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samedi, avril 30, 2016

LES FEMMES DE NDER : RESISTANTES SENEGALAISES A L'ESCLAVAGE


Voilà un fait particulièrement tragique resté longtemps dans la mémoire des Sénégalais. L'histoire des femmes de Nder qui, un mardi du mois de novembre 1819, se sacrifièrent collectivement pour ne pas tomber entre les mains des esclavagistes maures.

Un bel acte de résistance à saluer, pour que jamais la bravoure de ces dames ne tombe dans l'oubli... Reines d'Afrique et héroïne de la diaspora noire

A cette époque, le Walo constituait une province prospère située à l'embouchure du fleuve Sénégal. Ses habitants, de paisibles cultivateurs, vivaient du commerce avec les caravaniers du commerce transsaharien et avec les gens de Saint-Louis, première capitale coloniale du Sénégal, où ils écoulaient leurs denrées agricoles. Le fleuve séparait le Walo de la Mauritanie où était notamment établie la tribu des Trarzas. D'eux, on ne savait jamais à l'avance s'ils débarqueraient en clients pour échanger des marchandises ou en ennemis pour se ravitailler en captifs. Toujours est-il que depuis l'installation des troupes françaises à Saint-Louis, les Maures ne cessaient d'accentuer leur pression contre le Walo, qu'ils voulaient faire passer sous leur contrôle, afin d'empêcher la région de tomber sous domination européenne.

Cette année là, une longue période d'accalmie avait succédé aux violents affrontements dont les guerriers maures et leurs alliés Toucouleurs étaient une fois de plus sortis vainqueurs. On était au début de la saison sèche et Nder vivait un peu au ralenti. Le Brack (le Roi) était à Saint-Louis pour se faire soigner d'une mauvaise blessure reçue lors de la bataille de Ntaggar contre les Maures justement. Comme à l'accoutumée, les dignitaires du royaume étaient du voyage et une bonne partie de la cavalerie les accompagnait.

Ce mardi comme les autres jours, les hommes avaient rejoint les champs dès l'aube, la daba (houe traditionnelle) sur l'épaule. D'autres s'étaient rendus à la chasse, tandis qu'un troisième groupe avait pris la direction du fleuve où étaient amarrés leurs barques de pêcheurs. Seuls quelques ceddos (soldats) étaient restés en garnison, et s'occupaient à astiquer nonchalamment leurs grands fusils de traite. Dans le village aux cases rondes livré aux femmes, aux enfants et aux vieillards, régnait l'animation du quotidien. Les coups de pilon, en une ronde saccadée, redoublaient d'ardeur à moudre le mil. Les femmes, vaquant à leurs occupations, s'interpellaient à l'intérieur des concessions. D'autres s'affairaient à l'entour des greniers où étaient entreposées les dernières récoltes. Quelques-unes enfin bavardaient tranquillement sur la place du village, tandis que les jeunes enfants se poursuivaient bruyamment autour de l'arbre à palabres où, le soir venu, les anciens avaient coutume de dérouler les histoires du passé.

Soudain un cri d'effroi troubla la quiétude du lieu. En un instant, les rires se figèrent, les pilons tombèrent, les concessions se vidèrent. Tous les regards convergèrent vers la femme qui venait de franchir en trombe l'entrée du tata, ce mur d'enceinte en branchages et terre glaise, censé protéger les villages en cas d'offensive.

La main agrippée à une calebasse ruisselant d'eau bien que vidée de son contenu, la femme haletait, terrorisée : « Les Maures ! Les Maures sont là ! Ils arrivent ! J'étais au bord du lac de Guiers et je les ai vus à travers les roseaux. Une armée de Maures ! Ils ont avec eux une troupe de Toucouleurs conduits par le chef Amar Ould Mokhtar ! Ils s'apprêtent à traverser le fleuve et viennent vers notre village ! »

Toutes les femmes crièrent en même temps. Elles savaient quel sort les attendait... Les Maures avaient repris leurs razzias dans le Walo pour s'approvisionner parmi les autochtones. Un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants seraient arrachés à leurs familles pour être vendus comme esclaves aux riches familles d'Afrique du Nord. Cela avait toujours été ainsi et Nder y avait perdu bien des fils et des filles.

Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, postés sur l'autre rive du fleuve, les cavaliers enturbannés venus du désert s'apprêtaient à lancer leurs chevaux à l'assaut du village. Les femmes décidèrent aussitôt d'organiser la résistance avec les soldats demeurés sur place.

A la hâte, elles expédièrent les enfants dans les champs avoisinants sous la conduite de leurs aînés, afin qu'ils se cachent dans les hautes tiges de mil. Puis elles se précipitèrent dans leurs cases pour en ressortir vêtues de boubous et de pantalons bouffants, qui d'un époux, qui d'un père, qui d'un frère ; les cheveux dissimulés sous des bonnets d'homme. Elles s'étaient munies de tout ce qui pouvait servir à leur défense : coupe-coupe, lances, gourdins et même de vrais fusils qu'elles s'apprêtaient à manier pour la première fois.

Amazones d'un jour, ces femmes se battirent avec l'énergie du désespoir. Servantes, paysannes, aristocrates, jeunes, vieilles, elles s'engagèrent, animées de leur seul courage, dans la terrible confrontation avec l'ennemi. Dans leurs chants de célébration à la mémoire de ces femmes d'exception, les griots, illustrateurs des pages de l'histoire africaine, assurent que ce jour là, elles tuèrent plus de trois cents Maures. Le combat était cependant inégal. Les ceddos furent rapidement exterminés. Des rigoles de sang bouillonnant s'épandaient en une boue rougeâtre sur le sol de terre battue. Ça et là gisaient pêle-mêle des cadavres et des blessés agonisants.

Face à la farouche détermination des survivantes qui, bien que désarmées, étaient supérieures en nombre à la colonne ennemie, le chef Amar Ould Mokhtar lança à ses troupes l'ordre de dispersion. Les cavaliers du désert rangèrent leurs sabres effilés, prirent leurs blessés en croupe et retraversèrent le lac. Vexé d'avoir été tenu en échec par de simples femmes, le chef maure savait cependant qu'elles ne pourraient résister longtemps malgré leur bravoure. Ne voulant pas risquer d'abîmer la « marchandise », il comptait revenir un peu plus tard, afin de les prendre vivantes pour en tirer un meilleur prix sur les marchés d'esclaves.

Les femmes du Walo se sentirent perdues... A bout de forces, elles ne pouvaient soutenir une seconde attaque. Les hommes avaient tous péri et le messager qui s'était précipité à la recherche de secours, arriverait sûrement trop tard. Tout espoir était vain.

Femmes de Nder ! Dignes filles du Walo ! Redressez-vous et renouez vos pagnes ! C'est alors qu'une voix s'éleva au-dessus des clameurs, des lamentations et des hurlements de douleur. C'était Mbarka Dia, la confidente de la linguère (reine) Faty Yamar. Elle seule savait se faire obéir des courtisanes énergiques et autoritaires qui entouraient la reine. Prenant appui contre l'arbre à palabres, parce qu'elle-même avait été blessée, elle se mit à haranguer ses compagnes :

« Femmes de Nder ! Dignes filles du Walo ! Redressez-vous et renouez vos pagnes ! Préparons-nous à mourir ! Femmes de Nder, devons nous toujours reculer devant les envahisseurs ? Nos hommes sont loin, ils n'entendent pas nos cris. Nos enfants sont en sûreté. Allah le tout puissant saura les préserver. Mais nous, pauvres femmes, que pouvons-nous contre ces ennemis sans pitié qui ne tarderont pas à reprendre l'attaque ? »

« Où pourrions-nous nous cacher sans qu'ils nous découvrent ? Nous serons capturées comme le furent nos mères et nos grands-mères avant nous. Nous serons traînées de l'autre côté du fleuve et vendues comme esclaves. Est-ce là un sort digne de nous ? »

Les pleurs s'arrêtèrent, les plaintes se firent plus sourdes... « Répondez ! Mais répondez donc au lieu de rester là à gémir ! Qu'avez-vous donc dans les veines ? Du sang ou de l'eau de marigot ? Préférez-vous qu'on dise plus tard à nos petits enfants et à leur descendance : Vos grands-mères ont quitté le village comme captives ? Ou bien : Vos aïeules ont été braves jusqu'à la mort ! »

La mort ! A ce mot, fusa une sourde exclamation. « La mort ! Que dis-tu Mbarka Dia ? » « Oui mes sœurs. Nous devons mourir en femmes libres, et non vivre en esclaves. Que celles qui sont d'accord me suivent dans la grande case du conseil des Sages. Nous y entrerons toutes et nous y mettrons le feu... C'est la fumée de nos cendres qui accueillera nos ennemis. Debout mes sœurs ! Puisqu'il n'y a d'autre issue, mourrons en dignes femmes du Walo ! »...

