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mercredi, novembre 28, 2018

Pourquoi le Parlement Européen doit voter la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.


« Et le silence se fait profond comme un coffre-fort ! ». Aimé Césaire

Convaincus que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, commis à partir du XVe siècle, aux Amériques, aux Caraïbes, dans l’océan Indien ainsi qu’en Europe au détriment des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes fut un crime contre les droits des gens. 

Affirmant que ce crime contre le droit des gens a eu pour conséquence :

a) Le meurtre de membres d’un groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique ou mentale ;
d) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ;
Doit être qualifié de génocide, conformément à l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 novembre 1948.

Convaincus que la traite négrière transatlantique, ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, commis à partir du XVe siècle, aux Amériques, aux Caraïbes, dans l’océan Indien, ainsi qu’en Europe au détriment des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes ; a laissé des traces ineffaçables dans la mémoire des descendants de ce crime contre le droit des gens, ainsi que dans celle de l’humanité toute entière, car à l’origine du racisme et de la bestialisation de l’Homme.

Réaffirmant que ce crime de génocide a eu des effets destructeurs sur nos sociétés et sur l’humanité, car étant à l’origine de la hiérarchisation des êtres humains, de la théorisation de supériorité raciale, doctrine ayant débouché sur toutes les atrocités et ignominies du 19 e et 20 e siècle : génocide des Tasmaniens, des aborigènes, colonisation, génocide des Arméniens, Shoah, etc.

Considérant que la responsabilité de certains Etats occidentaux n’est pas à démontrer.

Invite le parlement européen à voter la déclaration tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, déposée par les députés européens, Bernard LEHIDEUX et Marielle de SARNEZ.

Tony Mardaye
www.collectifdom.com 
Vendredi 29 Avril 2005

jeudi, mai 24, 2012

En ce 23 mai, le 10 mai et la loi Taubira furent présents dans les discours et les pensées


Square du 23 Mai


Le CM98   et le Collectif du 23 mai organisaient la commémoration  du souvenir des victimes de l’esclavage et de la traite négrière  dans la ville de  Saint- Denis (93).

Aux premiers abords, la foule m’apparut relativement nombreuse, quoique lâche par rapport à l’espace disponible, les gens venaient et partaient, d’autant que le 23 mai est un jour ouvré. In fine,  on pouvait considérer que la manifestation connut un engouement et un certain succès qui doivent être amplifiés.

Les cérémonies du 23 mai débutèrent par une « grande fresque humaine représentant la cale d’un bateau négrier sur le Parvis de la Basilique de Saint-Denis »  (voir le programme de la manifestation).

Je ne m’appesantirai pas sur tous les aspects de cette commémoration mais simplement   sur l’inauguration du square du 23 mai 1998 et les discours qui s’ensuivirent.

P.  Braouezec, V. Romana, D. Paillard, J-P. Huchon

Le square du 23 mai fut inauguré en présence de Monsieur le maireDidier Paillard, du président  de la région d’île de France Jean-Pierre Huchon, qui à l’occasion  informa  l’auditoire de son grand-père martiniquais, du président du conseil général, le député  Patrick Braouezec, du délégué inter-ministériel à l’égalité des chances des ultramarins, Claudy Siar et de nombreuses personnalités politiques ou associatives : Serge et Viviane Romana, Françoise Verges, Jocelyn Obertan…

En prémices de leurs discours,  les politiques rappelèrent l’attachement qu’ils portent aux Outres-mers, ainsi qu’aux populations émanant de ces territoires. Toutefois, leurs paroles ont été convenues, quand il s’est agi de relater  l’ignominie que fut l’esclavage transatlantique, des afflictions passés, qu’un peuple en raison de sa couleur de peau, eut à subir  une des plus grandes avanies, une des plus grandes abjections, une des plus sordides ignominies  que l’homme eut à commettre envers son semblable, tant soit peu, que nous le fûmes, leurs semblables, à ce moment de l’histoire et non des bêtes de somme.
Françoise Verges et Serge Romana

Mais reconnaissons, que c’est un exercice difficile pour ces personnalités politiques, car porteur d’une hérédité historiquement culpabilisante, donc d’une responsabilité historique dans cette tragédie pluricentenaire. Admettons aussi, qu’il n’est guère commode de s’auto flageller pour des fautes ayant été commises par des aïeux.

