Jacques-Louis Pourtalès (1722-1814), qui possédait un réseau de fabriques et de comptoirs disséminés dans toute l’Europe.

Très logiquement, certains fabricants suisses d’indienne prirent une part plus directe à la traite, en contribuant au capital de diverses expéditions. Un exemple: entre 1786 et 1793, la maison bâloise Simon & Roques investit dans douze campagnes négrières, qui se soldèrent par la déportation de plus de 3’000 êtres humains. Une autre maison bâloise, la firme Burckhardt, qui produisait de l’indienne tant sur les bords du Rhin que dans sa filiale nantaise, établit un record en la matière, en participant à pas moins de 21 expéditions.

Une petite armada aux consonances helvètes

Ces affaires. étaient trop florissantes pour ne pas inspirer d’autres sociétés de négoce suisses installées sur des ports français. A leurs, activités de commerce traditionnelles, elles ajoutèrent l’armement, partiel ou complet, de navires. A partir de 1783, une petite armada négrière aux consonances très helvètes sillonne les océans : les Bâlois Weis et fils affrètent le “Treize Cantons” en 1783 puis en 1786, ainsi que le “Ville de Basle”, en 1786 toujours, déportant 1000 esclaves. Société en commandite vaudoise mise sur pied à Marseille, D’Illens-Van Berchem équipe quatre navires entre 1790 et 1791 (”le Ville de Lausanne”, “le Pays de Vaud”, “L’Helvétie “et “L’Anaz”), responsables de la déportation de 1’000 personnes au bas mot. Ces opérations commerciales n’étaient pas sans risques. Certains bateaux n’arrivèrent jamais à destination: le “Passe-partout” , mis à flots par les Bâlois Riedy & Thurninger et parti de Nantes en 1790, devait couler corps et biens.

En presque quarante-cinq ans de participation directe ou indirecte à la traite négrière, les entreprises suisses impliquées auront participé à quelque 80 expéditions au départ de ports français. Sur cette base de calcul, le professeur Etemad estime de 15’000 à 20’000 le nombre d’esclaves déportés dans ces conditions, “soit 3% à 4% des Noirs déplacés par la France ou environ 0,5% par l’Europe». Il faudra attendre 1831 pour que la traite française disparaisse définitivement.

Philippe Simon, Le Temps, Genève, 31 janvier 2004.
DES HELVETES NEGRIERS ET ESCLAVAGISTES. Trois chercheurs de l’Université de Lausanne, Thomas David, Bouda Etemad, et Janick Marina Schaufelbuehl publient aujourd’hui le premier ouvrage consacré à la Suisse et l’esclavage. Des commerçants helvétiques se sont fortement enrichis en participant à la traite des Noirs. D’autres, installés dans des colonies, ont employé des esclaves. Par ailleurs, des soldats helvétiques ont réprimé des révoltes de captifs.

”La Suisse n’a rien à voir avec l’esclavage, la traite négrière ou le colonialisme” . Ces propos ont été tenus en 2001 par Jean-Daniel Vigny représentant de la Suisse à la Conférence mondiale contre le racisme qui s’est tenue à Durban (Afrique du Sud). Aujourd’hui, plus de doute, cette prise de position était totalement erronée. D’ailleurs en 2003, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey avait déclaré que le gouvernement regrettait que “différents Suisses aient été impliqués de près ou de loin dans le commerce transatlantique des esclaves” La ministre des Affaires étrangères avait aussi affirmé que le Conseil fédéral était prêt à soutenir le réexamen de ce passé. L’ouvrage publié aujourd’hui est donc une réponse directe à cette déclaration.

Traite négrière

Tout d’abord, les auteurs, démontrent que des Suisses ont participé à la traite des Noirs à différents niveaux. Ainsi en 1790, l’entreprise vaudoise Illens et Van Berchem a armé à Marseille deux bateaux, Le Pays de Vaud et La Ville de Lausanne, pour une expédition négrière au Mozambique. Mais, selon Bouda Etemad, professeur d’histoire contemporaine aux Universités de Genève et de Lausanne, l’implication des Helvètes est surtout en amont. Ils ont approvisionné les navires en marchandises qui ont servi à acheter les esclaves. Ainsi dans les années 1780, des manufacturiers suisses assuraient 80 à 90% des indiennes (étoffes de coton peintes ou imprimées), produites à Nantes, capitale de la traite.