Le soleil était maintenant haut dans le ciel. Un silence angoissant s'abattit sur le village. Muettes de désespoir, les femmes s'avancèrent lentement vers la vaste case qui s'élevait, imposante, au milieu du village. Pas une n'avait osé s'opposer à Mbarka Dia, de crainte que l'écho de leur couardise ne rejaillisse sur leur descendance. Une dernière fois elles contemplèrent le décor familier de leur quotidien, laissèrent traîner leurs regards embués de larmes sur les volailles affolées, les greniers pillés, les pilons abandonnés sur le sol, les marmites renversées, les cases éventrées et tous ces cadavres de proches qui commençaient à gonfler sous l'effet de la chaleur...

Alors elles s'entassèrent dans la case principale. Quelques jeunes mères qui n'avaient pas voulu se séparer de leurs nouveau-nés, les serraient contre leurs seins, à les étouffer. La dernière à pénétrer dans la pièce était enceinte et près de son terme. Mbarka Dia ferma la porte. D'un geste précis, elle enflamma une torche et sans même un tremblement, la lança contre l'une des façades de branchages. Aussitôt jaillit un immense brasier. A l'intérieur de la case, les femmes enlacées, serrées les unes contre les autres, entonnèrent, comme pour se donner un dernier sursaut de courage, des berceuses et de vieux refrains qui depuis leur enfance avaient rythmé leurs activités.

Les chants commencèrent à faiblir... aussitôt remplacés par de violentes quintes de toux. C'est alors que la future mère, guidée par son instinct de survie, poussa violemment la porte d'un coup de pied et, happant une goulée d'air, se précipita à l'extérieur où elle s'évanouit sur la terre battue. Celles qui vivaient encore ne bougèrent pas. Quelques-unes eurent le temps de murmurer : « Qu'on la laisse. Elle témoignera de notre histoire et le dira à nos enfants qui le raconteront à leurs fils pour la postérité. » Celles qui n'avaient pas encore été asphyxiées continuaient à chercher dans leurs chants de supplique, le courage de rester dans ce cercueil incandescent. Et les voix s'éteignirent peu à peu... Tout à coup, un effroyable craquement domina le crépitement des flammes. La charpente du toit venait de s'affaisser sur les corps. C'est un silence de mort qui accueillit les hommes arrivés trop tard au secours du village. Toutes les femmes de Nder avaient péri. Sauf une.

Les anciens affirment qu'à ce moment là, de gros nuages noirs voilèrent le ciel et tout devint obscur. Comme pour cacher la douleur de ces pères, de ces fils et de ces époux, anéantis par un désespoir que ni leurs cris, ni leurs larmes ni même le temps, ne sauraient apaiser. A partir de ce jour et pendant très longtemps, s'instaura dans le village de Nder un rite connu sous le nom de « Talata Nder », pour honorer la mémoire de ces héroïnes. Chaque année, un mardi du mois de novembre, aucune activité ne venait troubler cette journée de souvenir. Et pendant de longues heures, hommes et femmes, jeunes et vieux, restaient enfermés à l'intérieur de leurs concessions pour prier et rendre hommage au sacrifice des femmes de Nder.

Aujourd'hui, me dit-on, ce petit village du Walo est livré à l'abandon et à l'effacement de la nature, comme de la mémoire. Aucune commémoration ne vient plus rappeler la page d'histoire qui s'y est écrite. Nos dignes ancêtres de Nder ne mériteraient-elles pas mieux que l'indifférence après cette belle leçon d'héroïsme qu'elles nous ont laissée ?