Quelques-uns des politiques  comparèrent l’Esclavage avec la Shoah, citant du Primo Levi (je crois que les Antillais se gardent dorénavant de telles comparaisons, car reproche leur étant systématiquement fait de raviver la guerre des mémoires ou  de hiérarchiser les souffrances).

D’autres intervenants à la tribune firent le parallèle, de ce qui se passe encore dans certains pays, tels que le Niger, le Soudan et la Mauritanie où l’esclavage perdure où des marchés aux esclaves se tiennent encore en place publique et ce au grand jour.

Toutefois, les propos n’eurent comme point focal que le passé, il eut été fait mention des formes insidieuses de l’esclavage moderne, et les conséquences pernicieuses (racisme, discrimination, préjugés) de l’esclavage sur les descendants de ce crime, influant que si  la traite négrière transatlantique et l’esclavage des Nègres aux Amériques est un fait du passé, les incidences négatives sur les  descendants des populations esclavagées sont encore présentes dans nos sociétés actuelles et obèrent bien des perspectives, tuent bien des potentialités, freinent bien des réussites.

Claudy Siar

L’ordre protocolaire voulant que ce soit l’état qui clôt les discours, ce fut le délégué interministériel Claudy Siar,  qui discourut avec l’emphase que nous lui connaissons, parlant de générations sacrifiées, de ses combats, de la première  marche (la Fête des nègres marrons) qu’il organisa en 1993, il parla avec son cœur et fut entendu par la foule.

Il s’attarda plus que les autres sur Christiane Taubira, ministre de la justice et Gardes des Sceaux, qui en ce moment fait face à des critiques nauséabondes de la part de l’UMP et de son président Jean François Copé,  des nervis de l’extrême droite, ainsi que de personnalités qui par leurs propos en sont idéologiquement proches, comme Eric Zemmour dont le nouveau credo est la défense de l’Homme Blanc, que madame Taubira menacerait.

Et justement, à travers les attaques ad hominem contre la ministre de la justice, nous mesurons que les chemins de l’égalité sont encore loin et l’intérêt de telles commémorations, car les mentalités sont empreintes de racisme.


 Tony Mardaye

vendredi, mai 06, 2011

Extrait : Un peu d'histoire de la colonisation de la Martinique




En 1635, le sieur Liénart de l’Olive  voulut faire la guerre aux Caraïbes, Du Plessis s’y opposa arguant : « cela serait contraire aux ordres du Roi et des seigneurs de la Compagnie qui, ayant pour but principal la conversion de ces infidèles, voulaient qu’on entretînt  la paix avec eux pour faciliter ce dessein[1]. »  Mais l’Olive, n’oubliait pas l’objectif de la colonisation, la conversion des Sauvages, et dès le début il s’y employa. La mort de Du Plessis, lui laissa les mains libres et trouva un prétexte pour  attaquer les Indiens : «En 1636, un an après l'arrivée de l'Olive et Duplessis, et quelques mois après la mort de ce dernier,  l'Olive décida d'exterminer  les "Sauvages".  La majorité se cacha;  deux furent pris et massacrés; deux autres faits  prisonniers.[2] »  Les missionnaires s’insurgèrent en parlant de « conspiration ». Du Tertre, le P. Raymond et  les autres religieux s’opposèrent à la politique menée par de l’Olive : « Il n’était pas permis de faire la guerre injustement à une nation libre et lui ravir ses biens et habitations[3].»  Les Français prirent l’avantage, mais l’insécurité  fut telle, qu’ils durent se terrer dans leurs forts, car les embuscades succédaient aux embuscades. 