A la même époque, un Neuchâtelois, David de Purry, s’installe à Lisbonne et se lance dans le commerce triangulaire : des navires quittent l’Europe à destination de l’Afrique avec des marchandises, comme les indiennes, à échanger contre des captifs. Ils sont ensuite vendus dans les colonies américaines contre des denrées tropicales (bois précieux, sucre, café etc.) commercialisé es en Europe. David de Purry sera notamment actionnaire d’une compagnie ayant acheté plus de 42’000 personnes en Angola.

”Des Suisses ont participé à une centaine d’expéditions négrières”, souligne Bouda Etemad. De manière directe ou indirecte, des Helvètes, auraient ainsi été impliqués dans la traite de plus de 172′000 Noirs déportés, soit 1,5% des 11 à 12 millions de captifs arrachés à l’Afrique.

Aussi des esclavagistes

Les Suisses n’étaient pas seulement des négriers, mais également des esclavagistes. Au XVIIIe siècle, des Genevois, Bâlois, Saint-Gallois, Vaudois ou Zurichois dirigeaient des plantations dans les colonies anglaises, françaises ou hollandaises. Parmi eux, le Vaudois Jean Samuel Guisan. Arrivé en 1769 au Surinam, il s’établit sur des plantations de sucre et de café appartenant à son oncle et à M. Sugnens de Moudon. L’homme disposera de nombreux captifs. Jamais, il ne militera pour leur libération, mais il fera des propositions pour améliorer leurs “conditions de reproduction” . La raison ? “Ils risquent de devenir rares et chers”, raconte-t-il dans son Traité sur les terres noyées de la Guiane.

Des soldats suisses ont également été appelés pour mater des rébellions de marrons (esclaves en fuite). C’est ainsi que le colonel Louis-Henri Fourgeoud, bourgeois de Bussigny, débarque en 1773 au Surinam à la tête de 1200 hommes.

Plus tard, des immigrés helvétiques choisissent le Brésil. Entre 1819 et 1919, ils sont 911 à s’installer à Bahia. Propriétaires fonciers ou commerçants, ils achètent des esclaves. On apprend par exemple que Samuel Tattet, originaire de Rolle, possédait “16 kilomètres de caféiers et 95 esclaves”.

Une réalité qui ne laisse pas indifférent Wilhelm Joos, conseiller national schaffhousois. En 1863, il demande que des dispositions pénales soient prises contre ses compatriotes qui achètent ou vendent des esclaves. Mais il ne sera soutenu ni par ses collègues ni par le Conseil fédéral. Au Brésil, des Suisses exploiteront ainsi le travail servile jusqu’en 1888, date de l’abolition de l’esclavage dans ce pays.

Cet ouvrage relancera-t- il le débat sur d’éventuelles réparations financières pour les victimes de l’esclavage ? Bouda Etemad n’y croit pas : “On ne peut pas réparer l’irréparable. La réparation doit se faire au niveau de la reconnaissance. Et en étudiant ainsi le passé, nous voulons rendre hommage aux millions de victimes de l’esclavage” , affirme Bouda Etemad. Le professeur d’histoire contemporaine aux Université de Genève et de Lausanne ne veut d’ailleurs pas en rester là. Prochaine étude annoncée: l’implication des banquiers suisses dans la traite de Noirs.

LE PREMIER SANS PAPIERS D’YVERDON. La municipalité Yverdonnoise a eu son premier sans-papiers en 1791. Après avoir été au service de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, David-Philippe de Treytorrens s’installe, en 1776, à Yverdon. Devenu très riche, il ne rentre pas seul de Saint-Domingue. Il est accompagné de deux de ses esclaves, Pauline Buisson et François Mida. En 1791, Pauline Buisson accouche d’un enfant illégitime : Samuel-Hippolyte. C’est le premier sans-papiers de la cité thermale.