Source : Reine d'Afrique et héroïne de la diaspora noire de Sylvia Serbin.


dimanche, avril 28, 2013

Catherine Flon



Dans la galerie de nos célébrités féminines et de nos héroïnes, une place à part, nous semble-t-il, doit être faite à Catherine Flon, Cécile Fatiman, prêtresse bien connue du Bois-Caïman, et Défilé. De quelque côté qu'on les regarde, en effet, ces femmes paraissent ne devoir leur renom qu'au fait particulier d'une action, laquelle, pour évidemment majeure, ne semble pas moins revêtir, dans leur parcours même, un caractère unique, fugace, sans véritable lendemain. Tout se passe comme si, toutes entières dans ce moment qui a vu leur gloire, importaient peu pour elles les repères biographiques et encore moins ces garants éprouvés de la renommée que sont la continuité, la constance, l'étendue qui, dans ce cas précis, voient leur rôle de socle habituel de célébrité le céder volontiers et très largement à celui plus palpitant d'un geste lequel, intervenant de manière inattendue, à un moment-clé, capital, s'empare du nom, le pérennise et le voit comme définitivement associé à une situation qu'il aura, par un juste retour des choses, comme pour mission d'évoquer à son tour. Ainsi en sera-t-il de Catherine Flon qui verra son nom légué à la postérité, et, par delà ce moment capital du Congrès de mai 1803 de l'Arcahaie, définitivement associé au drapeau haïtien, et cela, du fait très simple que, s'offrant pour réunir les deux bandes d'un drapeau sur pied de guerre, elle aura le geste essentiel qu'il fallait, ce geste réclamé à grands cris par le moment, celui combien fécond de permettre ainsi à un symbole de s'exprimer, en naissant au jour.

Deux versions de l'Histoire retenues:

1) «Aux yeux de la masse ignorante des Noirs, le drapeau tricolore symbolisait l'union des trois classes de la colonie: les Blancs, les jaunes, les Noirs. D'un geste vif, Dessalines supprima la couleur blanche». Catherine Flon aurait alors réuni les bandes bleu et rouge et les aurait cousues en utilisant ses cheveux comme fil.(1)

2) La deuxième version veut qu'une fille de Dessalines fut maltraitée par un colon sur l'habitation duquel elle serait restée comme servante dans le but évident de rapporter ce qui s'y passait. Dessalines ayant vu sa fille en sang, aurait déchirée sa jupe bleue, pris son foulard rouge et demandé à Catherine Flon de les réunir en s'exclamant: «Jamais, plus jamais, un Francais ne frappera nos filles. Liberté ou la mort». On présente en faveur de cette version l'argument que le bleu du drapeau haïtien ne serait pas identique au bleu francais.

(1) J.C.Dorsainvil, Histoire d'Haïti.

Texte de CLAUDE-NARCISSE, Jasmine (en collaboration avec Pierre-Richard NARCISSE).1997.- Mémoire de Femmes. Port-au-Prince : UNICEF-HAITI

Marie-Claire Heureuse Dessalines 1758 - 1858




A voir cette prestigieuse et solide notoriété dont semble, aujourd'hui encore, s'entourer le nom de Claire Heureuse, on est, à première vue, toujours tenté d'y voir le reflet magnifié d'un renom de cour, le produit du rayonnement d'un nom (celui du Fondateur),vivace et profus, tout au cours de notre histoire, et dont elle n'aurait été, en fait, qu'un des multiples effets. Pourtant, à la considérer de près, la gloire impériale, s'il en a jamais été, de cette femme qui a vécu centenaire, n'a -t-elle pas été, comparée à d'autres, que de très courte durée (1801-1807), et un regard même sommaire, par exemple, sur des contemporaines telles Suzanne Louverture et la reine Marie-Louise, épouses d'hommes d'Etat au demeurant, tout aussi célèbres que Dessalines (Toussaint Louverture, Henry Christophe ), ne les montre-t-il pas plutôt pâlotes et leurs noms, le plus souvent, relégués dans l'oubli? Force nous est donc, on le voit, de faire montre de plus de circonspection et de nous demander si, dans de cette étonnante vitalité d'un nom (il n'a cessé tout au long de l'histoire d'inspirer poèmes et pièces), n'entrerait pas beaucoup plus, tout bien consideré, le fait bien plus probant d'une attachante particularité qui n'a laissé de frapper tout au cours de la longue vie de Claire Heureuse.

