jeudi, avril 27, 2006

LETTRE OUVERTE AU CRAN ET AUTRES PROFANATEURS ASSOCIES DE LA MEMOIRE DES VICTIMES DE LA TRAITE NEGRIERE TRANSATLANTIQUE

Mesdames, Messieurs,

La France se souviendra, pour la première fois, de la tragédie des millions d’Africains, Hommes, Femmes et Enfants, razziés, déportés et esclavisés dans le « nouveau monde » au nom de théories racistes postulant de l’infériorité naturelle des Noirs, et d’autres plus utilitaristes ayant fait du continent Africain une source intarissable de main d’œuvre soumise, humiliée et corvéable à souhait pour la mise en valeur des terres des Amériques. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette initiative mémorielle, même si elle intervient tardivement, soit huit années après l’importante mobilisation d’associations Africaines et de descendants d’Africains issus de la Traite Négrière Transatlantique, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage. C’était en 1998, mais curieusement cette commémoration, qui avait réuni 45 000 manifestants pendant une marche silencieuse, n’avait suscité qu’une certaine indifférence dans les médias et la grande majorité de la classe politique.



Toutefois, alors que la loi dite Taubira du 21 Mai 2001, qui reconnaît la traite et l’esclavage des Noirs comme Crime contre l’Humanité par la France, concrétise enfin de longues années de luttes d’associations, de personnalités et d’anonymes, implique de tous un Respect inconditionné de la Mémoire des Victimes et suppose, outre des réparations légitimes, un égard solennel à l’adresse de leurs Descendants, nous demeurons particulièrement attentifs sur la nature des diverses cérémonies qui accompagneront la prochaine journée du 10 mai 2006, désormais, jour national du souvenir des victimes de Traite Négrière Transatlantique.



Notre vigilance est d’autant plus grande qu’il y a, encore une fois, des entreprises tendant à porter atteinte à notre travail de mémoire, chose qui ne serait admise par aucune communauté humaine victime d’un Crime contre l’Humanité. Nous pensons en particulier à ce projet ubuesque dans lequel le CRAN, le 10 Mai prochain, avec le soutien scandaleux des pouvoirs publics, de personnalités du show-biz et d’associations dites antiracistes, entend profiter de l’abolition de l’esclavage, sur un ton festif, pour aussi bien célébrer la fraternité et les victoires des abolitionnistes que la libération des Noirs, sur fond de musique techno parade, chars arc-en ciel, ambiance « touche pas à mon pote » et cotillons . Rien que ça !



Faut-il vous rappeler qu’une telle mise en scène de la commémoration du martyr de millions d’âmes, en plus de s’éloigner totalement de l’esprit de recueillement qu’implique le souvenir de la mémoire de nos ancêtres, aïeux et parents, constituerait un soutien considérable apporté à ceux qui parlent des bienfaits de la mission civilisatrice de la colonisation occidentale en Afrique ? Devrions nous, dorénavant, faire la fête tous les 10 Mai à la Bastille pour mieux oublier les 200 millions de suppliciés Africains pendant 4 siècles de férocité occidentale ?



En effet, si l’on admet que l’on peut tout faire à travers le « spectacle », même mettre en scène les crimes imprescriptibles contre l’Humanité, pourquoi donc continuer à se souvenir d’autres génocides, notamment ceux commis contre les Arméniens et les Juifs ? Ne pensez vous pas qu’il serait insupportable et pris comme une provocation si vous invitiez ces communautés à pratiquer l’oubli des leurs au son des musiques du « monde » ? Inimaginable ! Pourquoi tant de légèreté et de mépris lorsqu’il s’agit d’aborder l’Histoire des Africains et de leurs descendants issus de la Traite Transatlantique ? Ignorez vous que cette tragédie, largement méconnue et occultée, perdure actuellement à travers les diverses formes de racisme et de discriminations régulièrement perpétuées à l’encontre des Noirs.



Faut-il vous rappeler que des Noirs sont quotidiennement, discriminés à l’emploi, au logement et loisirs, insultés dans les stades de football, agressés dans les rues, voire tués par balles, par exemple, en Russie ?



Nous ne pouvons admettre que, à travers votre grotesque « commémoration » de la Bastille, vous vous permettiez d’aborder notre Histoire sous un angle folklorique et vulgaire, et ce en ayant recours à d’illustres anonymes regroupés dans un groupuscule ne disposant d’aucune assise populaire, ce qui démontre tout le dédain que vous inspire cet hommage aux victimes d’un Crime contre l’Humanité unique dans les annales de l’Histoire.



Par conséquent, parce que votre « spectacle » contribue directement à la banalisation de notre Histoire, par le jeu inacceptable d’une « commémoration festive », et que vous alimentez insidieusement les postures révisionnistes visant à entretenir la confusion sur les causes, les mobiles et les principaux responsables de la Traite négrière, Nous entendons faire respecter, en toutes circonstances, l’honneur et la dignité de nos ancêtres en marquant fermement notre désaccord face à votre démarche qui, sous couvert d’humanisme, participe activement au préjudice subi par les Nôtres.

Nous vous informons donc que parce que notre dignité ne se marchande pas, même pour 620 000 Euros, somme promise au CRAN pour commettre ce CRIME contre Notre Mémoire, Nous donnerons les suites qui s’imposent à cette provocation supplémentaire, notamment en engageant toutes actions nécessaires en vue de mettre un terme à vos velléités racoleuses que Nous considérons non seulement attentatoires à notre Mémoire, mais également parties prenantes de l’apologie manifeste de crime contre l’Humanité.




Cordialement,



Collectif Alert2neg

vendredi, avril 07, 2006

Pour la commémoration du CRIME, le 10 mai a été retenu, et après ?



Entre la lumière et l’ombre portée, dans la pénombre fleurissait l’horreur et l’inhumain

L’esclavage et la traite négrière de par sa durée, son ampleur et ses conséquences furent une tragédie qui endeuilla un continent, une salissure enlaidissant l’humanité, car ce fut un crime contre l’homme, un crime contre le droit des gens L’abomination ne concerna pas que le peuple noir ou le peuple blanc, elle dépassa allègrement les frontières de la race, de la religion, de la couleur pour vicier l’humanité toute entière, car le nègre chosifié fut une marchandise vendue de l’Afrique vers les Amériques, le Moyen-Orient, la Chine, l’Inde et ailleurs. Il fut l’or du monde et ce pour son propre désastre.
La mémoire de l’homme est fugace voire taisante, des pans d’histoire sombrent dans le néant, mais la souvenance est vivace, elle transcende les siècles et nul d’entre-nous, les Nègres conscients ne peuvent s’accommoder de l’oubli ou de la négation du crime, dont les séquelles taraudent nos êtres et obombrent nos âmes, car nous sommes le fruit de cette histoire.

Le racisme et la discrimination sont nés de cette histoire, ils ont créé le Nègre, maléficié la couleur, infériorisé l’Homme Noir, le reléguant dans une sous-humanité, faisant de lui un être toléré, vivotant tant bien que mal, quel que soit le lieu où il prend son élan ou s’enracine. Combien d’entre nous (hommes et femmes noires) aspire à une société où les individus seraient égaux en devoir et en droit ? Nous n’y sommes pas, la société est ce qu’elle est, à l’image de homme : traumatisante et imparfaite, et ce à l’image des hommes.

L’esclavage et la traite négrière sont relégués dans les poubelles de l’histoire, d’aucuns diraient que les crimes du passé sont au passé, comme nous pouvons le lire et l’entendre :- C’est le passé ! Toutefois, il est juste de rappeler que les traumatismes du passé se conjuguent au présent pour certaines communautés humaines, qui plus que d’autres, sont en demande de reconnaissance. Une reconnaissance afin de se dégager des fardeaux de l’histoire, une reconnaissance qui participe un tant soit peu à la réparation intérieure des individus, fortifier l’ego car le traumatisme est grand.

Le 30 janvier 2005 le président de la République Française Monsieur Jacques Chirac a fait un acte, non pas symbolique mais cathartique. Nous l’en remercions. En effet, en inscrivant la date du 10 mai, aux dates officielles de commémoration, la France se souviendra de l’une des pages les plus sombres de son histoire : l’esclavage et la traite négrière.

Est-il nécessaire de se rappeler le contexte de la traite négrière et de l’esclavage atlantique, le président Jacques Chirac l’a résumé lors de son allocution « Un trafic dont il faut se représenter la réalité : des villageois vivant dans la peur, enlevés en masse, privés de leur identité, arrachés aux leurs et à leur culture. Tant d'hommes et de femmes captifs, entassés dans des bateaux où plus d'un sur dix mourait. Tant d'hommes et de femmes vendus comme du bétail et exploités dans des conditions inhumaines ! Schœlcher. » Ces quelques mots n’explicitent pas les souffrances, les humiliations, la terreur, la barbarie de ce trafic d’êtres humains, ils décrivent un pan de l’infamie, de ce qui n’aurait jamais dû être et qui fut.

C’est de l’histoire me direz-vous, mais l’histoire à tendance à se répéter si nous n’en prenons garde. Il s’avère que c’est aussi le présent, ce dans une moindre mesure, la terre d’Afrique porte encore des esclaves sur son sol, il y a encore des êtres humains, de nombreux enfants qui sont vendus au Niger, en Mauritanie au Soudan, et ailleurs sur notre planète. Donc, cela perdure, il y a des mentalités, des rapports humains à changer, et lutter contre les penchants hobbesiens, ceux qui font de l’homme un loup pour l’homme.

Le 10 mai pourrait être, certes, un jour de commémoration de la mémoire de nos aïeux, acteurs et actrices de cette funeste tragédie ou un jour où leurs descendants pourraient faire leur abréaction. Le 10 mai pourrait être aussi le jour de la dénonciation de cette pratique inhumaine qui avilit l’homme et en fait une bête de somme, un objet sexuel, un déduit, un moins que rien.

Il est nécessaire d’en parler au passé, il est tout aussi vital d’en parler au présent. Il est temps que les livres scolaires relatent ce drame, il est temps que tous connaissent leur histoire.

Nous devons rétablir nos ancêtres dans l’humanité, nous devons aussi rétablir ceux qui subissent ce joug dans leurs droits humains. Il y a des combats communs à mener et c’est ensemble que nous réussirons à faire reculer la haine, le racisme et la barbarie.

Et c’est ensemble, les noirs, les blancs, les jaunes, tous les hommes de compassion et les êtres de bonne volonté que nous arracherons la reconnaissance au niveau européen.

Il n’est pas juste, ni de bon ton de dire comme a pu le faire Serge Romana président du CM98 :
- le 10 mai une date pour les «noirs» de France et non pas pour les descendants d’esclaves.
Non ! C’est une date pour tous ceux et celles qui se sentent concernés par la justice et combattent l’injustice, quelle que fusse leur couleur de peau ou leur religion.

C’est une date qui honore la France, c’est une date porteuse d’espoir, c’est une date qui ouvre des perspectives, mais c’est à nous et à nous tous, sans exclusif de la remplir et de faire l’histoire.

France : le 14 mars 2006
Anne-Clémence VALENTIN – valentin.anne@wanadoo.fr www.roseporcelaine.com
Tony Mardaye – Omer62@rocketmail.com – www.pyepimanla.com

lundi, janvier 16, 2006

L'esclavage ne gêne pas grand monde



L'effervescence

Largement abordée par la littérature des Lumières, la question de l'égalité des races resurgit - modestement - à la Révolution. Même les esprits les plus éclairés restent divisés quant à l'abolition.