Et l’affaire occupera la municipalité yverdonnoise de 1826 à 1834. Durant cette période, un procès l’opposera en effet à l’un des héritiers de l’officier, Henri de Treytorrens. L’objet du litige : connaître le statut légal de Samuel-Hippolyte. La question s’était déjà posée pour sa mère. Et pour l’Exécutif, elle était clairement une esclave. Extrait du procès de 1826 : “Ces individus [ndlr : Pauline Buisson et François Mida] n’étaient pas seulement ses domestiques, ils étaient sa propriété à titre d’esclaves, comme auraient été ses chevaux. L’autorité locale n’avait aucune mesure à prendre à leur égard, il [ndlr: David-Philippe de Treytorrens] en répondait”. Réplique de l’avocat d’Henri de Treytorrens : “Sur le sol de l’Helvétie, la négresse Pauline était une domestique ordinaire et sur le territoire de la commune, il ne pouvait pas y avoir d’esclaves”. Selon lui, Yverdon aurait donc dû immédiatement régulariser la situation de la Dominicaine et de sa descendance. Finalement, un accord sera trouvé entre les deux parties, mais Samuel-Hippolyte n’en profitera pas. Devenu cordonnier, il meurt en 1832, à 42 ans. Avant que sa situation n’ait été régularisée.

Vincent Bourquin, 24 Heures, Tribune de Genève, 12 mars 2005.
DES HISTORIENS SUISSES RELANCENT LE DEBAT SUR L’ESCLAVAGISME. Péché originel du capitalisme, l’esclavage, racontait l’historien Jean Batou dans ces mêmes colonnes, le 19 novembre 2004, n’a pas seulement été le moteur du développement industriel. Il a aussi eu un impact profond sur la société africaine en affaiblissant son potentiel productif. Notre journal annonçait alors la parution prochaine d’un livre consacré au sujet, une première. C’est aujourd’hui chose faite : fruit des recherches menées par trois universitaires lausannois, La Suisse et l’esclavage des Noirs apporte un cinglant démenti aux propos tenus à Durban en 2001, lors de la troisième conférence mondiale contre le racisme.

Discours officiel

En affirmant, en effet, qu’elle n’avait “rien à voir avec la traite négrière ou la colonisation” , la Suisse ne faisait que perpétuer le discours officiel tenu pendant plus de deux siècles. En réponse à une question du député Jean Guignard, le gouvernement vaudois n’écrivait-il pas encore en 2003 : “Le Conseil d’Etat doit pour l’heure constater la maigreur des informations sur la traite des esclaves, en ce qui concerne la participation active des Vaudois. A la différence d’autres objets (fonds juifs, stérilisation des handicapés mentaux) où il a commandé des études, la responsabilité directe des autorités qui ont gouverné le Pays de Vaud, puis le canton de Vaud ne paraît pas être engagée”. Le même Conseil d’Etat admettait par contre qu’elle (la responsabilité directe) impliquait “par contre des familles et des individus d’extraction vaudoise ou ayant habité le canton de Vaud, dont les richesses proviendraient du commerce négrier ou de ses produits dérivés”.

Commerce triangulaire

Coauteur de l’ouvrage, Janick Marina Schaufelbuehl reconnaît que l’affaire des fonds en déshérence a désinhibé le débat en Suisse. Elle a contribué à démystifier la société, huguenote, dont certains membres ont participé au commerce dit triangulaire, à savoir “la séquence océanique du circuit négrier, durant laquelle des marchandises de traite, parties d’Europe, sont échangées contre des captifs noirs, vendus en Amérique, le retour en Europe s’effectuant les cales pleines de denrées tropicales”.

La période où les Suisses se montrent les plus actifs dans ce trafic peu reluisant dure peu. Elle couvre essentiellement la seconde moitié du XVIIIe siècle et met en scène les ressortissants de quelques cantons dont les moins actifs ne sont pas les Genevois, les Neuchâtelois et les Vaudois. Pour ces Suisses-là, nuancent les auteurs, le commerce des esclaves “ne représente qu’une fraction réduite ou marginale de leurs activités de négoce. Somme toute, la traite négrière, immorale pour nous, est, pour eux comme pour les autres marchands et investisseurs en Europe, un trafic et un placement parmi d’autres. Sa particularité étant qu’elle peut rapporter gros ou causer des pertes retentissantes” .