Née en 1758 à Léogane, de Bonheur Guillaume et Marie-Sainte Lobelot, famille de condition modeste, Marie Claire Heureuse verra très tôt son éducation confiée à sa tante Elise Lobelot, gouvernante chez les religieux de l'ordre de Saint-Dominique. C'est dans cette atmosphère que l'on imagine toute de piété et de recueillement qu'elle aura à passer une vie dont on ne sait malheureusement rien sinon que l'heure venue, elle se donnera en mariage à Pierre Lunic, maître-charron responsable des ateliers de l'habitation des Frères de Saint-Jean de Dieu dont elle deviendra, du reste, assez tôt veuve (1795). Est-ce à mettre sur le compte d'une éducation fortement pétrie de préceptes bibliques, ou bien d'une disposition d'âme toute exceptionnelle? Cette femme, dont rien ne laisse présager une destinée d'impératrice, ne laissera très tôt de faire montre, vis-à-vis de qui la sollicite, d'une générosité et d'une disposition à secourir confinant tout bonnement à la sainteté et ce, fait remarquable dans un contexte meurtri de préjugés raciaux et des haines les plus larvées, sans discrimination de couleur ni d'aucune sorte.

Déjà lors du siège de Jacmel en 1800 — siège qui, aux dires de certains, lui vaudra, quoique sur une échelle certainement plus réduite, de figurer bien avant Florence Nightingale, comme la première infirmière de guerre connue de l'histoire — ne manquera-t-elle pas de se distinguer hautement à la considération de tous quand, nous rapporte-t-on, la ville ravagée par la famine et par la mort et au bord de succomber, elle parvient, par sa seule force de persuasion, à obtenir du général Jean-Jacques Dessalines, un des commandants des troupes assiégantes, et qu'elle verrait à l'occasion pour la première fois, l'autorisation de pénétrer dans les murs porter aide et assistance aux blessés? Et, «le surlendemain, on vit sortir de Léogane un cortège de femmes et de jeunes filles, montées sur des mulets courbés sur le fardeau des provisions alimentaires, des médicaments et divers objets de pansement.(...) Claire-Heureuse tira de l'angoisse, de la mort, des centaines de vieillards, de femmes et d'enfants. Elle alluma le feu sous des trépieds improvisés, éplucha les légumes elle-même..., on la vit déballer des caisses de médicaments et panser, avec l'aide de ses amies de Léogane, de nombreux blessés de guerre»(1).

L'attrait irrésistible des contraires jouant sans doute à plein encore une fois, on assistera en émoi, le 21 octobre 1801, tout juste après la guerre civile, à l'étonnant et incompréhensible mariage de cette femme au rugueux et vindicatif Dessalines. Elle ne laissera alors de conserver, même «au faîte des honneurs, toujours égales, son humeur, sa douceur, sa charité active, sa force de volonté dans le bien et son élégante simplicité de mœurs». Elle légitimera des enfants adultérins de son époux et plus tard, impératrice, continuera auprès des infortunés un engagement qui se poursuivra même après Pont Rouge. Se placant visiblement hors de ce temps de règlements de compte et de récrimination, son quotidien avec l'illustre tyran la voit redoubler de courage et de bon cœur, s'intéresser au sort des prisonniers, désapprouver publiquement la violence du massacre des Francais dont elle n'hésitera nullement, pour sauver nombre d'entre eux, à braver la fureur proverbiale de son mari. La scène est célèbre du sauvetage de Descourtilz, racontée par Descourtilz lui-même, qu'elle cache, sous son propre lit, et dont elle ne parvint à obtenir la vie sauve qu'à force de supplications, et, en dépit de la présence ce jour-là de nombre d'officiers et aides de camp, en se traînant à genoux et en pleurs, aux pieds de Dessalines(2).