Par Olivier Coquart

Pendant le règne de Louis XVI, l'empire colonial français n'a pas évolué dans ses frontières coloniales. Depuis le traité de Paris de 1763, cet empire s'est considérablement réduit, amputé des possessions dans les Indes orientales à l'exception des comptoirs détenus avant 1749 : Chandernagor, Pondichéry, Mahé et Karikal, étapes importantes pour le commerce des produits d'Extrême-Orient. Dans l'océan Indien, l'île de France (Maurice) et Bourbon (La Réunion) sont deux des « îles à sucre » dont la mise en valeur repose sur une petite population de colons planteurs et une masse importante d'esclaves. Aux Amériques, la France a encore la Louisiane et, surtout, de nombreuses îles des Caraïbes dont Saint-Domingue, la « perle des Antilles », la Guadeloupe et la Martinique ainsi que la Guyane.

Si l'on fait abstraction des Indes, les sociétés coloniales françaises opposent donc une masse considérable d'esclaves (peut-être 600 000 dans les Antilles en 1789) à un faible nombre de colons blancs (environ 40 000). Les colons sont en relation, d'une part, avec le pouvoir royal auquel ils demandent protection puisque les colonies sont propriétés royales et, d'autre part, avec les grands négociants principalement situés à Nantes et Bordeaux. Ces négociants assurent le commerce du sucre et des autres produits des plantations (café et indigo sur les hautes terres de Saint-Domingue). Ils assurent également l'approvisionnement des îles en esclaves appelés « bossales », amenés d'Afrique dans les bateaux de la traite négrière. Le règne de Louis XVI correspond, pour la traite comme pour l'économie sucrière, à un apogée : cette économie est à la fois adaptable et performante, et le restera jusqu'aux années 1820.

Selon les colonies, les problèmes sont évidemment différents. Les Antilles, plus que les îles de l'océan Indien, sont, à la fin de l'Ancien Régime, influencées par l'indépendance des Etats-Unis tout proches : un sentiment indépendantiste semble poindre chez certains colons et, de l'autre côté du miroir social, des révoltes d'esclaves éclatent sporadiquement à Saint-Domingue ou en Guyane. Certaines îles comme Saint-Domingue ont en effet connu un système de ségrégation raciale qui n'existait pas, par exemple, à la Guadeloupe. Cependant, le règne de Louis XVI voit se développer des problèmes communs à toutes les îles à sucre françaises : la question de l'esclavage ; la question raciale ; la question du régime commercial. Celles-ci s'inscrivent dans un cadre institutionnel reposant, d'une part, sur le Code noir élaboré en 1685 sous Louis XIV et, d'autre part, sur le principe de l'exclusif commercial, caractéristique du colbertisme, qui limite à la seule métropole les débouchés du commerce colonial en confiant sa gestion à des compagnies telles que la compagnie des Indes occidentales sous Louis XVI. De même que les questions se posent différemment selon les colonies, de même, le cadre peut être interprété différemment en fonction des rapports de la métropole avec chaque colonie, et en fonction des différentes sociétés coloniales.

La question de l'esclavage occupe donc une partie importante dans la littérature des Lumières. Voltaire et Bernardin de Saint-Pierre l'évoquent plus ou moins précisément. Une trentaine de cahiers de doléances (sur 60 000...) demandent même la fin de l'esclavage. La deuxième génération des Lumières, celle des encyclopédistes, propose un éventail de thèses extrêmement varié : d'Alembert est plutôt favorable à l'esclavage auquel Jaucourt est très opposé. Un certain consensus parmi les abolitionnistes existe cependant sur un point : l'abolition doit être progressive parce que les esclaves, comme les enfants en bas âge, les imbéciles ou les fous, sont privés d'un certain nombre de droits naturels, selon Condorcet, et il faut qu'ils évoluent pour acquérir effectivement ces droits.

Ces abolitionnistes, très liés aux libéraux anglais comme Adam Smith, qui dénoncent dans l'esclavage un système moins rentable que le salariat, se dotent en 1788 d'un moyen de pression politique, la Société des amis des Noirs. Sa philosophie est rappelée en février 1790 dans une adresse à l'Assemblée nationale : « Nous vous démontrerons que l'abolition de la Traite sera avantageuse aux colons. » C'est au nom de la prospérité et du libéralisme qu'après Adam Smith, les Amis des Noirs plaident pour l'abolition, au moins autant que par un souci, très rarement explicite, d'affirmer l'égalité entre Noirs et Blancs. Outre Condorcet, on y retrouve Brissot, le banquier Clavière, Lavoisier, La Fayette - des hommes qui se rencontrent depuis longtemps dans le cadre de l'Académie voire, au début des années 1780, dans les salons du mesmérisme. Si la plupart d'entre eux sont en contact avec la Cour à différents titres, il ne semble pas que Louis XVI ait prêté un grand intérêt à leur activisme. Cependant, quand Gouy d'Arcy vient demander au roi d'interrompre les activités de la Société des amis des Noirs, celui-ci répond : « Ces pauvres Noirs ont-ils donc des amis en France ? Tant mieux, je ne veux pas interrompre leurs travaux. »

La condition des esclaves fait, par ailleurs, l'objet de quelques améliorations sur les terres exploitées directement pour le souverain. Globalement, celui-ci, peu au fait de ces questions mais sensible aux idées généreuses des Lumières, semble vouloir humaniser le sort des esclaves sans jamais mettre en cause ni le système esclavagiste ni les modalités de la traite négrière.
La question est compliquée par deux variables. La première est démographique : il y a, dans les colonies françaises, une surreprésentation quantitative des esclaves, qu'ils soient bossales (nés en Afrique) ou créoles. Ce phénomène est particulièrement important à Saint-Domingue où, en 1789, on dénombre 450 000 esclaves pour 70 000 libres. La situation des esclaves peut varier selon les individus et les colonies ; cependant, elle est, dans les colonies françaises, depuis l'embarquement en Afrique jusqu'aux plantations ou aux fabriques, véritablement épouvantable. Une abondante littérature historique existe à ce propos, avec des auteurs célèbres comme Aimé Césaire ou plus obscurs comme Félix Modok - cet étonnant conteur martiniquais déploie, dans son oeuvre, un imaginaire où la figure du diable et du Mal s'expriment régulièrement par les voies de la soumission, de la torture, de la mort infligée aux protagonistes, Noirs ou figures métaphoriques de Noirs.

Seconde variable : parmi les libres, un nombre croissant de « libres de couleur », souvent métis, vient contester parfois la prépondérance économique des Blancs. Leur démographie est très dynamique, bien plus que celle des bossales et des Blancs, qu'ils égalent en 1789. Ils sont eux-mêmes souvent propriétaires d'esclaves et, dans certaines îles comme à la Guadeloupe ou dans les îles de l'océan Indien, peuvent avoir des relations relativement bonnes avec les colons européens. En revanche, à Saint-Domingue, un système ségrégationniste s'est mis en place, fondé sur des théories raciales opportunément constituées : on distingue ainsi les « nègres affranchis » des « libres de couleur ».

La question raciale est donc liée à celle de l'esclavage. Le « préjugé de couleur » apparaît dans certaines sociétés coloniales et, au premier chef, à Saint-Domingue, contre le Code noir qui ne fait pas de distinction entre les différents « sujets libres du roi de France », blancs ou noirs. Sans doute cette évolution est-elle un moyen de pallier la progression démographique des populations noires et métissées, susceptible de menacer la prééminence blanche : il semble en effet que dans les sociétés où le ratio Blancs/gens de couleur n'est pas trop déséquilibré, comme à la Guadeloupe, le « préjugé de couleur » s'impose moins radicalement. Juste avant l'avènement de Louis XVI, quatre catégories sont élaborées dans la Perle des Antilles : les Blancs, les quarterons, les mulâtres et les nègres, en fonction de la généalogie. Le droit localement institué, sans l'aval du pouvoir royal, à Saint-Domingue, est clairement établi ensuite à la Guadeloupe et en Martinique (1787) ainsi que dans les îles de l'océan Indien. Interdits d'exercer certaines fonctions dans les îles, nombre de mulâtres aisés se réfugient en France et s'intègrent aux élites roturières. Louis XVI autorise d'ailleurs en 1784 le mulâtre Julien Raimond à rencontrer son ministre De Castries qui écoute avec intérêt mais sans suite ses revendications. Julien Raimond, dans ces conditions, ne peut même pas retourner à Saint-Domingue.

Les théories raciales trouvent un écho y compris chez les esprits les plus éclairés. Condorcet aurait demandé que l'article 1 de la Déclaration des droits de l'homme précise : « Tous les hommes blancs naissent et demeurent libres et égaux en droit. » Au début de la Révolution française, la réflexion est beaucoup moins avancée quant à l'égalité des races en France que dans le monde anglo-saxon. Même si le préjugé racial reste autonome parmi les populations blanches des colonies françaises, il se développe, en tout état de cause, parallèlement en métropole. Cependant, dans les colonies, il a comme conséquence très nette le marronnage, « petit » ou « grand » : la fuite des esclaves, temporaire ou définitive. Des communautés de marrons se créent, en Guyane, dans les mornes de la Martinique et de la Guadeloupe et dans les hautes terres de Saint-Domingue ; là, apparaît à partir des années 1760 l'espoir d'un retour de Macandal, l'esclave qui avait soulevé l'île et que les colons avaient capturé et tué en 1758.

En réalité, la question commerciale commande largement les choix en matière d'esclavage et de préjugé racial. Elle est indissociable du débat théorique opposant les libéraux (Turgot, Brissot, Clavière...) aux partisans du colbertisme très représentés parmi les négociants (Nairac de Bordeaux) et les officiers du roi (Malouet, qui dirige successivement Saint-Domingue et la Guyane). Elle a des implications suffisamment fortes pour conditionner quasi exclusivement les choix coloniaux des gouvernements qui se succèdent de 1774 à 1792. La croissance du commerce colonial français a été remarquable au XVIIIe siècle : entre 1716 et 1788, + 368 % pour les exportations de la France vers les Antilles ; + 784 % pour les importations des Antilles vers la France ; la plupart de ces importations, soit un peu plus des trois quarts, sont réexpédiées vers l'Europe.

Ce commerce est encadré par le principe de l'exclusif. La Compagnie française des Indes, pour assurer cet exclusif dans l'océan Indien, dispose encore, en 1780, de 25 vaisseaux de ligne ; elle assure principalement le développement de l'île Bourbon et de l'île de France. Or, en particulier dans les Antilles, cet exclusif est remis en cause par les colons. En effet, ceux-ci souhaitent pouvoir commercer librement, notamment avec les Etats-Unis, et protestent contre la concurrence, devenue inégale, qui leur est faite par les colonies anglaises, voire espagnoles, dans lesquelles cet exclusif a été abandonné au profit du système de libre-échange. Les colons sont donc en conflit avec les négociants de la métropole - dont ils dépendent pour l'approvisionnement en esclaves - et, à Saint-Domingue par exemple, ils protestent contre le pouvoir monarchique qui maintient le verrou de l'exclusif. A l'image des colons anglais aux Amériques, ils commencent même à revendiquer l'indépendance : c'est le cas en mai 1790, quand une assemblée centrale de Saint-Domingue vote une constitution. Aussi les gouvernements de Louis XVI, sensibles aux thèses libérales, sont-ils contraints de desserrer cet étau : par des mesures ponctuelles dès les années 1780, puis de façon plus large après la signature du traité de libre-échange avec l'Angleterre en 1786.

