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mardi, juillet 12, 2011

LA QUESTION DE COULEUR DANS L'HISTOIRE D'HAÏTI ( suite )

Mederic Louis Elie Moreau de Saint-Mery


B- GENÈSE DE L’IDÉOLOGIE MULÂTRISTE


Né de l’inégalité et de l’exploitation de la force de travail et de la variable ethnique attachée à la distribution de cette force dans le procès et les rapports sociaux de production, le préjugé de couleur, dès l'époque coloniale, se constitue sur de solides bases idéologiques.

Il sous-entend d'abord l'infériorité « naturelle » du nègre 1, à tous les égards. Le nègre est en-dessous de la condition humaine. Or le métissage, en vigueur depuis le siècle précédent, a entraîné une grande variété phénotypique que l'idéologie raciale du temps a manipulée avec un grand souci de nuances et de précisions. La fonction de cette idéologie est bien de mesurer l'écart type à la norme idéale du type blanc, et d'en rappeler l'existence à chacun. La taxonomie d'alors n'a rien de « scientifique », pas plus que celle d'aujourd'hui, et c'est le discours social dominant de l'époque qui l'oriente dans la bouche de ses idéologues. L'entreprise de classification que nous a léguée Moreau de Saint-Méry en constitue une excellente illustration. Il a repéré onze « classes » quant à la nuance de la peau, tenant compte des combinaisons du noir et du blanc. Chaque classe se caractérise par un nombre minimal de « parties » blanches et noires, le blanc et le noir pur totalisant respectivement 128 parties.

Est nègre celui qui n'a pas au moins 8 « parties » de blanc. Une règle de descendance préside à tout ceci : on ne redevient jamais blanc, quelle que soit l'infime partie de sang nègre que l'on ait.

Malgré la systématisation fantaisiste à laquelle il se livre, Moreau n'en est pas moins aux prises avec la saisie intuitive et contradictoire de deux phénomènes qui règlent les mélanges et qu’il ne peut expliquer.

1) La récessivité génétique, dont il ne peut s'empêcher de noter les effets inattendus, sans pouvoir identifier les mécanismes biologiques à l’œuvre.

2) L'arbitraire de la classification qui, elle, est gérée par les intérêts de classe en cause, arbitraire qu'il souligne au passage comme « l'œil du préjugé », sans pourtant en débrouiller la clé 2.

[p. 50] À l'échelle du noir au blanc correspond une stricte hiérarchie de supériorité raciale et de valorisation ; car être blanc dans la colonie est associé avec le maximum de droits, de prestige, d'aisance, de pouvoir et de liberté.

Mais il ne faut pas oublier que le colon traite durement l'esclave en tant qu'esclave et non en tant que noir ou sang-mêlé. La contradiction principale en effet est celle d'un régime qui oppose des propriétaires d'esclaves et des esclaves, dans un cadre colonial inséré dans le système capitaliste, et non entre blancs et noirs. De plus, à la fin du XVIIIe siècle, à Saint-Domingue, les relations sociales sont à l'apogée de leur caractère répressif, obéissant en cela aux nécessités de la reproduction sociale de l'époque. Éric Williams a bien démontré comment d'île en île dans la Caraïbe, d'époque en époque pour une même île, les rapports esclavagistes varient en fonction des exigences du marché, des formes de propriété et des relations de production. Ainsi, soutient-il, code légal et traitement quotidien de type paternaliste sont plus compatibles dans des économies de subsistance que dans des économies de plantation destinées à la grande production pour les métropoles et où le nombre d'esclaves est plus élevé (Williams, 1960). Mais l'esclave et le nègre connotent deux signifiés que le temps a fait coïncider dans la mentalité coloniale. C'est en ceci que l'infériorité et l'opprobre se sont finalement collés à la peau du nègre. Hilliard d'Auberteuil rappelait à l'époque : « L'intérêt et la sûreté de la colonie veulent que nous accablions la race des noirs d'un si grand mépris que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération soit couvert d'une tache ineffaçable » (cité dans Bellegarde, 1938 : 37).

Or dans la dialectique des contradictions secondaires (secondaires par rapport à la contradiction principale évoquée plus haut) les groupes intermédiaires (entendons ici les gens de couleur) participent à leur tour au préjugé de couleur, à titre relatif d'opprimés et d'oppresseurs. En effet, les affranchis de couleur sont opprimés parce que soumis à des restrictions de toutes sortes : droits politiques inexistants, malgré leur statut d'hommes libres, interdits discriminatoires [p. 51] dans le but de maintenir distance et respect envers le blanc. Par exemple, l'affranchi ne doit pas porter les mêmes types d'habits que le blanc, ne peut s'asseoir dans les mêmes rangées à l'église ou au théâtre. Pourtant en tant que fils « légitimés » de blancs privilégiés, certains peuvent hériter d'une fortune, être envoyés en France, etc. Si bien qu'à leur tour, les affranchis mulâtres reproduisent l'idéologie raciste dominante. Ainsi, les noirs libres ne sont pas admis dans leurs bals, le noir libre n'achète pas un mulâtre ou un quarteron esclave, ces derniers pouvant aller jusqu'à préférer le suicide au déshonneur de servir un noir. Les mulâtres libres acquièrent la réputation d'être plus cruels envers leurs esclaves que les blancs eux-mêmes et il n'est pas de pire angoisse à susciter chez un esclave que de le menacer d'être vendu à un homme de couleur, prétend-on (Fouchard, 1972). De plus, le mulâtre est celui qui communément poursuit l'esclave marron (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 104). D'autre part, les esclaves de couleur eux-mêmes se considèrent supérieurs aux esclaves noirs, étant majoritairement des esclaves domestiques, donc jouissant de conditions adoucies par rapport aux esclaves des champs et des ateliers (ibid. : 110).