Littérature dispersée

A voir la position qu’occupent aujourd’hui encore les descendants des familles citées dans le livre, des noms parfois illustres-on se dit que le métier d’indienneur - le négoce des toiles imprimées s’avèrera longtemps l’une des principales spécialités du capitalisme protestant - a permis surtout l’édification de fortunes durables. De là à conclure que l’esclavage a contribué a la prospérité helvétique…

”Son rôle pourrait ne pas être négligeable, en effet”, estime Thomas David, l’un des auteurs. “Mais, pour le prouver, il faudrait d’autres recherches. Or, il s’agit d’un exercice ardu car la littérature sur le sujet est pour le moins dispersée et pas toujours accessible”.

Christian Campiche, Le Courrier, Genève, 12 mars 2005.
QUAND NOS PROTESTANTS TRAFIQUAIENT LES ESCLAVES. Question provocante : sous l’Ancien Régime, que faisaient donc les membres des oligarchies protestantes de Genève, Neuchâtel ou Bâle alors que les aristocrates fribourgeois et valaisans vendaient de la chair à canon aux rois européens ? Réponse : ils trafiquaient des esclaves. Comme toute généralisation, celle-ci est abusive. Seules quelques nobles familles catholiques se sont enrichies sur le dos des mercenaires. Et tous les “de” quelque chose du pays de Neuchâtel dont pas vécu de la traite des Nègres. Mais, ceux qui l’ont fait, l’ont bien fait, le bel hôtel Du Peyrou en témoigne encore.

C’est ce que tendrait à prouver un livre dérangeant, La Suisse et l’esclavage des Noirs. Ecrit par trois historiens suisses, Thomas David, Bouda Etemad, Janick Marina Schaufelbuehl, il met en cause des milieux protestants et conservateurs liés à la finance européenne. Mettons, en schématisant, qu’au XVIle siècle, ils ont perçu l’intérêt financier de la traite négrière. Au XVIII, siècle et au début du XIXe, ils ont fait fructifier ce commerce et, de surcroît, investi dans de grandes plantations. Puis, dans la lancée du “Réveil protestant”, saisis par le remords, ils animent, à partir de 1850, des campagnes antiesclavagistes pour se déculpabiliser.

On retrouve dans cette affaire le dynamisme économique protestant mis en évidence il y a plus d’un siècle par Max Weber. La nécessité de trouver des débouchés pour leurs textiles (les indiennes, une spécialité de tissus colorés) met les industriels suisses en contact avec des armateurs français dans les ports atlantiques, Nantes, La Rochelle, Bordeaux. En Afrique, les indiennes servent de monnaie d’échange contre des esclaves. D’après nos auteurs, les premiers à s’y risquer sont des Bâlois, Isaac Miville, puis des Burckhardt. Arriveront ensuite des Neuchâtelois (Gorgerat, Petitpierre, Favre, de Pury, Pourtalès …), des Vaudois (d’Illens, Rivier), des Trembley, de Genève … Pour ces gens, la traite négrière est une activité comme une autre : ils commencent par vendre des indiennes aux armateurs, puis prennent des participations minoritaires aux expéditions et finissent par avoir leurs propres navires. Ainsi, les Weiss, de Bâle, dont plusieurs générations vécurent à La Rochelle tout en conservant de solides attaches helvétiques. Ils ont leur propre flotte négrière. En 1783, un de leurs navires, La Belle Pauline, transporte une grosse cargaison de 575 captifs de la côte angolaise à Haïti.

Une centaine d’expéditions

La contribution suisse à la traite n’en reste pas moins très minoritaire. Entre 1730 et 1830, des Suisses participent à une centaine d’expéditions négrières dont sont victimes 18’000 à 25’000 Africains vers les Amériques, soit 1 à 2% des Noirs traités parla France. Un bilan plus large tenant compte des participations financières indirectes aux expéditions donne lui aussi une moyenne de 1,5% d’implication suisse (172’000 personnes sur un total de 11 à 12 millions). Mais une réserve s’impose : l’étude publiée aujourd’hui est une première approche; des recherches à venir, notamment dans les archives anglaises, affineront les données.