Après la séquestration dont, aussitôt après son assassinat, furent l'objet les biens de Dessalines, Claire Heureuse qui, quoique sans moyen aucun de subsistance, n'accepte pas l'invitation de Christophe à s'installer dans la famille royale du Nord, ne tarda pas à tomber dans la gêne. Elle vécut dans l'indigence à Saint-Marc jusqu'au jour du 21 août 1843 où, suite à la requête bienvenue d'un membre proche du pouvoir, M.J. Charlot, le gouvernement consent à lui allouer une pension viagère annuelle de 1200 gourdes(3) dont elle jouit jusqu'en 1856, année où fut arrêté sous des accusations fallacieuses et exécuté sommairement (le 2 juin) sous l'empire de Faustin 1er le général César Dessalines (petit-fils de Jean-Jacques Dessalines). L'empereur manifestant peu après, à son retour de campagne, le cordial désir de lui faire ses hommages, elle ne le reçut point et crut bon de manifester publiquement sa réprobation en gardant ce jour-là portes closes. Pour attirer alors sa bonne grâce autant sans doute que pour poser au protecteur, l'empereur ne trouva pas mieux alors que de faire voter le 22 juin 1857 une loi qui, triplant la pension de la veuve Dessalines, la porte à 300 gourdes par mois. Claire Heureuse, offusquée et prise d'un profond dégoût, refusa catégoriquement de toucher désormais une pension dont l'augmentation si ostensible ne laissait aucun doute quant a l'intention réelle d'un gouvernement impérial aux abois et désireux, à grands renforts de moyens de faire oublier ses méfaits.

Un an après, aux Gonaïves où elle avait pris demeure chez Mme Chancy(4), son arrière-petite-fille, loin de tout bruit et de toute querelle, elle mourra, dans la nuit du 8 au 9 août 1858, dans le plus extrême dénuement.

(1) Le Document, op.cit. pp88-89.

(2) Thomas Madiou, op.cit. Tome II, p258.

(3) Thomas Madiou, op.cit. Tome VII, pp533-534.

(4) Mme Chancy est la petite-fille de la princesse Célimène, une des filles de son époux, légitimée au temps de gloire.

Texte de CLAUDE-NARCISSE, Jasmine (en collaboration avec Pierre-Richard NARCISSE).1997.- Mémoire de Femmes. Port-au-Prince : UNICEF-HAITI

Léonie Coicou-Madiou 1891 - 1970




Incontestablement une des actrices les plus brillantes de son temps, éducatrice, féministe farouche, activiste politique, elle est tout ce qu'il y a d'inclassable.

1908, année funeste entre toutes, verra, quatre ans après son retour de Paris(1), Léonie Coicou violemment emportée dans le tourbillon de ce qui, événement troublant d'époque, aura sans doute été appelé à demeurer pour elle le cauchemar de toute une vie: l'assassinat du poète Massillon Coicou, son père, ainsi que de deux de ses oncles(2). Quand, dans la foulée de cette enquête mémorable, savamment orchestrée un an plus tard par Pierre Frédérique, il est donné à lire dans les colonnes de l'Impartial, en des termes toute d'une dignité retenue, ce démenti que, pour réhabiliter l'image à trop bon compte flétrie d'un père, elle juge bon d'infliger à un article tendancieux de Clément Magloire(3), ce sera alors l'occasion d'admirer, déjà présente à cet âge (elle n'a alors que 18 ans), cette fermeté de caractère appelée plus tard à constituer l'un des traits fondamentaux de sa personne.

Sur les pas de son père, on la voit, très tôt, s'engager dans la voie ingrate de l'enseignement où, se dépensant sans mesure, elle ne tardera pas, tout comme celui-ci du reste, à s'imposer du meilleur d'elle-même. Promue très vite directrice de l'école des Filles, plus tard débaptisée école Thomas-Madiou en mémoire de l'historien, aïeul de son époux, elle semble s'y être alors consacrée corps et âme et ne s'occuper uniquement que de cet aspect-ci d'un talent pour le moins multiforme, les planches ainsi que la scène politique, fait incompréhensible pour quelqu'un ayant connu très tôt des débuts si prometteurs, ne la recouvrant en effet seulement qu'environ une trentaine d'années après.