Quant aux noirs, en fonction de leur statut social, de leur sexe, ils ne sont pas tous non plus à l'abri de la contamination idéologique. Déjà, affirmait Anténor Firmin 3 on voit ce phénomène de la femme noire, de l'esclave noire, qui « idolâtre l'enfant mulâtre » 4 


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1 Rappelons l'étymologie du terme « nègre ». Avant de connoter graduellement le noir, il désigne à partir du XVIe siècle l'esclave des colonies. Son sens est à l'origine purement social (Guillaumin 1972 : 19).

2 « On doit en conclure, que l'arbitraire agit sur toute la classification, et que l'on ne peut offrir que les approximations que j'ai établies. Elles donnent cependant lieu de remarquer qu'en général, l'arbitraire a plutôt augmenté que diminué l'évaluation des nuances ; je veux dire que le calcul mathématique ferait descendre plus d'individus d'une nuance dans la nuance au-dessous qu'il n'en ferait monter de celle-ci dans l’autre ; d’au tant que lorsque, par exemple, un enfant vient d'un Quarteron clair avec une Griffonne claire, au lieu de le réputer Marabou, on le classe alors parmi les Mulâtres, et ainsi des autres combinaisons » (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 101).

3 Écrivain et homme politique haïtien (1850-1911).

samedi, juillet 02, 2011

LE TESTAMENT DES LIBÉRAUX - Haiti

 
Rappelons-nous, Libéraux, que le 10 Avril 1848, le Général Faustin Soulouque, Président d’Haïti, naturellement incapable et complètement ignorant dans les affaires gouvernementales, en proie à la jalousie et à la haine, et par un coup d’état, extermina nos frères mulâtres en les faisant égorger dans toutes les rues de la capitale et dans plusieurs villes de la République afin de se cramponner au pouvoir et de s’assurer la fidélité de ses partisans : les chiens de sa couleur.
 
Il disait avoir en main l’alphabet de notre intelligence et de notre esprit.  Qu’importe la date qui doit apprendre à nos fils et à beaucoup des nôtres la voie à prendre et l’énergie qu’il faut pour anéantir ces ambitieux, ces inhumains qui entourent Soulouque.  Depuis le 16 Avril 1848, nous nous taisions et, comme Samson notre force revient peu à peu.  Au 29 Avril 1848, par une combinaison bien préparée, nous le fîmes proclamer Empereur d’Haïti sous le nom de FAUSTIN 1er ; mais notre combinaison fut vaine à cause d’un homme éclairé qui fut dans son ministère.  Le 10 Décembre 1855 pour avoir l’occasion de faire tomber nos têtes les plus éclairées dans le dessein arrêté de nous décimer une nouvelle fois, Soulouque entreprit une guerre contre la Partie de l’Est.  Ce fut sa dernière tentative ; dès lors, le pays perdit de son état d’héroisme qu’il n’espère plus retrouver.  Cet événement permit au brave Geffrard ; que le Maître des Mondes n’avait pas cru nécessaire de laisser davantage sous la fureur du monstre infernal.  Ce Dragon à la face humaine dont le cœur est aussi noir que sa peau de penser à NOUS VENGER.
 
En effet, le 20 Décembre 1858, Geffrard s’esquiva de la capitale, se rendit aux Gonaïves où les choses s’arrangeaient pour lui.  Il y proclama la République le 15 Janvier et fit son entrée triomphale à la Capitale.  Ainsi parut pour nous le jour de la revendication de nos droits politiques de la résurrection de notre liberté.
 
A peine commencions-nous à respirer grâce aux bras vengeurs du valeureux Fabre Nicolas Geffrard que les suppôts du diable essayèrent d’effrayer la société.  On eut vite raison de leur mauvaise tendance tant à la capitale en la même année qu’aux Cayes, en 1862, ils croyaient que leur lion Soulouque pouvait avoir l’étoffe d’un Napoléon.  Leur combinaison fut d’écrivailler, de pérorer, de reparodier, de disserter à tort et à travers sur des choses qu’ils ne comprenaient pas, car Geffrard élevé à la première Magistrature de l’Etat sut réparer les maux que nous subissions et nous mettre en mesure de découvrir notre face du voile de honte et d’humiliation que ces nègres nous avaient porté à garder ; aussi la société dont il assura le respect et le repos se ressaisit.  Honte à jamais à ces mauvais mulâtres, aux mulâtres ingrats qui avaient accepté le mélange par l’hyménée de nègres avec le produit de leur race.
 