La capacité du roi à orienter les choix coloniaux devient très limitée à partir de 1789. Son règne « constitutionnel » est donc, en la matière, encore plus passif que son règne « absolu ». Les débats ne manquent pourtant pas, et ce dès l'ouverture des états généraux. En effet, comme les colonies de 1789 n'existaient pas en 1614 [dernière réunion des états généraux par Catherine de Médicis], la question de leur représentation est clairement posée. Pour une part importante de l'opinion politique, les colonies ne doivent être représentées que par deux députés des sujets libres. Les négociants, en particulier, poussent dans ce sens, mais aussi les Amis des Noirs, soucieux de ne pas voir siéger un groupe compact de colons. Ces derniers revendiquent une représentation proportionnelle à leur nombre. Finalement, six représentants des colons siègent aux états généraux puis à la Constituante.

Très vite cependant, ces colons trouvent des alliés inattendus parmi les représentants des négociants et se regroupent avec eux dans le club Massiac. Celui-ci est, grâce au très influent Malouet, un lobby très efficace pour empêcher que les Amis des Noirs, Mirabeau compris, puissent présenter leur rapport favorable à l'émancipation des esclaves. Le 8 mars 1790, les colonies, réparties en départements, sont dotées d'assemblées coloniales où seuls les Blancs sont électeurs et éligibles. Alors que les tensions avec l'Angleterre se ravivent dans la mer des Caraïbes, la Constituante confirme pour les colonies la règle de l'exclusif, contrairement à l'esprit libéral de la plupart de ses décisions.

Les Amis des Noirs obtiennent que les droits civiques soient accordés aux mulâtres libres, le 15 mai 1791. Deux jours auparavant, Robespierre a obtenu que l'esclavage soit exclu du texte constitutionnel comme contraire à la Déclaration des droits de l'homme. Cependant, cette orientation est éphémère : la nouvelle de la révolte des esclaves de Saint-Domingue qui éclate en août 1791 rend au club Massiac toute son influence, et l'un des derniers débats de la Constituante aboutit à l'annulation du décret du 15 mai précédent.

Avant la chute de la monarchie, la question de l'esclavage n'est plus abordée. La conséquence est l'apparition d'une nouvelle solidarité : désormais, les libres de couleur, les esclaves et les marrons sont tous considérés comme inférieurs au droit commun des hommes de la nation. De cette ségrégation naîtra la révolte des esclaves de Saint-Domingue, matrice de l'indépendance d'Haïti, et la première abolition de l'esclavage, immédiate et sans concession, promulguée par la Convention le 5 février 1794.

Docteur en histoire, professeur de première supérieure au lycée Henri-IV à Paris, Olivier Coquart est spécialiste de la Révolution française. Il est l'auteur de Jean-Paul Marat (Fayard, 1993).

http://www.historia.presse.fr/data/thematique/99/9906401.html

mardi, janvier 10, 2006

Traites négrières, esclavage : les faits historiques


C'est une histoire très ancienne, mais qui n'a jamais été si actuelle. Un phénomène né pendant l'Antiquité, et dont on ne prit réellement conscience qu'au XVIIIe siècle.

"L'esclavage est l'établissement d'un droit fondé sur la force, lequel droit rend un homme tellement propre à un autre homme qu'il est le maître absolu de sa vie, de ses biens et de sa liberté", écrivait le chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie, en 1755. Un état de mort sociale, de dépossession de soi que Victor Schoelcher, architecte de l'abolition en France, qualifia de "crime de lèse-humanité".

Mais c'est aussi un phénomène historique et culturel complexe, qui englobe des aires géographiques immenses et, pour les traites modernes, plus de mille ans d'histoire. Qui bouleversa plus particulièrement le continent africain et fit le lit du racisme, véhiculant l'image d'un Noir inférieur, proche de l'animalité et donc, à ce titre, susceptible d'être acheté, vendu, échangé. Une marchandise humaine.

A l'heure où prospère la "concurrence des mémoires", et tandis que l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur du remarquable Les Traites négrières, est assigné en justice, stigmatisé d'une infamante accusation de révisionnisme, le sujet est de plus en plus explosif : aussi apparaît-il essentiel de faire le point sur l'état des connaissances historiques.

Traites africaines et traites orientales. L'Afrique a connu des trafics d'esclaves dès la plus haute Antiquité, mais c'est au VIIe siècle de notre ère, avec l'apparition d'un empire musulman et sa spectaculaire expansion, qu'est né le cadre du système économique qu'on appellera la traite. En terre d'islam, la loi interdisait de réduire en esclavage les hommes libres : en revanche, on pouvait se procurer des captifs en dehors de l'empire. Ainsi sont nées les premières routes d'un commerce à grande échelle d'êtres humains.

Le monde musulman ne s'approvisionna pas uniquement en Afrique. Il y eut également des captifs venus du Caucase, d'Europe de l'Est ou d'Asie centrale. Mais les Africains furent de loin les plus nombreux, et cette tendance ne fit que s'accentuer au fil du temps. Avec la traite se mit en place une justification idéologique de l'esclavage des Noirs, fondée sur des stéréotypes racistes, et des justifications religieuses, comme celle de la malédiction de Cham. Les Noirs étaient censés descendre de ce fils de Noé maudit par son père : ils étaient donc condamnés à la servitude.

Les routes empruntées par ce trafic sont assez bien connues. On sait également qu'il atteint son apogée au XIXe siècle. Pour ce qui est de son ampleur, les estimations chiffrées restent fragiles : l'historien américain Ralph Austen avance le chiffre de 17 millions de personnes, du VIIe au XIXe siècle. Mais il reconnaît que ce chiffre est relativement imprécis, estimant sa marge d'erreur à plus ou moins 25 %.

Ces traites restent mal connues, tributaires de représentations parcellaires (on a longtemps minimisé le rôle économique des esclaves) et d'une sombre légende forgée au XIXe siècle par les Européens, dans le but de légitimer leur propre colonisation.
Il en est de même pour ce qu'on appelle les "traites intérieures", sur lesquelles les informations sont très lacunaires. En la matière, les recherches sont peu nombreuses. Il est cependant établi qu'il y eut également un commerce à l'échelle de l'Afrique subsaharienne : l'historien Patrick Manning affirme que ces traites intérieures auraient fait 14 millions de victimes, capturées suite à des guerres entre Etats ou à des razzias.

Ainsi, quand commencèrent les "traites atlantiques", un système était déjà en place. Comme le rappelait l'historien Fernand Braudel (1902-1985), "la traite négrière n'a pas été une invention diabolique de l'Europe".

Les traites occidentales. La naissance de la traite atlantique a souvent été interprétée comme une profonde rupture en Occident, voyant renaître un esclavage qui avait disparu depuis la fin de l'Antiquité. En réalité, le phénomène avait constamment reculé durant le Moyen Age, mais il subsistait en Méditerranée un commerce dont les victimes les plus nombreuses étaient des juifs, des slaves et surtout, à partir du XVe siècle, des Africains. Le trafic changea d'échelle et de destination au XVIe siècle, avec la colonisation des Amériques. La violence des conquérants hispaniques et le choc microbien dépeuplèrent vite le continent, créant une pénurie de main-d'oeuvre. D'autant plus que les Européens entreprirent de lancer sur place des cultures de production, en particulier celle de la canne à sucre.

Les Portugais, lancés dès le début du XVe siècle à la découverte des côtes africaines, en produisirent à Sao Tomé, au large de l'Afrique, avant de s'implanter au Brésil, inaugurant bientôt la première grande route de la traite.

Les circuit de la déportation se mirent vite en place. Les esclaves étaient acheminés par des négriers africains jusqu'aux côtes (on estime que 2 % seulement des prisonniers qui traversèrent l'Atlantique avaient été capturés par des Occidentaux). Commençait alors la longue traversée des esclaves, mortelle pour de nombreux captifs.

Le sort des survivants n'était pas plus enviable : la plupart d'entre eux étaient dirigés vers des plantations tenues par des colons qui devaient rembourser au plus vite leur "investissement". La moitié d'entre eux décédaient dans les trois années suivant leur arrivée. Cette effrayante mortalité et le déséquilibre des sexes expliquent que la demande ne se tarissait jamais : il fallait sans cesse de nouveaux esclaves pour que le système colonial fonctionne.

Les données chiffrées concernant cette traite sont assez fiables : elles ont fait l'objet de nombreuses études quantitatives. Un consensus se dessine autour du chiffre de 11 millions d'Africains déportés, dont 9,5 millions arrivèrent en Amérique. Dominé au XVIe et au début du XVIIe siècle par les puissances ibériques, ce commerce connaît son apogée au XVIIIe, alors que la France, et surtout l'Angleterre, constituent dans les Caraïbes de prospères colonies, fondées sur l'exploitation à outrance des esclaves africains.

Le rôle de la France. Comme les Anglais, les Français entrèrent en scène plus tardivement. A partir du milieu du XVIIe siècle, ils commencèrent à peupler leurs colonies de captifs africains. Autorisée par Louis XIII en 1642, la traite prit rapidement son essor, atteignant son apogée au XVIIIe siècle.

En 1685 est édicté le Code noir, texte censé régir le quotidien des esclaves dans les colonies. Toutes les étapes de la vie y sont réglementées, de la naissance à la mort. Pour pouvoir se marier, l'esclave doit avoir l'accord de son maître ; ses enfants appartiendront au propriétaire de la mère. Le texte contient également des dispositions de police et une échelle des peines applicables, allant jusqu'à la mort pour les auteurs de voies de fait sur un Blanc ou les fuyards récidivistes.

En matière civile, l'esclave n'a pas le droit de propriété et ne peut transmettre d'héritage à ses descendants. En contrepartie, le propriétaire doit se montrer modéré dans ses punitions, nourrir ses esclaves et les vêtir correctement. Edifiant pour ce qu'il dit du discours idéologique qui accompagne la traite, ce texte ne doit pourtant pas être pris au pied de la lettre : dans la pratique, la seule loi qui régnait sur les plantations était celle de l'arbitraire des planteurs. Le Code noir ne fut jamais réellement appliqué dans son intégralité.
En métropole, les principaux bénéficiaires du trafic sont les ports de l'Atlantique. Les expéditions négrières françaises ont été répertoriées par l'historien Jean Mettas, qui a retrouvé 3 317 expéditions, partant de 17 ports, au premier rang Nantes, Le Havre, La Rochelle et Bordeaux.

Dans ces villes, le système colonial a permis à nombre de négociants d'amasser des fortunes considérables. A la fin du XVIIIe siècle, les bénéficiaires du système forment un groupe de pression influent en métropole : ils seront un frein puissant à l'heure des mouvements en faveur de l'abolition.

L'abolition inachevée. Comme le souligne l'historienne Nelly Schmidt, "les premiers abolitionnistes, ce sont les esclaves eux-mêmes". Dès le début du XVIe siècle, les révoltes étaient fréquentes, très sévèrement réprimées. On vit même s'édifier, dans les Caraïbes et en Amérique du Sud, des forteresses défendues par des esclaves rebelles, que les Européens eurent parfois le plus grand mal à maîtriser.

En Occident, les Quakers de Pennsylvanie sont les premiers, à la fin du XVIIe siècle, à s'élever contre l'esclavage. Les Encyclopédistes se prononceront eux aussi contre cette institution. Mais c'est en Angleterre que se mit réellement en place le mouvement anti-esclavagiste mondial, porté par deux figures, William Wilberforce et Thomas Clarkson, et par une propagande efficace (libelles, campagnes de boycott, pétitions...).