Après 1848, la nouvelle Confédération eut une occasion de se pencher officiellement sur la question de l’esclavage. Ce fut vers 1860 à propos des plantations suisses dans le nord-est brésilien. L’affaire est trop complexe pour être racontée ici, mais le Conseil fédéral dut se prononcer. Il est tout à fait intéressant de voir qu’il agit comme il agira un siècle plus tard sur la question de l’apartheid en Afrique du Sud. Il commence par jouer les vierges effarouchées, condamnant l’esclavage, proclamant l’impossibilité pour un citoyen suisse de participer (pis encore : de tirer profit) d’une telle activité, puis, placé devant la réalité des faits, avec les noms et prénoms des propriétaires d’esclaves, il se fait compréhensif, distribue des conseils paternels et renvoie à plus tard les mesures concrètes. De sorte que les colons suisses sont pratiquement les derniers à posséder des esclaves tout en ayant la caution de leur gouvernement !

Gérard Delaloye, l’Hebdo, Lausanne, 17 mars 2005.
LES NEGRIERS SUISSES. Des bateaux négriers au nom de “Ville-de-Lausanne” ou “Pays-de-Vaud” , cela tient du cauchemar. Pourtant, ces navires, armés par une société vaudoise, existaient bel et bien. A la fin du XVIIIe siècle, ils transportaient des centaines d’esclaves des côtes africaines vers le Nouveau-Monde. “L’esclavage n’était pas l’affaire des puissances coloniales seulement, explique l’historienne Janick Marina Schaufelbuehl, co-auteure d’un livre sur le sujet. Durant deux siècles, des Suisses ont participé au financement de la traite d’esclaves. Ils fournissaient aussi les indiennes, ces toiles de coton imprimées qui servaient de monnaie d’échange pour rachat des esclaves sur la côte africaine”.

Ces Suisses n’étaient pas des aventuriers. Il s’agissait plutôt de familles aisées de négociants. Certains ont installé des filières dans des ports esclavagistes, en particulier à Nantes. “Il s’agissait de gens fortunés, explique l’historienne. Car ces opérations demandaient un investissement important, et le capital était immobilisé durant de longs mois”. Les bateaux armés par nos Suisses partent donc de Nantes vers les côtes africaines. Là, de longues tractations permettent d’échanger les indiennes contre des esclaves. Le bateau négrier met alors le cap vers les Antilles où le Brésil. Les esclaves sont vendus pour travailler dans des cultures de café ou de canne à sucre, parfois dans des domaines aux mains de familles suisses. Le périple de ce commerce triangulaire est boudé lorsque le bateau, chargé de bois précieux et de produits coloniaux, fait voile vers l’Europe.

Petit Etat sans colonie

Mercenaires engagés pour réprimer des révoltes d’esclaves, armateurs de bateaux négriers, propriétaires de plantations engageant des dizaines d’esclaves, des Suisses ont joué un rôle significatif dans ce trafic. “On compte parmi eux une majorité de protestants, note l’historienne lausannoise. Cela s’explique par le fait que des familles huguenotes, qui ont fui la France vers la Suisse après la révocation de l’Edit de Nantes, ont apporté avec elles la technique des indiennes, qui va servir de monnaie d’échange. L’internationale huguenote, c’est tout un réseau de familles protestantes, à Bâle, Genève, Neuchâtel et dans le Pays de Vaud, qui jouent un large rôle dans le commerce international. Ce négoce est surtout basé à l’époque sur les produits coloniaux. Les esclaves sont alors considérés être un produit comme un autre”.

Certes, l’esclavage des Noirs n’a pas été inventé par des Suisses. Portugais et Espagnols n’ont pas attendu les Helvètes pour développer cette activité. “La participation des Suisses, en nombre important, était un fait occulté. La Suisse étant un petit Etat sans colonie, ses esclavagistes passaient parfois pour des Allemands ou des Français. Notre livre remet les points sur les i. La traite transatlantique a touché 11 millions de personnes. Des Suisses auraient financé directement ou été actionnaires des bateaux dans 1,5% des cas. Ce n’est pas négligeable”.

Et les Eglises ? “On les entend peu dans un premier temps, relève Janick Schaufelbuehl. Au XVIIIe siècle, l’esclave n’est pas considéré comme un être humain, et peu de questions morales se posent à ce sujet. Le mouvement abolitionniste naît en Angleterre et en France. La Suisse y est peu présente, même si des individus s’expriment en faveur de l’abolition, notamment sous l’influence des Eglises du Réveil. La seule action d’envergure est menée par une association vaudoise qui prône le rachat d’esclaves aux Etats-Unis. Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que de véritables mouvements abolitionnistes naissent en Suisse.”