En 1640, la paix revint après une médiation de Dyel Du Parquet (Gouverneur de la Martinique) avec les Indiens et la nomination d’Aubert comme gouverneur en  remplacement de l’Olive. Mais en 1650, les guerres redémarrèrent, en 1656 les Caraïbes firent  une alliance avec les Nègres marrons qu’ils débauchaient des plantations[4]

En 1657, ils attaquèrent les colons au Morne Riflet[5] ; et la même année, les Caraïbes signèrent la paix : « Quoique la paix eût été conclue avec les Caraïbes, cela ne les empêchait pas de nuire aux Français (…) Après les avoir armés de flèches et de boutous, les Caraïbes les roucouèrent à leur façon afin qu’ils ne fussent pas reconnus, et ces deux nations sauvages de l’Afrique et de l’Amérique, mêlant leurs haines barbares contre leurs maîtres et leurs vainqueurs, couraient à la faveur des ténèbres, la torche à la main, brûlant les cases et massacrant ceux qui fuyaient à leur approche[6].» L’une des ripostes nous est racontée, par l’historien Sidney Daney, un des tenants du système colonial, un esclavagiste avec la mentalité de son époque, avec tout le mépris,  l’arrogance et la fatuité  que cela implique, affichant la supériorité des siens comme une affirmation d’une irrécusable évidence : « Les Français en firent un carnage général, sans distinction de sexe ni d’âge. C’est ainsi que cette nation se vit chasser encore d’une de ses îles par les Européens, et que la Martinique en fut entièrement délivrée, sur la fin de l’année 1658 [7].» Si la Martinique se trouvait « délivrée» de ses autochtones, ces derniers n’étaient pas encore vaincus, et en l’an 1660, Houel  fut chargé par les Gouverneurs de la Martinique et de St Christophe, d’établir un traité de paix avec les Indiens : « parce que la dite Isle Martinique était engagée dans la guerre avec les  dits Sauvages il y a plus de six ans, qui  a causé de très grands malheurs par les meurtres, incendies et enlèvement de Nègres, fait par les dits Sauvages, en quoi le service du Roi  a reçu un notable préjudice.[8]» Ils négocièrent avec « quinze Sauvages des plus renommés des isles de Saint-Vincent, de la Dominique, et de ceux qui avaient été chassés de celle de la Martinique. » L’une des conditions de cet accord de  paix,  fut que les Indiens rendissent les cinq cents Nègres esclaves volés sur les habitations et que les colons cessent toute tentative de peuplement sur Saint-Vincent et la Dominique, qui resteraient « leur seul lieu de retraite. »



Tony Mardaye


[1] Du Tertre, I, 83.
[2] Du Tertre, I, 88
[3] Père Raymond Breton, Relation de l’île de la Guadeloupe, Basse-Terre, Société d’Histoire de la Guadeloupe, 1978, I,  p. 92
[4] « Les nègres africains, déjà en grande quantité, étaient depuis quelques temps, attirés par les caraïbes dans les bois où ils vivaient dans un état de vagabondage, appelé, aux colonies, marronage. Ces nègres, profitant de l’irruption des Sauvages, qui avaient fait fuire les habitants  vers le fort Saint-Pierre, s étaient grossis de ceux qui quittèrent alors leurs maîtres, et s’étant partagés en bandes, les uns s’étaient joints aux Caraïbes, les autres s’étaient mis à piller, brûler, tuer et commettre les atrocités les plus horribles. »  Sidney Daney, op. cit., p. 74
[5] Ces excursions nocturnes et sanglantes   durèrent un an. Les Caraïbes et les nègres, enhardis par l’inaction des colons, ne s’astreignirent plus à profiter des ombres de la nuit pour se livrer à leurs déprédations et à leurs meurtres. Ils poussèrent l’audace jusqu’à s’avancer en plein jour, le 29 août 1657, sur des mornes qui dominent Saint-Pierre, appelé Morne Riflet, brûlèrent quelques cases, tuèrent plusieurs personnes à coups de flèches… Sidney Daney, op, cit., p. 81.
[6] Sidney Daney de Marcillac : Histoire de la Martinique depuis la colonisation jusqu’en 1815, Fort Royal, imp. E. Ruelle, 1846. réimprimé en 1963 par la société d’histoire de la Martinique Ed.  des Horizons, p.81.
[7] Sydney Daney, op cit., p.108
[8] Du Tertre, I,  p 564 à 570..