La révolte de Saint-Domingue (1791-1793) provoque la première abolition de l'esclavage, le 16 pluviose an II (4 février 1794). Celle-ci sera provisoire — Napoléon reviendra dessus en 1802, au prix d'une répression sanglante et de la perte de Saint-Domingue, qui devint Haïti —, et partielle : le décret ne sera jamais appliqué à la Réunion et la Martinique était occupée par les Anglais...

Mais le mouvement est enclenché, irréversible. En 1807, les Anglais interdisent la traite au large de l'Afrique. Le commerce des esclaves continue, mais il devient peu à peu clandestin, à mesure que l'abolitionnisme gagne du terrain. En 1833, Londres l'abolit. La France, de son côté, mettra fin à cette institution — cette fois définitivement — par les décrets du 27 avril 1848.
Les puissances occidentales suivent le mouvement, si bien qu'aux Etats-Unis, l'esclavage est aboli en 1865, à l'issue de la guerre de sécession. En 1888, avec son abolition au Brésil, la page se tourne sur le continent américain.

Mais le phénomène n'est pas éradiqué pour autant : les puissances européennes continueront à tolérer cette institution dans leurs colonies d'Afrique, et à abuser du travail forcé. Albert Londres le notait en 1897 : "L'esclavage en Afrique n'est aboli que dans les déclarations ministérielles de l'Europe."

Plus d'un siècle après, malgré les condamnations de l'ONU et les dénonciations des ONG, celui-ci est loin d'avoir disparu. L'abolition de l'esclavage reste un combat très actuel.

Jérôme Gautheret
À LIRE

Dans le domaine de l'esclavage et de la traite, les travaux de recherche sont très nombreux, mais les ouvrages de synthèse sont très rares. Signalons tout de même, au-delà des Traites négrières, d'Olivier Pétré-Grenouilleau (Gallimard, "Bibliothèque des histoires", 2004) :
Une histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, de Christian Delacampagne. Le Livre de poche, "Références", 320 p., 6,95 €.

L'abolition de l'esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle, de Nelly Schmidt. Fayard, 418 p., 23 €.

Le Livre noir du colonialisme XVIe-XXIe siècle : de l'extermination à la repentance, sous la direction de Marc Ferro. Robert Laffont, 848 p., 29 €.

La Modernité de l'esclavage, essai sur la servitude au coeur du capitalisme, d'Yves Benot.La Découverte, 296 p., 21 €.

LA VÉRITÉ SUR L'ESCLAVAGE, numéro spécial de la revue L'Histoire (octobre 2003).

vendredi, décembre 23, 2005

Les écrivains et la colonie : les mensonges de l'Histoire



« La France est secouée ces derniers temps par des débats, des déclarations, des lois qui, loin de la grandir, nous montrent finalement le visage d’un pays adepte de la langue de bois lorsqu’il s’agit d’affronter sa part sombre de l’Histoire… » Écrit mon ami Alain Mabanckou le 12 décembre 2005, dans un article en ligne de son Blog, intitulé : « Peut-on vraiment défendre la colonisation comme l’a fait le Parlement français ? »

Par Alain Brezault



Ce à quoi, parmi les nombreuses réponses suscitées par cet article passionnant, un autre ami, écrivain lui aussi de grand talent, Sami Tchak, répond : « L’histoire a toujours été orientée et ce sont les intellectuels et historiens qui la font en étant des esprits d’une époque, d’un contexte. A aucun moment, elle n’a été neutre, il a fallu donner une certaine lecture de la monarchie pour justifier l’avènement de la République, et les Ki-Zerbo se sont déjà battus contre une certaine histoire DE L’Afrique, en proposant la leur, elle aussi orientée d’une certaine façon. La "victime" n’est pas plus objective que le "bourreau", ils n’ont tout simplement pas les mêmes intérêts à un moment donné. Ce qui choque ici, ce n’est pas le caractère subjectif ou orienté de l’Histoire, c’est l’institutionnalisation de cette subjectivité. »

C’est pour tenter d’éclairer d’éventuels jeunes lecteurs, plus ou moins bien documentés sur cette époque tragique, que je trouve nécessaire de procéder à un bref survol de ce qu’a été, au plan de l’écriture, le rôle de certains écrivains de la métropole dans la façon dont l’idéologie coloniale s’est infiltrée insidieusement dans les cerveaux durant plus d’un siècle. Comment peut-elle encore perdurer chez quelques politiciens nostalgiques d’une France dont la grandeur ne réside certainement pas dans ce passé trop longtemps occulté, voire mutilé, par nos manuels d’histoire et malgré tous les témoignages qui devraient imposer une analyse objective des faits ? Enfin, quel a été le rôle des écrivains africains contemporains pour faire remonter à la surface tous les non-dits et les mensonges qui empoisonnent actuellement les relations entre les communautés d’une France qui se voudrait multiculturelle et donc respectueuse du passé et des valeurs de chacune de ses composantes ?

La Conférence de Berlin (1885), vit les puissances occidentales négocier entre elles le scandaleux partage de l’Afrique afin de mieux en exploiter les richesses au mépris absolu des peuples et des civilisations du continent. Pour des raisons de propagande, des écrivains aux ordres, défenseurs acharnés de l’idéologie coloniale, s’attelèrent alors à la tâche de relater ce qui était censé se passer dans les colonies en mettant en scène la vie quotidienne des Blancs expatriés accomplissant leurs devoirs civilisateurs au service de la patrie, dans « l’enfer équatorial » et parmi une sous-population « indigène » décrite comme « apathique et fourbe ».

« Pourquoi des colonies ? », demandait Jules Ferry dans un discours prononcé le 28 juillet 1885 à l’Assemblée nationale, quelques mois après la Conférence de Berlin. La réponse était sans ambiguïté : « La question coloniale, c'est pour les pays voués par la nature même de leur industrie à une grande exportation, comme la nôtre, la question même des débouchés… Il y a un second point que je dois aborder : c'est le côté civilisateur de la question. Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu'il y a pour elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… ».

Les petits écoliers de la IIIe République pourront ainsi lire dans le Tour de France par deux enfants, d’Augustine Fouillée, publié sous le pseudonyme de G. Bruno, que dans la hiérarchie des races de l’espèce humaine, la blanche est la « plus parfaite ». Véritable best-seller, ce livre, dont la première édition date de 1877, fut vendu à des millions d’exemplaires. A la même époque, L’Afrique, choix de lectures de géographie, un recueil de plus de 900 pages publié aux Editions Belin Frères sous la direction du professeur Lanier, agrégé de l’Université, était recommandé par le ministère de l’Instruction publique et la ville de Paris pour les distributions de prix et pour les bibliothèques scolaires et populaires. La 7e édition proposait en 1893 aux lycéens et écoliers de France un choix de textes relatant les exploits exotiques des militaires et des explorateurs à la glorieuse conquête du continent africain. Le point culminant de la bêtise suffisante était atteint dans l’extrait suivant, dû à la plume d’un certain Girard de Rialle qui avait commis un livre intitulé « Les Peuples de l’Afrique et de l’Amérique », publié aux éditions Germer-Baillère en 1880 : « Le nègre, peut-on lire sous sa plume, est un grand enfant, tout à l’impression du moment et absolument esclave de ses passions. (…) Le nègre n’a qu’une prévoyance très restreinte : il est l’homme du moment ; le passé ne laisse pas de trace profonde dans sa mémoire, et l’avenir ne le préoccupe point ; aussi n’a-t-il ni histoire, ni chronologie, il ne connaît même jamais exactement son âge. (…) La légèreté, la paresse, la superstition du nègre sont à coup sûr les causes de l’arrêt subi par lui dans l’évolution sociale. (…) C’est pourquoi le nègre est en général si peu fait pour la liberté… »

La plupart des missionnaires tenaient eux aussi, avec la bénédiction du Pape Léon XIII, des propos semblables concernant les populations qu’ils avaient la charge de convertir et de « civiliser ». Par exemple, le Révérend Père Gorgu, un missionnaire parmi tant d’autre, écrivait à propos de ses ouailles : « Chez ces peuples, les mœurs atteignent les derniers degrés de la corruption : ils ne considèrent la vie que comme un moyen d’assouvir leurs appétits, leurs instincts les plus grossiers. Et le missionnaire aura pour tâche de faire jaillir une étincelle de cette fange et de faire comprendre à ces natures retombées au niveau de la brute sans raison les beautés tout immatérielles de la pureté et des autres vertus chrétiennes. » (in « La Côte d’Ivoire chrétienne », 1912).

L’école chrétienne va alors devenir le pôle stratégique de tout l’enjeu missionnaire. L’effort de la mission se focalisera avant tout sur l’éducation religieuse enseignée à une sélection d’enfants noirs qu’il s’agit d’arracher à la sauvagerie de leurs parents, afin que les meilleurs d’entre eux puissent ensuite aller porter la bonne parole de Dieu et des nations conquérantes dans les villages au cœur de la brousse (1).