A ce moment-là, l’esclavage est déjà interdit aux Amériques, l’esclavagisme transatlantique n’a plus cours. Les opposants se focalisent contre la traite des esclaves par des Arabes, où l’Europe n’a pas de responsabilité . Ces mouvements coïncident avec le partage colonial de l’Afrique entre les grandes puissances. “Les deux vont de pair, conclut l’historienne. Ce sont parfois les mêmes personnes qui participent à la colonisation et qui luttent contre l’esclavage arabe. Les projets arabes en Afrique pouvaient apparaître comme concurrentiels” .

V.Vt, Bonne Nouvelle, avril 2005.
LA SUISSE PARMI LES NEGRIERS. La Suisse, en tant qu’Etat, n’a pas été impliquée dans l’esclavagisme. Mais des commerçants et des financiers helvètes ont participé à la Traite des Noirs, contribuant à la déportation de quelque 175′000 Noirs vers les Amériques.

La Suisse interroge son passé. Après l’affaire des fonds en déshérence et le rapport Bergier, on attend un rapport sur les relations économiques entre la Suisse et l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. En 2001, la Suisse a signé la Déclaration de Durban, reconnaissant par là que “l’esclavage et la traite des esclaves constituent un crime contre l’humanité”. Depuis, plusieurs personnalités politiques demandent que des recherches soient faites sur le rôle de la Suisse dans le commerce d’esclaves. Dans ce contexte, trois historiens, Janick Marina Schaufelbuehl, Thomas David et Bouda Etemad, publient une étude qui lève le voile sur la Suisse et la Traite des Noirs. L’innocence helvétique y apparaît toute relative.

Du début du XVI, siècle à la fin du XIXe, quelque 12 millions d’Africains, jeunes hommes pour la plupart, ont été déportés vers les Amériques. Le gros de ce trafic (55%) s’est déroulé pendant le XVIII, siècle, 14% avant et le reste au cours du XIXe, dominé par la traite clandestine et le militantisme abolitionnisme. Son explosion s’explique par l’ouverture de plantations esclavagistes dans les Caraïbes et au Brésil qui reçoivent à elles seules près de 85% de l’ensemble des esclaves déportés outre-Atlantique.

Firmes privées et particuliers

”La Suisse n’a pas été une nation négrière, affirme Bouda Etemad. En 1848, quand se constitue la Confédération helvétique, les colonies américaines ont toutes acquis leur émancipation, d’autre part l’esclavage et la traite sont en voie d’abolition dans tout le bassin atlantique. Si bien qu’en tant qu’Etat, la Suisse n’a pratiquement jamais dû entrer en matière sur de tels dossiers”.

En revanche, des firmes privées et des particuliers suisses ont participé à cet immense marché, aux Etats-Unis, au Brésil et dans les Caraïbes. Alimentés par l’immigration européenne, ces pays se construisaient, les plantations se développaient, on allait chercher la main d’œuvre sur la côte ouest africaine. Le réseau était triangulaire. D’Europe en Afrique on transportait des marchandises, textile surtout, mais aussi métaux ou armes à feu. D’Afrique en Amérique, on déportait les Noirs troqués contre ces marchandises. D’Amérique en Europe, on apportait sucre, cacao, café produits dans les colonies, grâce aux esclaves africains.

Traite ou commerce

Les historiens éclairent deux aspects bien distincts de l’esclavage. D’une part, la traite négrière, le commerce de personnes proprement dit. D’autre part, l’utilisation de ces personnes dans les Amériques. Il y a des Suisses des deux côtés. Parmi ceux qui s’impliquent dans la traite, on trouve “des négociants et des fabricants qui, depuis la Suisse, fournissent des marchandises de traite. D’autres s’expatrient pour faire le même travail près des débouchés. Enfin, un troisième groupe est formé de commerçants qui ajoutent la traite négrière à leurs multiples activités”.