dimanche, novembre 20, 2005

Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 5

E) Au source de la construction du cannibalisme des Indiens


La première source faisant état de l’anthropophagie des Indiens caraïbes, émane de Christophe Colomb lors de son premier voyage, qui relate dans son Journal de Bord, les dires d’Indiens rencontrés dans la mer des Antilles, fuyant les Caraïbes qui lui aurait exprimé (du moins à ses interprètes arabes): «la terreur d’être mangé les rendait muets et qu’il ne pouvait les délivrer de cette peur. Ils disaient que les canibas n’avaient qu’un œil et une face de chien.17» Il est écrit qu’il ne prit pas ces propos au sérieux, mais au cours de son deuxième voyage, débarquant en l’île de la Guadeloupe, il rencontra un groupe de femmes qui s’approchant d’eux: «les mêmes femmes vinrent le supplier qu’on les conduisit aux navires, indiquant par signes que les gens de l’île ne les retenaient en esclavage que pour le manger. […] Les femmes faisaient entendre qu’elles préféraient se confier à des étrangers, quels qu’ils puissent être, que de rester au milieu de ces barbares qui avaient dévoré leurs maris et leurs enfants.18» les marins à la recherche de vivres, poursuivant l’inspection des lieux, ils remarquèrent que: «Ces cabanes étaient carrées d’ailleurs, et non rondes comme la généralité de celles que les Espagnols avaient vues jusque-là.
Ils trouvèrent de grands perroquets, du miel, de la cire, des instruments tranchants, des espèces de métiers destinés à tresser les nattes dont étaient faites les parois de leurs demeures, et enfin un bras d’homme embroché pour être rôti.19» s’appuyant sur les archives de son père voilà les éléments pouvant conforter l’anthropophagie des Caraïbes qu’il apporte.


Quelle est la part de vérité dans ces témoignages, pouvons nous prendre en compte les propos des femmes essayant de fuir la servitude des Caraïbes, sachant que les Espagnols ne comprenaient pas leur langage, seul le bras prêt à être rôti, pourrait retenir l’attention, et faire penser que l’intrusion des marins avait interrompu un festin cannibale, mais tout cela paraît bien léger. Le traducteur du texte (Muller), faisait remarquer: «Pour suppléer sans doute au peu d’étendue que l’Amiral donne par lui-même à l’observation des mœurs et coutumes des Indiens, notre auteur imagine de placer ici un cahier qu’il dit avoir trouvé dans les papiers de son père. C’est l’œuvre d’un pauvre moine hiéronymite, qui connaissait la langue du pays, et à qui l’Amiral avait, paraît-il ordonné de rassembler tout ce qu’il pouvait apprendre des traditions et des croyances des Indiens. En somme, maigre et indigeste ramassis de fables sans intérêt, que Fernand Colomb aurait dû ne pas insérer dans son livre. Nous croyons bien faire en l’oubliant dans notre traduction.20» Les éléments imputant aux Caraïbes des pratiques anthropophagiques, ne sont guères fiables et pourtant ils seront repris amplifiés, pour construire la fable du Caraïbe cannibale. En France, ce mythe se popularise – entre autres - en France au XVI e siècle, avec la parution de l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil dite Amérique, de Jean de Lery, écrit en 1578, la première édition que nous avons consulté étant pratiquement illisible, nous utiliserons les textes de la cinquième édition (1611) publiée à Genève, où il est écrit à la page 230 et suivantes: «guerre mortelle contre plusieurs nations de ce pays-là: tant y a que leurs plus prochains & capitaux ennemis sont, tant ceux qu’ils nomment Margaias que les Portugais Peros leurs alliez: comme au réciproque lesdits Margaias n’en veulent pas seulement aux Tououpinambaults, mais aussi aux François leur confederez. Nó pas, quant à ces Barbares, qu’ils se fassent la guerre pour conquérir les pays & terres les uns des autres, car chacun en a plus qu’il ne lui en faut: moins que les vainqueurs prétendent de s’enrichir des dépouilles, rançons & armes des vaincus: ce n’est pas, di-ie, tout cela qui les meine. Car, comme eux-mêmes confessent, n’estans poussez d’autre afection que de venger, chacun de son costé, les pares & amis, lesquels par le passé ont esté prins & mangez, à la façon que ie dirai au chapitre suiuant, ils sont tellement acharnez les uns à l’encontre des autres, que quiconque tombe en la main de son ennemi, il faut sans autre composition il s’attĕde d’estre traité de même; c’est à dire, assomé, boucanné & mangé.» La suite de ce texte est bien plus explicite, il décrit les guerres, la capture, les préliminaires à la guerre, c'est-à-dire les fameuses harangues des vieillards récapitulant tous les maux, les souffrances et les afflictions causés par leurs ennemis héréditaires: «gens de ma nation, puissans & et tres-forts ieunes hommes, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire: plustost, nous disposans de les aller trouuer, faut-il que nous-nous facions tous tuer & manger, ou que nous ayons vengeance des nostres», le retour des guerriers avec leur butin humain, et la manière dont-ils boucaneront leurs prisonniers: «tout ce qui se fera empoigné, soit hommes, femmes ou enfans, non seulement sera emmené, mais aussi quand ils seront de retour en leur pays tous seront assommez, puis mis par pieces sur le boucan, & finalement mangez.». Ce texte est à notre avis la grande source historique des chroniqueurs français du XVII e et du XVIII e siècle, qui chacun à son tour, y puisera son inspiration et l’adaptera en fonction des besoins de leur propre propagande, en y apportant des réserves ou des témoignages visuels, nous en citerons deux exemples, de la vision des chroniqueurs, en prenant celui qui est sans doute le moins connu: Jean de Clodoré (16..-1731) et le plus connu: Jean Baptiste Labat (1663-1738), sachant que tous les autres ont écrit sur le sujet.