Rappelons que le Pape Léon XIII, en zélé propagandiste de la foi chrétienne, s’était grandement réjoui que les missionnaires belges puissent accomplir leur tâche sous la protection de « leur très religieux prince », Léopold II, tout en feignant d’ignorer les rumeurs de plus en plus alarmistes qui couraient au sujet d’atrocités subies par les populations soumises aux caprices mégalomaniaques de leur maître (2).
Les crimes contre l’humanité qui eurent lieu au Congo furent pourtant violemment dénoncés à l’époque et firent l’objet d’une grande campagne de presse dans laquelle de nombreux intellectuels, à l’image de l’écrivain américain Mark Twain (1835-1910), stigmatisèrent les atrocités commises là-bas. Cette dénonciation sans appel déclencha même de très nombreux mouvements de protestation aux Etats-Unis et en Europe. En Angleterre, le secrétaire d’Etat au Foreign Office, sir Edward Grey alla même jusqu’à déclarer officiellement le 23 décembre 1908 : « Depuis au moins trente ans, aucun problème de politique extérieure n’a remué le pays avec une telle force et une telle véhémence ».
Un exotisme à la portée de toutes les inconsciences
L’imaginaire européen fut ainsi nourri par toute une littérature aux relents d’exotisme mettant en scène d’« héroïques aventuriers » qui se heurtaient à la « sauvagerie et à l’animalité » des populations autochtones, espèces de sous-hommes qu’il fallait arracher à la noire barbarie ancestrale afin de leur faire goûter les bienfaits de la blanche civilisation européenne.
Cette littérature, dont le succès ne s’est pas démenti durant un bon demi-siècle, confortait l’idéologie coloniale ; elle recourait aux clichés les plus éculés du populisme racoleur, pour décrire des situations romanesques qui n’étaient que des transpositions de ce dont le public européen se montrait friand à l’époque : déchéance sociale, cocufiage, alcoolisme mondain, héroïsme, lâcheté, bref, tous les stéréotypes de la société métropolitaine transposés sur fond tropical, avec main-d’œuvre africaine à bon marché pour justifier la présence des maîtres.
Parmi cette production pléthorique, citons deux romans exemplaires du préjugé culturel et de l'approche exotique : Le roman d'un spahi (1881) de Pierre Loti et Terre de soleil et de sommeil (1906) d'Ernest Psichari. Le personnage principal du roman de Loti est français, mais sa femme et ses comparses sont des Noirs qui agissent de façon négative sur le destin du héros. Le réalisme apparent est sans cesse contredit par les clichés habituels, notamment sur l’impossibilité d’échapper aux feux infernaux du soleil africain qui transforme tous les personnages en pitoyables zombies. Psichari, dans son roman bourré de contradictions, n’hésite pas à assimiler certains Africains aux derniers représentants d'une « humanité des origines » confrontés à la décadence de la civilisation européenne. En réalité, Loti et Psichari se servent du décor de l’Afrique comme pour mieux exorciser leur propre subjectivité d’écrivains attirés par les mythes faussement romantiques dont on affuble ce continent afin d’idéaliser l’aventure coloniale.
Les deux frères Marius et Ary Leblond se bâtirent à la Réunion, puis en métropole, une certaine renommée littéraire. Ils obtinrent même le prix Goncourt en 1909 pour un roman, « En France », qui évoquait le déracinement et les errances de jeunes créoles réunionnais transplantés à Paris pour étudier à la Sorbonne. Dans « La Sarabande » (1904), réédité en 1934 sous le titre « La Kermesse noire, roman d'une élection aux colonies », les auteurs évoquent, sans d’ailleurs dénoncer cette situation, comment des hommes de main payés par les notables locaux, prompts aux insultes et aux coups, forcent la population à voter pour le candidat de leur choix. « Le Miracle de la race » (1914) s’intéresse aux malheurs d’Alexis Balzamet, un jeune orphelin réunionnais d'excellente famille blanche, que l'avarice de ses tantes contraint à quitter la pension bourgeoise où il étudiait, pour fréquenter l'école des Frères, sur les mêmes bancs que les enfants noirs nécessiteux. Mais, grâce au « miracle de la race », le jeune parvient à faire reconnaître ses qualités naturelles : il entre au Service des Ponts et Chaussées et s'engage patriotiquement dans le corps expéditionnaire lancé à la conquête de Madagascar en 1895.
Henry de Monfreid (1879-1974) est à classer dans la catégorie des « écrivains aventuriers » qui ont contribué à populariser le mythe de l’exotisme colonial. Sur les conseils de Joseph Kessel, il rédige ses premiers récits de voyages et des romans pittoresques dont la publication obtient un succès foudroyant : Les secrets de la mer Rouge, Pilleurs d'épaves, La Croisière du haschich… Mais quelques années avant la seconde guerre mondiale, dans les journaux de l'époque, on suivra avec un certain effarement les tribulations de cet intrigant sans scrupule qui essayera de justifier les conquêtes coloniales de l’Italie mussolinienne en Abyssinie…
Un vent de remise en cause
L’aventure coloniale inspira aussi en France quelques rares textes critiques. Publié en 1822, Ourika, de Mme de Duras est une œuvre romantique peu connue qui fut certainement le premier roman dénonçant les préjugés racistes d’une époque, encore peu concernée par la colonisation du continent africain, et dans lequel l’auteur se fit le porte-parole de la cause méprisée des Noirs. L’héroïne, Ourika, amenée toute petite de l'Afrique à Paris, a été élevée dans un milieu cultivé et aucun signe ne la distinguerait d'une jeune parisienne de la « bonne société », si ce n'était sa couleur de peau. Elle se comporte en jeune aristocrate et rien, dans ses manières, ne rappelle ses origines africaines. Elle va pourtant sombrer dans la déchéance en étant l’objet d'une exclusion totale, tant de la part de la société blanche, que de sa société d'origine qui la renie. Quant à la société coloniale, qui lui fait horreur et dont elle se sent étrangère, elle ne lui réservera aucune place et l’abandonnera à son triste sort…
Tard, beaucoup plus tard, des journalistes et des écrivains célèbres commencèrent à porter un regard plus incisif sur ce qui se passait vraiment dans les colonies. On pense à Albert Londres (1884-1932), qui fit scandale en écrivant dans Terre d’ébène (1927) : « Il faut aussi sauver le nègre (…) Le moteur à essence doit remplacer le moteur à bananes. Le portage décime l’Afrique. Au siècle de l’automobile, un continent se dépeuple parce qu’il en coûte moins cher de se servir d’hommes que de machines ! Ce n’est plus de l’économie, c’est de la stupidité. » Ou à André Gide (1869-1951), avec Voyage au Congo, NRF, 1927, et un long article, « De la détresse de notre Afrique équatoriale », publié dans La Grande Revue de Paris). Mais leur regard critique portait uniquement sur la mauvaise rentabilité de l’effort colonial et la façon dont les Blancs gaspillaient le potentiel de richesses qu’ils étaient censés exploiter au bénéfice exclusif de la société métropolitaine. Les Africains, taillables et corvéables à merci, restaient toujours à l’arrière-plan, en tant que victimes d’enjeux économiques dépassant leur entendement et vus à travers le crible d’un paternalisme de circonstance.
Dans A la recherche de l’homme nu (1932), Georges Simenon dénonce lui aussi (avec une certaine condescendance non dénuée du racisme qui imprègne l’époque), l’exploitation des « nègres » dans les colonies d’Afrique qu’il visite. Il commettra par la suite quelques romans coloniaux qui ne serviront certainement pas sa postérité (voir Coup de lune en 1933 ; Quartier nègre en 1935 ; Le Blanc à lunettes en 1937).
Bien qu’il ne soit mêlé en aucune façon à la vogue de la littérature coloniale, Céline, dans son impitoyable Voyage au bout de la nuit (1932), fera une description au vitriol de la société blanche qui croupit à Bambola-Fort-Gono, un de ces calamiteux comptoirs coloniaux qui bordaient le Golfe de Guinée. Mais lorsque le regard de son héros, Bardamu, se pose parfois sur les Noirs qui peuplent le décor comme des ombres portées sur cette société d’exilés rongée par l’ennui, ce n’est que pour les ridiculiser jusqu’au grotesque : « Au commandement d’Alcide, péremptoire, ces ingénieux guerriers, posant à terre leurs sacs fictifs, couraient dans le vide décocher à d’illusoires ennemis, d’illusoires estocades. Ils constituaient, après avoir fait semblant de se déboutonner, d’invisibles faisceaux et sur un autre signe se passionnaient en abstractions de mousqueterie. A les voir s’éparpiller, gesticuler minutieusement de la sorte et se perdre en dentelles de mouvements saccadés et follement inutiles, on en demeurait découragé jusqu’au marasme. »
La révolte des écrivains d’Afrique et de la diaspora face aux mensonges de l’institution coloniale
En 1921, le Prix Goncourt fut attribué pour la première fois à un écrivain noir, originaire des Antilles françaises, René Maran (1887-1960), auteur de Batouala, véritable roman nègre. Une petite révolution : c’était en effet la première fois qu’un homme noir révélait aux lecteurs français l’ambiguïté de ses états d’âme à propos de l’institution coloniale, même s’il ne la jugeait d’ailleurs pas négativement. Ce que firent un peu plus tard les écrivains fondateurs de la négritude (Damas, Senghor et Césaire) dont l’engagement politique et les écrits flamboyants allaient ébranler les assises de l’impérialisme colonial jusqu’à l’avènement des indépendances. Ce qui les réunissait, c'était la lutte contre l’image indigne, stéréotypée et dégradante du « nègre » véhiculée par le colonialisme. « Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France », écrira Senghor. Le Discours sur le colonialisme d’Aimée Césaire, récemment réédité, reste toujours d’actualité dans une France encore incapable de porter un regard objectif sur son sinistre passé colonial. Avec Peaux poires, masques blancs (1952), le Martiniquais Franz Fanon (1925-1961), médecin-psychiatre de formation, sonnera l’heure de la révolte des peuples opprimés. Son ouvrage suivant, Les damnés de la terre, préfacé par J-P Sartre, (Ed. Maspéro, 1961), inspirera des générations de militants anticolonialistes.
A partir des années 50, paraissent les premiers grands romans africains francophones dans lesquels les auteurs commencent à mieux identifier les symptômes du mal qui les déchire : la colonisation des esprits. Mais comment effacer cette influence idéologique, ingérée de force dans les écoles de la République, sans renier une partie de soi, sans devenir un « bâtard culturel » ? L'Afrique que l’on évoque pompeusement dans la presse métropolitaine de l’époque n'est pas celle que les Africains ont sous les yeux. Le Camerounais Mongo Beti, dans Ville cruelle (1954), un premier roman désespéré, décrit son pays tel qu’il le voit, avec ses yeux d’Africain ulcéré par l’injustice. Les luttes sociales deviennent le cadre de nouveaux romans qui abordent de front les turpitudes de la colonisation. Les bouts de bois de Dieu (1960), d'Ousmane Sembène, dépeignent, avec un réalisme à la Zola, la grève des cheminots du Dakar-Niger, en octobre 1947.
Publié en 1956, Une vie de boy, de Ferdinand Oyono, analyse froidement, de façon presque entomologique, le clivage social, empreint de mépris et d’injustice, qui impose la domination des Blancs sur les « indigènes ». Ce livre a joué un rôle très important auprès des lecteurs africains à l’aube des indépendances.
Dans L'aventure ambiguë (1961), l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane fait comprendre au lecteur la souffrance des Africains de cette génération. Samba, son héros, ne se sent plus ni Peul, ni Occidental : « Je suis devenu les deux. Il n'y a pas une tête lucide entre les deux termes d'un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de ne pas être deux. » Le Malien Amadou Ampathé Bâ (1900-1991) devient alors le brillant griot de la défense des traditions ancestrales (« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. ») : il met en garde les Africains contre la perte irréparable que constituerait la rupture avec le passé. Dans son récit le plus célèbre, L'étrange destin de Wangrin, qui nous plonge au cœur du colonialisme français, la perte du fétiche reliant le héros à ses ancêtres finira par causer irrémédiablement sa perte.
Le premier roman de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003), Le soleil des indépendances, raconte l’histoire exemplaire de Fama, notable malinké réduit à la mendicité. Déchu des prérogatives que lui accordait la tradition, il n’a plus aucun rôle à jouer dans le monde nouveau des indépendances où règne le Parti unique.
Dans son livre sulfureux Le devoir de violence (Prix Renaudot 1969, Ed. du Seuil, 1968. Réédition au Serpent à Plumes, 2003), l’écrivain malien Yambo Ouologuem fit lui aussi scandale pour avoir renvoyé dos à dos les horreurs du colonialisme et les atrocités commises par les Africains eux-mêmes dont les notables avaient, selon lui, fait cause commune avec les conquérants occidentaux afin de se partager le gâteau sur le dos des populations qu’il nommait avec un mépris provocateur, « la négraille » :
« Et ce fut la ruée vers la négraille. Les Blancs, définissant un droit colonial international, avalisaient la théorie des zones d’influence : les droits du premier occupant étaient légitimés. Mais ces puissances colonisatrices arrivaient trop tard déjà, puisque, avec l’aristocratie notable, le colonialiste, depuis longtemps en place, n’était autre que Saïf, dont le conquérant européen faisait – tout à son insu ! – le jeu. C’était l’assistance technique, déjà ! Soit. Seigneur, que votre œuvre soit sanctifiée. Et exaltée. »
Toute une nouvelle génération d’écrivains africains choisit alors de s’engouffrer dans la brèche creusée par Yambo Ouologuem pour se réapproprier la parole trop longtemps confisquée par les Blancs. Le style est neuf, incisif, beaucoup plus virulent parfois vis-à-vis des mensonges de l’histoire officielle, distillée dans les manuels scolaires des puissances coloniales. En effet, à de rares exceptions citées plus haut (3), dans la génération précédente des premiers écrivains africains qui furent publiés en Europe, le ton était beaucoup moins virulent et la forme plus classique.
Dégrisés, désabusés, ces auteurs contemporains, à l’image du Guinéen Tierno Monenembo dans Les écailles du ciel (Grand Prix de l’Afrique noire 1986), inventent des anti-héros qui se retrouvent démunis face à un monde nouveau où ils sont, encore une fois, privés de leur identité et transformés en vulgaires mendiants, lépreux ou chômeurs, guettés par la folie et condamnés à errer lamentablement dans leur propre pays, tel Le jeune homme de sable (1979) de l’écrivain guinéen, Williams Sassine.
Les femmes font, à leur tour, entendre leurs voix : Mariama Ba, (1929-1981), à travers Une si longue lettre (1979), aborde la difficile condition sociale des femmes sénégalaises. Sa consœur, Aminata Sow-Fall, dans La grève des Battu (Grand prix littéraire d’Afrique noire 1980), met en scène la révolte des mendiants de Dakar dont le gouvernement souhaite se débarrasser en les exilant de la capitale. Avec Le Baobab Fou (1982), Ken Bugul relate, dans un style à la fois violent et subtil, toutes les injustices dont elle fut l’objet durant sa jeunesse. Riwan ou le chemin de sable, lui vaudra en 1999 le Grand prix littéraire d’Afrique noire.
Les nouveaux pouvoirs instaurés dans les « goulags tropicaux » par des bouffons sanguinaires paraissent d'autant plus intolérables que ces tyrans sont les dignes successeurs de l'ex-colonisateur. « Quoi de changé, en général comme en particulier ?, se demande Sembène Ousmane dans Xala. Rien. Le colon demeure plus fort, plus puissant, caché en nous, en nous ici présents ».