La Suisse n’a pas de flotte à cette époque. “Mais, il y a de grands armateurs, indique Bouda Etemad. Ils achètent des bateaux. Si ce ne sont pas déjà des navires négriers, on les transforme pour les expéditions. Ils peuvent ensuite être revendus et utilisés pour le commerce ordinaire. Il faut se souvenir que tous ces négociants suisses sont des généralistes, et non des spécialistes de la Traite des Noirs”. Il y a aussi les Suisses migrants, devenus propriétaires et qui ont besoin de main-d’œuvre pour leurs plantations de café ou de coton. Certains font partie de l’administration politique des colonies. Par ailleurs des soldats suisses, participent à la répression militaire des révoltes d’esclaves, assurant ainsi la pérennité de l’économie des plantations.

Oppositions tardives

Ces Suisses ont-il tiré grand profit de leur position dans l’esclavagisme ? “C’est difficile à dire. Ce commerce nécessite beaucoup de capitaux et il est aléatoire. Quand ces négociants arrivent sur le marché, à partir de 1750, c’est l’apogée de l’esclavage, le prix des esclaves monte et la concurrence est importante. Ils encourent beaucoup de risques. Si l’expédition réussit, le profit est faramineux, si elle échoue, c’est la faillite. Probablement que ces familles investissent dans différents produits de potentialités différentes, les plus sûrs compensant les plus risqués”.

L’opposition à l’esclavagisme arrive tardivement en Suisse. Le décalage s’explique par le fait que le pays ne possède pas de colonies et que ses concitoyens n’y sont pas fortement impliqués. Les abolitionnistes constituent de petits mouvements qui montrent du doigt les armateurs notamment. Ces courants, nourris par des motifs humanitaires, s’étoffent dans la seconde moitié du XIXe siècle et deviennent des sociétés anti-esclavagistes, actives dans le rachat d’esclaves et l’organisation d’un asile pour les personnes libérées.

Comment assumer le passé ?

”Nous avons essayé de restituer la vérité historique, d’y voir clair, de jeter, s’il y en a, les petites pierres dans la mare. Mais, en aucun cas des pavés qui n’existent pas, explique Bouda Etemad. Cela sans juger, sans donner une valeur morale”. Les historiens ont rencontré deux attitudes tranchées. La première est celle de ceux qui affirment avoir les mains propres et la conscience tranquille. Pour eux, dire que quelque chose s’est passé est une conjuration. La deuxième est celle des personnes qui soupçonnent que tout n’est pas blanc et pour qui, du coup, tout est noir. Ces deux groupes s’affrontent avec la même ferveur, sans base historique.

”J’ai été frappé par le contexte dans lequel nous avons mené cette étude, puis révélé Les résultats. Tout de suite, ces deux attitudes se sont opposées. Sur ce sujet, Le terrain est tellement miné que même avec les meilleures intentions, on arrive à faire du spectaculaire” . Pour ses collègues et lui, il s’agissait d’ouvrir un chantier avec ce premier livre. Il faut maintenant continuer à chercher. “La Suisse officielle n’a pas prit part à la traite esclavagiste. Mais, le paradoxe veut, qu’aujourd’hui, elle doive prendre position”.

En 2003, le Conseil fédéral s’est prononcé sur ce sujet, regrettant que différents citoyens suisses aient été impliqués directement ou indirectement dans le commerce d’esclaves avec les Amériques. Il a affirmé vouloir soutenir l’effort de recherche. En revanche, il a répondu fermement aux demandes de réparation venues des parties concernées : “Les générations actuelles ne sauraient être tenues pour responsables des erreurs commises par leurs aïeux”.

Geneviève Praplan, Echo magazine, mai 2005
L’ENGAGEMENT DES SUISSES DANS LE TRAFIC TRIANGULAIRE. L’ouvrage La Suisse et l’esclavage des Noirs, dirigé par Thomas David, apporte un éclairage important dans un domaine longtemps occulté par les études historiques helvétiques. A l’aide de documents inédits, les trois auteurs de ce livre examinent, tout d’abord, l’engagement des Suisses dans le trafic triangulaire, qui consiste avant tout à armer et approvisionner des navires négriers. Leur participation est aussi active que tardive-elle débute un siècle et demi après la première expédition vers les Amériques - et brève - elle dure un demi-siècle : le bilan serait de 172’000 Noirs déportés, soit 1,5% des 11 à 12 millions de captifs arrachés à l’Afrique dans le cadre de la traite atlantique.