Dans sa: Relation de ce qui s’est passe dans les isles & Terre-Ferme de l’Amérique, pendant la dernière Guerre avec l’Angleterre, & depuis en exécution du traitté de Breda, chez Gervais Clouzier, t.,I, Paris 1671. Jean de Clodoré qui dans son sommaire indique:
«Depuis les Espagnols pretendans avoir reconnu que les naturels de ces isles estoient antropophages, ils demanderent persmission aux roys de Castille de les captiver, c’est à dire de les prendres & d’en faire des esclaves, (ce qu’ils pratiquerent en beaucoup d’autres endroits sans permission) de sorte qu’ils n’aborderent plus les Antilles que les armes à la main, & en qualité d’ennemis declarez, & que les Indiens qui les habitoient se preparoient à leur faire la plus cruelle guerre qui leur estoit possible.»


L’auteur officiel de cette relation, car d’aucuns supposent qu’il est en réalité l’œuvre du sieur de la Barre, ne confirme pas l’anthropophagie des Caraïbes, mais l’avance comme un prétexte trouvé par les Espagnols afin de se procurer des esclaves. Quant à Jean Baptiste Labat, le chroniqueur le plus connu et sans doute le plus contesté, car certains voyant en lui l’auteur qui a le plus plagié les textes de ses prédécesseurs et de ses contemporains; sur le sujet, il avance à la page 320 à 324 de son quatrième tome (1722), de son Nouveau voyage aux isles de l’Amérique,: «Si c’est une partie de guerre qu’on propose, quelque vieille femme ne manque pas de se produire & de haranguer les conviez pour les exciter à la vengeance. Elle leur fait un long détail des torts & des injures qu’ils ont reçûs de leurs ennemis, elle y joint le denombrement de leurs parens & amis qui ont esté tuez; & quand elle voit que toute la compagnie déjà fort échauffé par la boisson, commence à donner des signes de fureur, & qu’ils ne respirent plus que le sang & la mort de leurs ennemis, elle jette au milieu de l’assemblée quelques membres boucannez de ceux qu’ils ont tuez à la guerre, sur lesquels ils fondent aussi tôt comme des furieux, les égratignent, les coupent en pieces, les mordent & mâchent avec toute la rage dont ils sont capables des gens lâches, vindicatifs & ivres.» Ce texte recèle quelques similitudes avec celui de Jean de Lery 21; mais il apporte une explication de ce qu’il dit avoir été témoin: «C’est une erreur de croire que les Sauvages de nos isles soient antropophages, & qu’ils aillent à la guerre exprès pour faire des prisonniers, afin de s’en rassasier, ou que les ayant pris, sans avoir cette intention, ils se servent de l’occasion qu’ils ont en les tenant entre leurs mains, pour les dévorer.