Aux yeux de certains écrivains, il ne va rester que la parabole du rire pour rendre compte des monstruosités politiques dont l’Afrique est le terrain d’expérience à l’aune de l’héritage colonial : Henri Lopes s’engage, parmi les premiers, dans cette direction pour écrire Le Pleurer-Rire (1982) avant de revenir à un style plus classiquement littéraire. Sony Labou Tansi (1947-1995), autre grand auteur congolais, deviendra le maître de ces récits drolatiques et impitoyables envers les nouveaux pouvoirs mis en place. Dans Les yeux du volcan (1988), par exemple, la révolution est constamment différée à cause des hémorroïdes du « guide providentiel ».

Le Sénégalais Boubacar Boris Diop, rédige en 1981, avec une férocité sans pareille, son premier roman Le temps de Tamango dans lequel un historien africain du XXI° siècle analyse, à travers un système de notes, ce qui s’est déroulé en Afrique après les indépendances.

Ainsi, en réponse à la tragédie que fut la colonisation, une intense créativité littéraire a déferlé sur tout le continent, comme une vague censée balayer les humiliations du passé et celles engendrées par les nouveaux régimes qui se sont succédé depuis les indépendances. La place nous manque pour évoquer tous ces écrivains qui sont en train d’acquérir une audience internationale. A titre personnel, en raison du plaisir de lecture qu’ils m’ont procuré, je citerai plus particulièrement pour l’Afrique francophone : Emmanuel Dongala, Abdourahman Waberi, Kangni Alem, Sami Tchak, Fatou Diome, Eugène Ebodé, Monique Ilboudo, Florent Kouao Zotti, Patrice Nganang, Alain Mabanckou et Ananda Devi… Leur contribution est à l’image de ce que me disait, dans un éclat de rire tonitruant, Tchikaya U Tam’Si (1931-1988)quelques mois avant sa mort : « La conquête de soi-même vous amène à prendre partout ce qui vous est dû. »
1. « La colonisation apparut comme l’effet immédiat de la biblification, le commandement oublié du Décalogue, une loi conforme à la programmation de l’histoire fondée sur le système divin. Elle se multiplie en attitudes compatissantes sur un pseudo-humanitarisme aidant l’Africain à passer de brute épaisse à géniteur de bons enfants qui ont besoin de protéines, de protection et d’éducation. Or l’enfant, quelle triste transition ! Nu, vide, dépendant, cajolé, domestiqué, il constitue le socle parfait sur lequel tout va s’asseoir. On lui bourre la tête avec toutes les saletés possibles, on le déplace comme un tabouret, on l’avance telle une montre en retard, on le téléguide pendant de longues années, on lui inocule la foi. Dieu se faufile entre les lignes du cahier, les anges flottent dans l’encrier, les saints participent au calcul mental et à la dictée. L’école coloniale déploya ses ruses et fut un puissant moyen de colonisation des mentalités. (…) Les prêtres latinisaient : « Pater noster, Avé Maria, Et cum spiritu tuo. » On ne pouvait entendre que des contrepèteries : « Nater Poster, Mavé Aria, E doum spiri coucou. » On était sur la bonne voie… »
Jean-Baptiste N’Tandu : « L’Afrique mystifiée », l’Harmattan, Paris, 1986, pp 21-22-23

2. « C’est grâce aux Belges, et surtout aux ministres de l’Eglise qui se rendent au Congo sous les auspices et avec la protection de leur très religieux prince, que la lumière de la vérité commence à se lever sur la terre africaine, et que ses habitants se prennent à délaisser les habitudes et les prescriptions de la barbarie pour se plier aux usages des peuples policés. Ce changement aura pour effet de soustraire à la loi de leurs caprices ces tribus, peuplades ravalées au rang de l’animalité, et de les faire passer de la servitude de la corruption à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. » (8 janvier 1889. Extrait du Bref pontifical de S.S. le Pape Léon XIII au Supérieur général de la Congrégation de Scheut-Lez-Bruxelles, TRM Van Aertselaer)
3. Chez les francophones : Mongo Béti (1932-2002), Cameroun, « Ville cruelle » (1954), « Le pauvre Christ de Bomba » (1956) ; Sembène Ousmane (né en 1923), Sénégal, « Le docker noir » (1956), « Les bouts de bois de Dieu » (1960) ; Cheikh Hamidou Kane (né en 1928), Sénégal, « L’Aventure ambiguë » (1961) ; Ahmadou Kourouma (1927-2003), Côte d’Ivoire, « Les soleils des indépendances » (1968), « Monnè, outrages et défis » (1990)…
Chez les anglophones : Amos Tutuola (1920-1997), Nigeria, « L’ivrogne dans la brousse » (1952), « Ma vie dans la brousse des fantômes » (1954) ; Chinua Achebe (né en 1930 ), Nigeria, « Le monde s’effondre » (1958) : Wole Soyinka (né en 1934), Nigeria, prix Nobel de littérature en 1986, « Les années d’enfance » (1981).

samedi, décembre 17, 2005

Histoire de l’immigration en France


Le domaine de l’histoire de l’immigration est un champ récent car l’Histoire a jusqu’à présent privilégié l’histoire de la formation territoriale. C’est autour de la constitution du territoire national que les historiens ont cherché à travers le cadre de la constitution de la France ; mais en adoptant ce point de vue, ils oubliaient les grands acteurs, les populations qui ont constitué ce creuset français pou reprendre le terme de Daniel Noiriel.

La France a voulu rendre invisible la présence étrangère en pratiquant une politique intégration et d’assimilation. De leur côté, les étrangers ont, pendant longtemps, voulu rester peu visible, très probablement de crainte de mouvements xénophobes, toujours prêts à se déclencher lorsqu’il y a crise politique. Dans ces cas, comment repérer les immigrants de 3 ème génération ? Il n’y a pas de communauté, de quartier ethnique en France comme aux Etats- Unis. Cela se traduit, pour l’historien et pour l’ethnologue par une documentation peu nombreuse.

La tradition historique française est positiviste, c’est-à-dire qu’elle s’appuie sur les documents qu’ils soient archéologiques ou scripturaux. Elle s’est pendant longtemps méfié de la mémoire et des archives dites orales. Mais depuis le milieu des années soixante-dix, l’histoire de l’immigration présente un enjeu.

La question de la formation de la population française, de son histoire devient un enjeu politique. Cette histoire de la population, de sa constitution, des classes immigrées constitue aussi un partie de l’histoire de la classe ouvrière et des relations inter-ethniques. Gérard Noiriel résume dans son article paru dans les Actes de la recherche en sciences sociales les faits fondamentaux de l’histoire de l’immigration. Il part du constat que dans les discours, l’argumentation est basée sir l’histoire mais que les thèses des historiens de l’immigration ne sont pas utilisées. Ce recours à l’histoire est utilisé dans un sens précis, pour démontrer que l’immigration actuelle est d’une autre nature. Ce type de discours a été particulièrement employé dans les années quatre-vingt.

En 1984, date où Noiriel publie son article, deux ouvrages paraissent en librairie : L’immigration, une chance pour la France de Bernard Stasi, fils d’immigré italien et L’immigration : le choc d’Alain Griotteray. La problématique développée dans les deux ouvrages est semblable ; seules les conclusions diffèrent.

La France découvre, en 1984, le problème de l’immigration. Le Monde crée une rubrique spéciale dans son journal et la confie à Robert Solé. Il défend l’idée que la France est confrontée à un phénomène nouveau et que jusqu’à la Seconde guerre mondiale, la France avait su assimiler les immigrés. On assisterait depuis à un phénomène de rejet. Solé développe d’autre part l’idée que les immigrés sont, depuis, concentrés en quelques pôles urbains alors qu’ils étaient autrefois disséminés.

Bernard Stasi adopte le même argumentaire, mais il explique que les immigrés étaient auparavant d’origine européenne et que l’immigration est devenue africaine et musulmane. Il prétend que la France peut assimiler les musulmans à condition que la France se pluralise. Giotteray adopte la même problématique, mais il pense que le problème culturel et religieux est insurmontable.

Les sociologues qui ont enquêté dans le milieu immigré pensent qu’il y avait une immigration provisoire et que celle ci est devenu une immigration de peuplement, ce qui se traduit par l’apparition d’une seconde, puis troisième génération. Or ce sont ces générations qui se présentent comme les parties les plus problématiques de la population migrante. Il y aurait donc un phénomène nouveau.

La question qui se pose est donc de savoir si la problématique est nouvelle, si la question est réelle.

Il semblerait que ce type de raisonnement existait déjà avant la Seconde guerre mondiale. Les clivages politiques étaient alors les mêmes que ceux de nos jours. La question de l’immigration possède un caractère récurent et les derniers immigrés sont toujours les plus menaçants. En fait, l’immigration est utilisée comme une arme politique par les deux bords. Sur un plan xénophobe pour certains, pour accéder au pouvoir par d’autres parce que les immigrés faisant partie des classes sociales les plus défavorisées, joueront un rôle politique à travers la question syndicale. La véritable question, à savoir si la France peut assimiler les étrangers, n’est pas posée.

L’étranger a toujours été mal vu. La première immigration massive est celle des Belges dans la seconde partie du XIX ème siècle. Or les Belges qui venaient travailler dans les filatures du Nord étaient essentiellement des Wallons, donc des gens de même culture. Les positions à leur égard a changé avec l’arrivée massive des immigrés italiens (début du XX ème siècle). Les Belges sont alors devenus de bons immigrés. Quant aux Italiens, ils ont été intégrés après avoir été présentés comme inassimilables. A chaque vague, il y a reproduction du schéma précédent.

Ce problème de l’invasion se retrouve aussi dans la littérature ; deux romans de Danrit ont le mot invasion dans leur titre : l’invasion jaune et l’invasion noire. Ce thème est récurent dans la pensée de nombreux auteurs, notamment avec les différentes tensions internationales qui ont précédé la Première guerre mondiale.