Depuis cette génération les nègres furent à la dérive, consternés, silencieux, acceptant le sort d’être INFERIEURS qu’ils sont.  Mais le misérable Salnave, ce tyran plus ingrat à sa nuance que personne, se mit en révolution et renversa le gouvernement de Geffrard, le revendicateur des droits de la classe mulâtres ; Salnave rassembla à ses coté ces DEMI-HOMMES et les rétablit dans la plénitude de nos droits ; aussi a-t-elle été courte la durée de son gouvernement NEGRO-MULATRES et mérite sa mort.
 
Dans Domingue nous croyons trouver un autre Geffrard en nous groupant à ses cotés.  Mais Septimus Rameau, caméléon astucieux au dernier degré après s’être mis avec nous sans se souvenir du mal qui, malheureusement il avait souffrir aux Libéraux, arrivé au pouvoir s’y attacha, et se croyant invulnérable, il se hasarda à parler de Panthéon à Dessalines et à faire publier par M. Bird (blanc) ministre de la religion protestante à la Capitale un volume intitulé : L’HOMME NOIR ET L’INDEPENDANCE HAITIENNE.  Comme si le nègre Dessalines. LE SANGUINAIRE, L’ANTHROPOPHAGE était le libérateur Haïti sans égard à Pétion, Boyer Borgella.  Eh bien, il s’est montré, nous avons deviné ce qu’il est.  Pourquoi ne s’était-il pas appliqué à adoucir notre sort au lieu de nous assujettir à un régime de fort ?  Si Septimus Rameau avait été franc et moins prodigue du sang de nos frères mulâtres, il n’aurait pas eu son triste sort.  Où donc est-il ?  Terrible façon que cette fin tragique de Septimus Rameau.  Grâce à nos Dupont et nos Geffrard rappelons-le, qui ont toujours su faire leurs devoirs en épargnant les leurs, nous avons aujourd’hui cette heure profitable et belle qui est à nous ; ne la salissons pas, car si elle nous échappe cette fois elle ne nous reviendra que tard et peut être jamais.  Il y a des occasions qu’on ne trouve qu’une seule fois durant le cours d’un siècle.  Rallions-nous Libéraux, faisons un vaisseau fraternel et nous parviendrons à exterminer les débris de ces barbares, nos ennemis irréconciliables, ces ambitieux qui, habitués à bêcher la terre en brillant dans cet art selon les règlements du Code Noir de Toussaint Louverture se croient des hommes et essaient de se poser en maîtres, en mathématiciens, en savants orateurs ; en Cicéron.   Dussions-nous disparaître, nous n’accepterons jamais d’être les Alter Ego de ces Noirs comme on nous le propose.  Notre devoir nous commande de maintenir les traditions de nos Ancêtres en ne transigeant pas avec ces bêtes fauves.  Transiger avec eux c’est renoncer à nos convictions, à nos sentiments.  Loin de les subir au pouvoir, ces sales nègres, nous aimons mieux nous joindre à nos frères consanguins de l’Est pour travailler avec eux à la revendication de nos droits.  Autrement nous mettrons le pays en protectorat, et nos droits il est vrai nous les exercerons en second ; en sous-main, mais ils seront les nègres, en dessous de nous.
 
Qu’importe après les souvenirs de 1802 et 1804 !  Si nos tyrans les noirs protestent, nous, nous étoufferons leurs protestations sous le sarcasme et le ridicule.
 
Nous continuerons d’arrêter leur mouvement de culture intellectuelle et morale.  Heureux serons-nous, quand ces tyrans auront disparu comme la population autochtone des Iles Sandwich.  Qu’importe alors, Nos Pères après avoir dépensé leur sang en 1804 et tant d’argent et de sueur depuis 1825, pour voir flotter sous l’azur du ciel d’Haïti l’étendard bicolore ont élévé les héritiers de leur vaillance au rang de citoyens libres d’un Etat autonome.  Les tyrans de notre peau qui méprisent la liberté pensent pouvoir nous traiter à l’instar des regnicoles d’une colonie et aspirent aussi à nous voir descendre de notre rôle pour jouir de notre droit et de nos privilèges.  Quelle ingratitude !  Haïti est notre sol et non le leur.
 
Haïti est le Domaine de nos Ancêtres ; le Pays de nos Pères.  L’oublient-ils ?
 
Que ces nègres sachent une fois pour toutes qu’Haïti n’est point l’Afrique idiote d’où ils ont été tirés et où habitent les leurs.
 
Fait à Miragoane le 16 Avril 1878 par un groupe de Mulâtres assiégés par l’armée du Président Salomon.