D’autres Suisses sont engagés aux Amériques, où ils s’occupent soit de la culture de produits coloniaux et de l’importation de produits européens manufacturés, soit de la répression militaire des révoltes d’esclaves, afin d’assurer la survie de cette branche économique. Les familles liées à ce trafic appartiennent tant aux cantons romands que suisses alémaniques; il s’agit, notamment, de familles genevoises, vaudoises, bâloises ou appenzelloises, soit des De Meuron, De Pury, Hoffmann, Faesch, Thurneysen, Flach ou Tobler.

Toutefois, pour s’opposer à un tel commerce, l’antiesclavagisme se développe progressivement. Tout d’abord, entre 1770 et 1840: ce sont plutôt des personnalités qui, à titre personnel, dénoncent l’esclavage - par exemple des personnes appartenant au Groupe de Coppet (cercle d’écrivains réunissant Benjamin Constant, Auguste de Staël, Victor de Broglie et Jean-Charles Léonard de Sismondi) ou à la Société des Amis des Noirs, qui comprend quelques Suisses.

L’engagement suisse s’intensifie et s’organise avec la deuxième vague du mouvement abolitionniste (1850-1905). Une première société antiesclavagiste est en effet créée en Suisse en automne 1858, dont le but sera de venir en aide aux esclaves libérés et de récolter des fonds soit pour leur retour en Afrique, soit pour le rachat d’autres esclaves. Lorsque cette Société antiesclavagiste met fin à ces activités, les résistants à toute forme d’esclavage s’engagent dans un cadre international, dans un mouvement en lien avec leurs convictions religieuses (comme celui du Réveil) et s’intéressent à la traite exercée par des esclavagistes arabes en terre africaine. Globalement, cette remarquable étude rappelle - si besoin était - qu’une part non négligeable du développement économique helvétique fut lié à la traite des Noirs. Aujourd’hui encore, d’aucuns en Suisse préféreraient que tout cela ne soit pas évoqué - comme en atteste l’un des documents annexés - mais, heureusement, les historiens ont ici joué leur rôle.

Bulletin critique du livre en français, n° 671, juin 2005
MAIS, QU’ONT FAIT LES SUISSES ? Pendant trois siècles, quelque 12 millions d’Africains ont subi les horreurs de la traite négrière atlantique et 17 autres millions ont été victimes de la traite arabe vers l’est, avec des complicités locales. Mais qu’ont fait les Suisses ? Ni mieux ni pire. Encore un mythe lézardé au pays de quelques certitudes immaculées, par la “faute” d’universitaires romands un peu iconoclastes. Ainsi, des familles genevoises, vaudoises et neuchâteloises et des missionnaires de Bâle ont “trempé dans la traite des esclaves noirs, comme dans de nombreux pays d’Europe. Cela se savait, mais on en parlait peu. En septembre 2001, la Conférence contre le racisme tenue à Durban, en Afrique du Sud, reconnaissait que l’esclavage et la traite des esclaves constituent un crime contre l’humanité”. Fort bien. Le représentant helvétique, J.-D. Vigny, soulignait que la Suisse n’avait “rien à voir avec la traite négrière ou la colonisation” .

Basées sur des sources originales, de nouvelles études battent en brèche les affirmations officielles fédérales et cantonales. Les preuves : des listes, des contrats de marchands, les comptabilités des maisons de commerce qui ont participé depuis la France ou la Suisse au trafic de 175’000 Noirs entre les XVIIIe et XIXe siècles, surtout vers les Amériques. Les navires des Van Berchem portaient les doux noms de “Pays de Vaud”, “Ville de Lausanne” ou “Helvétie”.

Plus tard et contrairement à leurs prédécesseurs, des Confédérés se sont illustrés en luttant contre ces pratiques. S’engageant dans des mouvements abolitionnistes et antiesclavagistes, comme le Genevois Sismondi avec le Groupe de Coppet, ils se sont opposés, avec Mme de Staël, au Napoléon empereur qui bafouait les libertés individuelles et avait rétabli l’esclavage. D’autres groupes agirent contre la traite, dont les mouvements du Réveil protestant et le philanthrope conservateur genevois Gustave Moynier (1826-1910) qui, avec Henri Dunant, fonda la Croix-Rouge. Un ouvrage objectif et indispensable, qui fraie le chemin à d’autres travaux.

Raymond Zoller, Choisir