Dans l’entre-deux-guerres, les migrations de travail ne se sont pas faites sans heurts, sans douleur. L’opinion publique était d’autant plus réservée que la France traversait une crise économique. Elle pouvait même devenir franchement hostile à l’immigration et se transformer en xénophobie.

Critique du « catalogue des idées reçues » concernant l’immigration.

L’immigration est un problème nouveau en France. Si l’on effectue une comparaison entre les recensements de 1931 et ceux fournis par le ministère de l’intérieur en 1984, les chiffres montrent qu’il y a eu en permanence un flux migratoire. La proportion est la même : entre 7 à 8% d’immigrés. Dans les années 20/30, la France est le pays à plus fort taux d’immigration.

Critique personnelle de Noiriel : Il faut comparer ce qui est comparable. Les données proviennent d’une part d’un recensement de population (1982), d’autre part des déclarations de la préfecture de police (1931). Comment ces données ont-elles été recueillies ? Quelle est la systématisation du recueil de ces données. D’autre part, entre ces deux dates, il y a un changement d’échelle non négligeable : en 1931 la France disposait d’un immense empire colonial - l’exposition coloniale de 1932 en témoignera - et en 1981, elle a perdu cet empire colonial. Où sont comptabilisé, de part et d’autre les ressortissants des anciennes colonies ?

La population avant la guerre était disséminée sur l’ensemble du sol national. La population était de ce fait plus facilement assimilable. Rien ne prouve qu’une population disséminée est plus facilement assimilable. Aujourd’hui la population serait concentrée dans des zones spécifiques. Avant la seconde guerre mondiale, les stratégies de recrutement de travailleurs immigrés pour les mines du Nord-Est faisaient appel à des régions entières de Pologne. Ces immigrés étaient ensuite regroupés dans des zones à forte concentration d’immigrés : 20%des Polonais résidaient dans des communes où ils représentaient plus de 50% de la population. Il y a donc bien concentration urbaine. Critique de Noiriel : Si rien ne prouve que la dissémination facilite l’assimilation, la concentration crée des solidarités « ethniques » qui constituent des bastions de résistance.

Dans les zones à forte concentration d’immigrés, les autorités sont confrontées à la mise en place de pouvoirs parallèles, entièrement aux mains de ces groupes solidaires. Cette constitution d’un Etat dans l’Etat ne favorise ni intégration, ni assimilation, car sa raison d’être est de substituer à un modèle qui existe, un nouveau modèle.
L’immigration avant guerre était célibataire.

Une immigration célibataire serait plus facilement gérable. Par le jeu du mariage l’intégration se ferait plus facilement. Avec cette affirmation le problème de la seconde génération est évacué. Si l’on veut faire appel à une population stable, il faut favoriser l’immigration familiale.

Critique de Noiriel : une immigration de célibataire pose différents problèmes, notamment ceux de la vie quotidienne des hommes seuls. Pour éviter certains problèmes de moeurs, les autorités privilégient l’installation familiale car elle préside à une plus grande stabilité. La question familiale ne se pose pas avec les familles monogames car on se trouve devant l’équation un homme + une femme = une famille. La question est différente avec la polygamie ou l’équation devient un homme + 4 femmes = une famille. On transpose alors des modes de vie totalement différents t les femmes répudiées peuvent fonder de nouveaux foyers en se remariant. Le problème n’est pas celui de la famille, mais la manière dont on peut contourner les lois concernant l’immigration.

Avant la guerre les immigrés s’intégraient dans la nation. Les mémoires publiées par certains immigrés montrent les vexations subies. L’intégration semblait facile parce que les immigrés étaient européens. L’idée d’Europe, à quelque exception prêt, n’existait pas dans l’entre-deux- guerres. Mentionner une quelconque idée européenne constitue un anachronisme.
Les immigrés étaient catholiques.

La France est un pays laïque où il y a une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Concordat de Napoléon (1805) et loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. La France est alors un pays laïque où la classe ouvrière est fortement déchristianisée. D’autre part, le catholicisme est très diversifié. Il serait intéressant de connaître les opinions du catholicisme social (Marc Sagnier sur cette question de l’immigration).

Dans le Sud-Est l’immigration arménienne est très importante, notamment dans les années 20 après qu’ils aient été chassés de Turquie. Or les Arméniens sont orthodoxes et font partie de l’Eglise autocéphale d’Arménie. A la même période arrivent de nombreux juifs d’Europe centrale qui sont soucieux de maintenir la tradition juive.

Le catholicisme polonais a parfois été considéré comme un frein à l’intégration et à l’assimilation. Les Polonais restaient entre eux pour célébrer le culte. Le clergé était Polonais, les sermons faits en Polonais, ce qui avait pour effet d’agacer les autorités civiles qui ne pouvaient contrôler ce qui se disait. Le clergé français était favorable au regroupement des communautés polonaises qui étaient ainsi moins soumises à l’influence des syndicats laïques et marxistes.
Critique de Noiriel : Il prend ces différents éléments comme une succession de parties indépendantes, alors qu’ils font partie d’un tout : la culture. Le catholicisme, la famille constituent plus des représentation d’une culture chrétienne que l’on oppose à une culture musulmane. Pour ne pas avoir à prendre en compte le phénomène culturel dans sa globalité avec ce que cela recouvre de mode de vie, Noiriel a découpé certaines tranches de la culture pour pouvoir les soumettre aux présupposés de sa thèse. Notons d’ailleurs que l’immigration européenne en France est une immigration essentiellement chrétienne, voire catholique et non protestante. L’immigration juive en France n’a pas été sans heurts, notamment dans l’entre-deux-guerres. La question de l’assimilation et de l’intégration des immigrés est avant tout culturelle En fait le problème de l’immigration est mal posé. C’est celui d’un pays disposant de richesses qui cherche à préserver la qualité de vie de ses habitants en mettant en place des barrières contre la pauvreté. Les pauvres, les immigrés, n’ont de cesse de venir dans les pays riches.

Noiriel pose des questions, mais pas les bonnes. Il est encore pris dans le système de 1894 où l’on dénie toute valeur à la nation, où pendant longtemps on a dénié toute valeur à la différence ethnique et où seule comptait la différence de classe. Seule la lutte des classes était privilégiée et rien de devait entraver cette vision marxiste de la société. Or en 1984, l’Union soviétique est engagée depuis quatre ans en Afghanistan dont elle ne peut se dépêtrer ; des mouvements de dissidents font entendre leurs voix (Sakharov, Rostropovitch, etc.). A partir de 1985, Gorbatchev mènera une politique différente qui conduira en cinq ans à l’écroulement du système soviétique et du marxisme-léninisme. Il faut substituer autre chose à la lutte des classes...

Conclusion.
L’intégration se fait dans le milieu dans lequel on vit. Les difficultés nouvelles proviennent selon Noiriel du fait que la France est en crise ; c’est une crise du modèle national.

On a d’autre part transposé en France la situation coloniale avec les nombreux immigrants d’origine maghrébine et africaine. Cela s’est traduit par un problème de racialisation des immigrants. La France a perdu ses colonies en 1960, et depuis l’immigration provient de ses colonies. A la perte de prestige sur le plan international, s’ajoute la venue d’anciens sujets sur le territoire national.

mardi, décembre 13, 2005

L’HISTOIRE CACHEE DE NAPOLEON BONAPARTE


En ce mois d’octobre 2002, on commémore en France le bicentenaire de la Légion d’Honneur instituée par Napoléon BONAPARTE. Des livres, un spectacle grandiose ainsi qu’une série télévisée ont été consacrés à l’Empereur. La télévision française a diffusé une série à l’occasion de cet évènement. Cette adaptation audiovisuelle est tirée de l’œuvre de Max GALLO, historien et biographe.

Or une fois de plus, on constate qu’une partie importante de l’histoire de France, à savoir le rétablissement de l’esclavage en 1802, a été niée. Logique puisque à ce jour, l’esclavage n’est toujours pas traité dans les manuels scolaires d’histoire et que les français continuent d’honorer de manière hystérique la mémoire de celui que je me permet de qualifier "d’ancêtre d’Hitler".
« Pour le sens de l’Histoire, le rétablissement de l’esclavage n’a aucun sens »
Ce qui est grave c’est que Max GALLO a pu affirmer en direct sur CANAL + que "Oui, Napoléon a rétabli l’esclavage aboli par la convention en 1794 ... mais pour le sens de l’histoire cela n’était pas important". Cette affirmation, qui rappelle celle de Le Pen sur le "détail des chambres à gaz", n’a soulevé aucune protestation de la part des mouvements dit anti-racistes alors qu’au même moment, on célébrait en Guadeloupe le bicentenaire du mouvement de résistance guadeloupéen aux armées napoléoniennes.

La convention avait aboli l’esclavage le 16 Pluviôse An II (4 Février 1794). Or, le 18 Brumaire An 7 de la Révolution française (le 9 Novembre 1799), BONAPARTE prend le pouvoir par la force d’un coup d’Etat. Il se trouve alors devant une situation embarrassante puisque l’empire colonial français est considérablement réduit. La Martinique, Sainte-Lucie, Trinidad sont depuis 1794 sous domination anglaise. De plus, il faut rétablir l’ordre à Saint-Domingue (actuel Haïti), en Guyane et en Guadeloupe où l’esclavage est aboli. Mais c’est surtout que l’Empereur et son impératrice, Joséphine De Beauharnais, fille de famille esclavagiste martiniquaise, n’acceptent pas que des Nègres osent défier le pouvoir « Blanc » en particulier en Haïti avec Toussaint-Louverture [1] et en Guadeloupe avec Louis Delgrès « hommes de couleur » encadrant l’armée et l’administration.
« La liberté est un aliment pour lequel l’estomac des nègres n’est pas préparé ».

En 1801, les intentions du petit corse et des autorités françaises sont claires : il faut rétablir l’esclavage à Saint-Domingue et à la Guadeloupe. Le 14 Novembre 1801, Décrès, alors Ministre de la Marine et des colonies déclare : « ... Je veux des esclaves dans les colonies. La liberté est un aliment pour lequel l’estomac des Nègres n’est pas préparé. Je crois qu’il faut saisir toutes les occasions pour leur rendre leur nourriture naturelle sauf les assaisonnements que commandent la justice et l’humanité. Je crois qu’il faut envoyer une force considérable en Guadeloupe, non pour la réduire à ce qu’elle était mais à ce qu’elle doit être ».

Les évènements qui surviendront en 1802 en Guadeloupe mettent en avant le racisme des autorités françaises de cette époque envers les nègres et ce, quelle que soit la couleur de leur peau. Les massacres de Mai 1802 avaient comme objectif non seulement de remettre les Noirs sous le joug de l’esclavage mais aussi de leur faire admettre que le maître blanc ne pouvait accepter d’être défié impunément. Ceci devait servir d’exemple aux autres Nègres des colonies françaises.

Les troupes du Général RICHEPANSE [2] qui devaient rétablir l’esclavage au soir du 28 Mai 1802, massacrèrent 10.000 hommes et femmes (soit 10% de la population) qui osèrent prendre les armes pour défendre leur liberté si chèrement acquise. Cette véritable guerre constitue pour la Guadeloupe un traumatisme, une rupture sociologique et psychologique importante. En 1852, l’arrivée au pouvoir de Louis Napoléon BONAPARTE (le neveu du premier) ravivera pendant longtemps le souvenir de cette terreur et les craintes d’un retour à l’esclavage restées vivace dans la mémoire des Guadeloupéens. Cette peur perdurera jusqu’en 1910, année de conflits sociaux très graves dans le secteur cannier.
« Le processus de rétablissement de l’esclavage et la résistance des héros de la liberté ».