J’ai la preuve du contraire plus claires que le jour. Il ost vrai que j’ai entendu dire à plusieurs de nos Flibustiers que vers l’Isthme de Darien, Bocca del Toro, l’isle d’or, & quelques autres endroits de la côte, il y a des nations errantes, que les Espagnols appellent Indiens Bravos, qui n’ont jamais voulu avoir de commerce avec personne, qui mangent sans miséricorde tous ceux qui tombent entre leurs mains. Cela peut être & peut être aussi faux; car s’ils n’ont point de commerce avec personne, comment le peut-on sçavoir? Et quand cela seroit vrai, qu’est-ce que cela prouveroit par rapport à nos Caraïbes des isles si éloignez de ceux-là, & par la distance des lieux , par leur manière de vivre. Pourquoi se ressembleroient-ils plûtôt en ce point que dans les autres ?


Je sçai que le Marquis de Maintenon d’Angennes, qui commandoient la Frégate du roi la Sorciere en 16 perdit sa chaloupe avec dix-huit ou vingt hommes qui estoient dedans, qui furent enlevez par ces Indiens, en voulant prendre de l’eau dans une rivière & on peut conjecturer qu’enlevant comme ils dirent, les hommes morts & les vivans, c’estoit pour se rassasier de leur chair, comme certains Nègres de la côte d’Afrique qui en tiennent boucherie ouverte, du moins à ce que disent quelques historiens. Je jçai encore, & il est très vrai que dans les commencemens que les François & les Anglois s’établirent aux isles il y eut plusieurs personnes des deux nations qui furent tuées, boucannées & mangées par les Caraïbes; mais c’estit une action toute extraordinaire chez ces peuples: c’estoit la rage qui leur faisoit commettre cet excès, parce qu’ils ne pouvoient se venger pleinement de l’injustice que les européens leur faisoient de les chassez de leurs terres, qu’en les faisant perir, quand ils les prenoient, avec cruautez qui ne leur sont pas ordinaire ni naturelles; car si cela estoit dans ce tems-là il le feroit encore aujourd’hui & c’est pourtant ce qu’on ne voit pas qu’ils pratiquent, ni sur les Anglois avec lesquels ils sont presque toûjours en guerre, ni même avec leurs plus grands ennemis les Alloüagues qui sont des Indiens de Terre ferme du côté de la rivière d’Orénoque, avec lesquels ils sont continuellement en guerre. Il est vrai que quand ils tuent quelqu’un, ils font boucanner ses membres, & remplissent des calebasses de la graisse, qu’ils emportent chez eux; mais c’est comme un trophée & une marque de leur victoire & de leur valeur, à peu près de même que les Sauvages de Canada emportent les chevelures de leurs ennemis quand ils les ont tuez, & de leurs prisonniers, après qu’ils les ont fiat mourir avec des cruautez inoüies. Nos sauvages sont plus humains.» Premièrement, le père Labat témoigne d’une scène d’anthropophagie, pour ensuite écrire au chapitre suivant que les Indiens caraïbes n’étaient pas des Anthropophages, il semblerait que nous soyons face à une aporie, dont certains historiens s’en sont sortis à l’instar de P. Labat en développant la thèse de l' «anthropophagie rituelle» que bon nombre d’historiens ou de sociologues ont repris ensuite, la définissant en tant que: «corollaire symétrique de l’interdit anthropophage. Quand l'anthropophagie est reléguée hors de toute culture, soit qu'elle se situe en marge de celle-ci, soit qu'elle se situe en amont de sa constitution par le biais du mythe, le cannibalisme au contraire est la forme policée des même faits lorsqu'ils sont institués dans le corps de la civilité du groupe. Le changement de nature emporte ici changement de degré: de l'inconcevable absolu, l'absorption de chair humaine devient une transgression acceptée car gérée par un ordre dogmatique et encadré par la force édifiante du rituel. Intégrer pour mieux contrôler, telle est la stratégie de l'institution cannibale. Ceci contribue encore à isoler l'anthropophagie. Elle relève alors ontologiquement de l'autre, de celui qui se situe hors du champ de la culture. Il permet donc d'instituer la culture puisqu'il en délimite l'étendue. De plus, il contribue à construire les membres du groupe comme êtres humains et comme les seuls à pouvoir prétendre à ce titre.» Ce texte reflète une réalité dans laquelle se sont engouffrés pratiquement tous les anthropologues, archéologues, historiens, sociologues, qui ont eu à travailler sur la question.