Actrice de talent, son nom reste pour plus d'un attaché à celui d'un théâtre de qualité au rayonnement duquel elle ne laissera jamais, les planches une fois reprises, de contribuer. En effet, après un timide mais fructueux début au théâtre de Cluny à Paris qui la verra, très jeune, incarner dans la pièce Liberté, de son père, le rôle de Petit Sim, elle verra son nom figurer dans les années quarante, années d'or du théâtre haïtien, parmi les interprètes de pièces qui semblent avoir gagné pour longtemps le suffrage enthousiaste et admiratif du public. Parmi celles-ci, il convient de citer Le Torrent (18 mai 1940), couronné du Grand Prix dramatique du président de la République et dans laquelle, aux côtés de Simone Barrau, Charles de Catalogne, Martial Day, Simon Desvarieux, Georges Dupont, André Gerdès, Paul Savain, tous talentueux acteurs de l'époque, elle tient sans conteste une place de premier plan; la Famille des Pitite-Caille, roman de Justin Lhérisson adapté pour la scène par Pierre Mayard, gros succès de l'année 1942, Le Triomphe de la terre d'Antoine Salgado, Sanite Belair de Jeanne Perez (10 août 1942), Min Coyo(1943), Barrières (1945), Lococia de Marcel Sylvain...(4),autant d'œuvres qui auront vu la confirmation d'un talent dont l'éclat et la constance ne laisseront jamais de séduire.

Militante sociale, on ne manque pas également de la retrouver à la même époque membre active d'une dizaine d'associations culturelles et civiques dont La Ligue féminine d'action sociale qui la compte en 1950 au comité administrateur du premier Congrès des femmes haïtiennes. Vice-secrétaire du Comité d'action féminine (CAF) qui, depuis sa création le 8 janvier 1946, participe activement à la lutte politique, Léonie se fera aussi, lors de ce grand «vent de janvier», le porte-parole convaincu des révendications féminines. En 1955, elle est la première femme à briguer le poste de maire de Port-au-Prince, formant aux côtés de Maud Hudicourt-Dévarieux et de Lydia Jeanty, candidates assesseurs, ce trio de femmes qui, à l'époque, provoquera tant de remous. Une constante implication politique qui lui vaudra d'être appréhendée et battue en 1950 lors d'une manifestation en faveur des droits politiques de la femme, la verra à deux reprises en janvier 1946 et en mai 1957, faire les frais également de séjours en prison.

Tant d'activités, jointes à l'astreignante tâche du soin quotidien de ses huit enfants, n'empêcheront nullement Léonie Coicou-Madiou, à la Division de conciliation et d'arbitrage du Bureau du travail, où elle est nommée en 1947 de participer activement, aux côtés de Denyse Guillaume, à la mise sur pied d'une section féminine préoccupée de la protection de la mère et de l'enfant. Elles ne l'empêcheront pas non plus, sur la nomination, en octobre 1959, du président Francois Duvalier, d'être membre quelques années plus tard de la Commission communale de Port-au-Prince.

Léonie Coicou-Madiou s'est vue, par deux fois, l'insigne objet d'une décoration: d'abord celle de l'Ordre national Honneur et Mérite pour son dévouement à l'éducation de la jeunesse décernée par le président Sténio Vincent puis celle de l'Ordre de Toussaint-Louverture par le président Francois Duvalier pour son action sociale et sa contribution à la formation de la jeunesse.

(1) Léonie Coicou-Madiou fera une partie de ses études à Paris où son père a été secrétaire de la Légation haïtienne puis chargé d'affaires.

(2) Massillon Coicou, écrivain et firministe convaincu et ses deux frères Horace et Louis, soupçonnés d'un complot visant au renversement de Nord Alexis, ont été, ainsi qu'une vingtaine de leurs amis, sauvagement assassinés, dans la nuit du 14 au 15 mars 1908, sur l'ordre du général Arbau Nau. (Voir : Gérard Jolibois, L'Exécution des Frères Coicou et Jean Desquiron, Haïti à la Une, tome 2)

(3) G. Jolibois, op.cit. p74

(4) G. Corvington, op.cit, Tome 7, p293 et suiv.

Texte de CLAUDE-NARCISSE, Jasmine (en collaboration avec Pierre-Richard NARCISSE).1997.- Mémoire de Femmes. Port-au-Prince : UNICEF-HAITI