En Mars 1802, la France et l’Angleterre signent le traité d’Amiens. La Martinique redevient française et Bonaparte y maintient l’esclavage [3]. Mais la Guadeloupe n’est pas la seule cible de l’Empereur puisqu’il enverra en même temps 12.000 hommes, dirigés par son beau-frère le Général LECLERC, tenter de rétablir l’esclavage à Saint-Domingue. Celui-ci échouera puisqu’il aura à faire face à une armée de vaillants combattants sous la houlette de TOUSSAINT-LOUVERTURE et DESSALINE, qui vaincront leurs assaillants et proclameront la Première République NOIRE du monde occidentale sous le nom d’Haïti le 4 Janvier 1804.

Le 6 Mai 1802, les bateaux abords desquels se trouvent les 3.470 hommes de l’armée dirigée par le Général RICHEPANSE accostent sur les plages de KARUKERA. A ce moment là, c’est Magloire PELAGE « homme de couleur » martiniquais, Chef de Brigade, officier le plus gradé de la Guadeloupe, qui gouverne l’île.

Le contre-amiral LACROSSE, déjà présent en 1794 pour l’abolition de l’esclavage, est de retour, envoyé par Napoléon 1er, pour reprendre en main la colonie avec, cette fois-ci, une sinistre mission secrète : rétablir l’esclavage. Louis DELGRES, officier métisse martiniquais, est son aide de camp. De Juin à Octobre 1801, LACROSSE fait arrêter plusieurs officier noirs et mulâtres de l’armée constituée en 1794. Cela déclenchera le 21 Octobre une réaction populaire menée par le Capitaine Joseph IGNACE. Ce dernier mettra le contre-amiral aux arrêts et convaincra DELGRES, qui a compris les véritables enjeux de son « ami », de rejoindre ses frères de couleurs. Il y aura un affrontement larvé entre deux tendances : l’armée encadrée par les capitaines IGNACE, MASSOTEAU, GEDEON, DELGRES et les « Républicains » loyalistes parmi lesquels PELAGE. Le 5 Novembre 1801, LACROSSE est expulsé vers la France.

Les troupes - hommes et femmes - du Capitaine IGNACE, principal dirigeant de la résistance guadeloupéenne, se dirigent vers Pointe-à-Pitre. Ces 200 soldats, sous la houlette des lieutenants MASSOTEAU, PALERME, CODOU, DAUPHIN, JACQUET rejoignent après un jour de marche le Colonel DELGRES et commence alors la guerre de résistance contre les armées napoléoniennes. Durant près d’un mois, du 6 au 28 Mai 1802, l’armée de libération de la Guadeloupe résistera aux soldats de RICHEPANCE. Alors que DELGRES prend la direction de Matouba (au sud de l’île sur la Basse Terre), Ignace se rend en Grande-Terre pour y soulever la population. Le 25 Mai, il livre sa dernière bataille au fortin de bainbridge (près de Pointe à Pitre) avec près de 700 hommes et femmes. Vers 18 H 30, le fortin, totalement encerclé par les troupes du Général GOBERT (aide de Richepanse) est pris d’assaut. La légende dit qu’Ignace, ne voulant pas être fait prisonnier se brûla la cervelle en criant : « Vous n’aurez pas pas l’honneur de me prendre en vie ». Gobert le fait décapiter et sa tête est exposée sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre jusqu’à putréfaction.
« VIVRE LIBRE OU MOURIR ».

C’est alors que DELGRES, ayant appris la mort de son frère de lutte, se dirige vers l’habitation DANGLEMONT au MATOUBA. Il s’y réfugie le 28 Mai avec 300 de ses compagnons d’armes, après avoir livré bataille et soulevé lui aussi la population. Mais devant la supériorité en hommes et en munitions de l’armée ennemie, ceux-ci décidèrent de s’enfermer dans l’habitation principale. Ils piégèrent l’ensemble des bâtiments en y disposant des barils de poudre à canon.

Le 28 Mai 1802, vers 15 H 30 DELGRES rassemble ses hommes autour de lui et ordonne de faire sauter toute l’habitation. C’est ainsi que ces courageux combattants de la liberté mourrons entraînant avec eux l’avant-garde des troupes de Richepance au cri de « VIVRE LIBRE OU MOURIR ».

Le rétablissement de l’esclavage fut décrété le soir même de ce jour mémorable. Il sera officialisé le 16 Août 1802 par un arrêté stipulant ; « la colonie de la Guadeloupe et dépendance sera régie à l’instar de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tobago et des colonies orientales, par les mêmes lois qui y étaient en vigueur avant 1789 » c’est à dire le retour à l’application strict du Code Noir et à la cruauté qui caractérisait le comportement des maîtres blancs envers leurs esclaves. Ce crime contre l’humanité perdurera jusqu’au 27 Avril 1848 ou il sera définitivement aboli par le gouvernement de la 3ème république. En Guadeloupe l’application aura lieu le 27 Mai.

Mais il ne faut pas croire que les noirs de la Guadeloupe acceptèrent docilement de retourner sous les coups de fouets. La résistance perdurera pendant les 46 ans de retour à ce qu’il est convenu de qualifié de crime contre l’humanité. Elle augmentera même puisque des multitudes de groupes de Neg Mawon s’organiseront et forceront les Républicains de 1848 a prendre enfin en considération la liberté et la citoyenneté des africains-guadeloupéens.

Il faut aussi rendre hommage à nos vaillantes combattantes de la liberté que furent MARIE-ROSE et SOLITUDE [4] et à travers elles, toutes ses femmes anonymes, esclaves, violées quotidiennement par leurs maîtres et qui, par résistance s’avortaient au péril de leur vie pour ne pas donner naissance à un futur-esclave. Solitude la Mulâtresse fut une compagne de lutte d’IGNACE et de DELGRES. Ayant pu échapper à l’explosion du 28 Mai 1802, enceinte au moment de son arrestation, Richepanse ordonna qu’on la pende le jour de sa délivrance. Elle fut pendue le 29 Novembre 1802 à l’âge de 30 ans et son enfant vendu comme esclave. Le même sort a été réservé à MARIE-ROSE, la femme de DELGRES également pendue à BAILLIF.
« Juger Napoléon, Richepanse et Gobert est un devoir de réparation envers les Africains-Guadeloupéens ».

Le 10 Mai 2001, les parlementaires de la république française ont adopté une loi qualifiant la traite, la déportation et l’esclavage de millions d’hommes et de femmes noirs, comme crime contre l’humanité. Logiquement et conformément à cette Loi, Napoléon, le gouvernement de l’époque ainsi que les militaires encadrant l’expédition en Guadeloupe et Haïti pour y rétablir l’esclavage sont coupables de ce crime puisqu’il s’agit d’un acte qu’ils ont directement perpétués.

Bien longtemps on nous a fait croire que RICHEPANSE et GOBERT n’étaient que des petits soldats aux ordres de leur empereur, mais il n’en est rien. Bien au contraire. Richepanse a fait une carrière fulgurante au sein de l’armée française pendant la révolution et contribue de façon décisive à la victoire des français sur les autrichiens en Hohenlinden le 3 Décembre 1800. Quant à GOBERT, Blanc de Guadeloupe, son rêve de revanche s’exauça le 28 Mai 1802. C’est donc à des hauts dirigeants de l’armée que Napoléon confie sa sinistre mission.
« La traitrise de PELAGE »
PELAGE était gouverneur de Guadeloupe au moment du débarquement des troupes napoléoniennes. Lors de la scission causée par IGNACE et DELGRES, il prit partie pour le contre-amiral LACROSSE. Au moment de l’expulsion de ce dernier, PELAGE se rangera définitivement aux côtés des esclavagistes. Il organisera les arrestations de ses frères de couleurs. Il en sera d’ailleurs très récompensé puisqu’il terminera sa carrière militaire très zélée au sein de l’armée espagnole.
Ces évènement tragiques sont toujours occultés de l’histoire collective de la France. Nos enfants connaissent parfaitement le nom de Joséphine De Beauharnais et de Napoléon mais ignorent ceux de DELGRES, IGNACE et les autres puisque l’état colonial français, à travers son système éducatif, tente de les transformer en bons petits français ignorant leur propre histoire donc de leur propre personnalité et de leur vécu. Comment s’étonner alors ils errent en cherchant leur identité et qu’ils tentent vainement de s’affilier à des ancêtres qui leur paraissent glorieux mais qui ne leur appartiennent pas.
C’est ainsi, par exemple, que la maison martiniquaise de « la douceur des îles » de l’Empereur fait partie du patrimoine martiniquais et est, à ce titre, toujours bien entretenue alors que les héros de la résistance anti-esclavagiste n’avaient même pas de sépulture ni de statue à leur effigie. Même RICHEPANSE, mort à 32 ans, est enterré au Fort qui portera son nom jusqu’en 1998 à basse-terre. Ce grave oubli a été réparé puisqu’en 1999 DELGRES, IGNACE, SOLITUDE et leurs compagnons ont leurs statues érigées aux Abymes, en Guadeloupe et que le Fort a été rebaptisé « FORT DELGRES ».
Mais qu’on le veuille ou non, malgré toutes les tentatives négationnistes orchestrées par l’ordre colonial pour nous amnésier de notre histoire, la mémoire de notre passé se transmet dans nos veines. Ainsi, lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, je voyais les anciens qui, en passant devant l’arbre qu’on appelle le fromager ou l’arbre aux voyageurs, découvraient leur tête avec respect, semblant saluer cet Arbre.
Lorsque je demandais l’explication de ce rituel, personne ne pouvait me répondre. C’est bien plus tard, alors que j’étais déjà adulte qu’un ancien me donna la signification de ce geste. Les branches de l’Arbre aux voyageurs servaient de potence pour les nègres rebelles. Ils y étaient pendus et leur cadavre exposé jusqu’à putréfaction. C’est ainsi que, cent-cinquante ans après la seconde abolition de l’esclavage nos anciens continuent à saluer l’âme de ses « étranges fruits » qui ne poussaient pas seulement dans les états du sud des états unis.
Alors, au nom de leur mémoire, au nom de tous ceux qui ont lutté pour notre liberté, il faut qu’en cette année 2002, Napoléon, Richepanse, Gobert soient aussi jugés et reconnus coupables de crime commis contre l’humanité envers les africains déportés dans les colonies françaises ainsi qu’envers leurs descendants. C’est à ce prix que la France en aura enfin fini de se repentir de son passé colonial. A l’heure ou le gouvernement français instaure un haut conseil à l’intégration, il serait grand temps qu’il pense d’abord à intégrer notre histoire dans les manuels d’enseignements scolaires.

[1] TOUSSAINT-LOUVERTURE - Ancien esclave, affranchi, devenu un des chefs de la résistance haïtienne à l’esclavage. Gouverneur de l’Ile d’haîti, il fut déporté en France et mourut au fort de Joux en 1807 ;

[2] RICHEPANSE : Beau-frère de Napoléon BONAPARTE, mort à l’âge de 32 ans en Guadeloupe.

[3] En 1794, les békés martiniquais ont préféré s’allier avec les anglais plutôt que de libérer leurs esclaves.

[4] MARIE-ROSE et SOLITUDE faisaient parties de groupement de neg-mawon. Pendant longtemps leur histoire ainsi que celle des autres femmes résistantes fut occultée. Pour certains même elles n’étaient que des légendes.

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