L’anthropophagie et le cannibalisme rituel ne diffère que parce que l’un est géré par un «ordre dogmatique», plus prosaïquement, l’acceptation du cannibalisme rituel est du fait que pendant des siècles, les momies égyptiennes, réduites en poudre ont servi de médicament aux populations occidentales, vu comme une panacée universelle, cette poudre a trôné pendant des siècles sur les étagères des apothicaires. Donc, l’ingestion de chair humaine, fusse t’elle vieille de plusieurs siècles ou millénaires ou tous les onguents composés à partir de la graisse humaine ou des viscères humains utilisés à des fins thérapeutiques ne peuvent pas être considérée comme de l’anthropophagie par ces populations. En créant cette théorie du cannibalisme rituel, ils répondaient en fait à leur propre contradiction. Cette idée était simplement acceptable pour les occidentaux.


Mais qu’en est-il réellement des actes de cannibalisme imputés aux Caraïbes? Comme nous avons pu le remarquer, les deux chroniqueurs ne se montrent pas particulièrement convaincants, ni donner excessivement crédit à cette possibilité. En dehors de la justification morale pour la conquête et la réduction en esclave des peuples indiens ou des témoignages, pour le moins douteux des chroniqueurs et des historiens que se sont copiés les uns les autres, quelles sont aujourd’hui les éléments objectifs qui permettent de conclure à l’une ou l’autre thèses en dehors des écrits, d’autres disent des élucubrations de Christophe Colomb (Xpoferens), cet homme qui se prenait pour un envoyé de Dieu, celui grâce à qui la Jérusalem terrestres sera délivrée de la domination des Musulmans. Nous ne disposons d’aucun élément tangible qui permette d’affirmer que les Caraïbes furent un peuple anthropophage, les anthropologues, les ethnologues ne disposent pas de la moindre preuve en ce qui concerne les Petites Antilles, pas d’ossements, pas de squelettes qui puissent confirmer cette thèse.


Mais par contre, ils ont apporté une «preuve tangible» de pratiques cannibales chez les Indiens d’Amérique du nord. L’équipe du Pr Richard Marlar, de Université du Colorado, a trouvé les restes de sept corps dans un foyer, dont les os portent des marques de coups de couteau, et dont l’analyse biochimique à révélée des traces de myoglobine dans des excréments humains trouvé sur le site. Cette protéine présente dans les muscles ne peut se retrouver dans les excréments que si la chair humaine a été ingérée. Les chercheurs ne savent pas les raisons ont conduit cette population de ce village situé sur la Mesa Verde à commettre des actes de cannibalisme. Certains chercheurs avancent l’idée qu’une période de chaos social en raison d’une terrible sécheresse en serait la cause. Mais, ces éléments ne sont pas probants, car toutes les nations humaines à un moment donné de leur histoire (guerre, famine, disette), un groupe humain a eu recours à des actes de cannibalisme. Et en analysant les fèces humaines de ces périodes précises où l’histoire des nations est chahutée ou chaotique, il est vraisemblable que l’on trouverait les traces de cette protéine dans les déjections humaines de toutes les nations du monde et tout les continents, de l’Europe à l’Asie en passant par l’Afrique. Les témoignages ne manquent pas en Europe sur cette question (Les populations soviétiques touchées par famine des années 1932-1933 se seraient nourries de cadavres, et récemment en Russie un boucher à été arrêté parce qu’il vendait de chair humaine en la faisant passer pour de la viande de bœuf, Nous savons que dans les campagnes françaises, en temps de crise ou de famine, on constatait une forte recrudescence des loups, qui fort à propos expliquait la disparition de certains villageois.) , mais est-ce pour autant on imputerait à l’Européen de cette époque d’être des anthropophages ?



Mardaye Tony