lundi, août 15, 2011

Le peuple Zoulou



Les Zoulous sont un peuple d'Afrique Australe en partie sédentarisé qui se trouve principalement en Afrique du Sud.
Le peuple zoulou (son nom vient de l’expression ama zoulou le peuple du ciel) fut unifié par le roi Chaka, qui fit de son clan de 1 500 personnes une nation redoutable par la conquête et l'assimilation. L'unification zouloue est en partie responsable du mfecane, la vague chaotique d'émigration de clans au-delà des rivières Tugela et Pongola, nouvelles limites du KwaZulu.
Reconnus pour leur armée formidable (le impi), les Zoulous se heurtent aux colons boers et à l'armée britannique au xixe siècle (noter la victoire zouloue à la bataille d'Isandhlwana pendant la guerre anglo-zouloue de 1879). La majeure partie des Zoulous aujourd'hui sont cultivateurs, mais l'urbanisation en a attiré un grand nombre au cours du xxe siècle. Les Zoulous urbains se trouvent principalement au Witwatersrand, zone minière dans la province de Gauteng comprenant Johannesburg ; et à Durban (dont le nom zoulou est eThekwini), port important du KwaZulu-Natal. La vannerie, la garniture de perles, et les chants zoulous sont célèbres.
Sur le plan politique, les Zoulous sont actuellement profondément divisés entre partisans du Congrès national africain (ANC) et ceux du Parti de la Liberté Inkatha (IFP). De violentes émeutes éclataient entre ces partis en attendant la première élection de l'après-apartheid. L'IFP l'a emportée au KwaZulu-Natal, mais son vote est légèrement en recul aux élections récentes. Depuis quelques années l'IFP s'est joint à une coalition d'unité avec l'ANC.

La patrie d'origine des Zoulous semble se situer dans la région de la Tanzanie moderne. Leur présence en Afrique du Sud remonte au XIVe siècle. Tout comme les Xhosas qui se sont installés en Afrique du Sud au cours des vagues migratoires bantoues antérieures, les Zoulous ont assimilé de nombreux sons des langues san et khoï, celles des premiers habitants de la contrée. De ce fait, le zoulou et le xhosa ont préservé de nombreuses consonnes à clics (sons qu'on ne rencontre qu'en Afrique du Sud), en dépit de l'extinction de nombreuses langues san et khoï.
Le zoulou, comme toutes les langues indigènes d'Afrique du Sud, était une langue orale jusqu'à l'arrivée de missionnaires européens, qui l'ont transcrit en utilisant l'alphabet latin. Le premier document rédigé en zoulou fut une traduction de la Bible, parue en 1883. En 1901, John Dube, un zoulou du Natal, créa le Ohlange Institute, le premier établissement d'enseignement indigène d'Afrique du Sud.


La religion et les croyances

La religion zouloue possède un dieu créateur, Nkulunkulu, qui interagit aussi dans la vie quotidienne des humains, bien que cette croyance se révèle être le résultat des efforts des premiers missionnaires pour adapter le dieu chrétien à la culture zouloue. Traditionnellement, la croyance la plus forte chez les zoulous sont les esprits des ancêtres (Amatongo ou Amadhlozi), qui ont le pouvoir d'intervenir en bien ou en mal dans la vie des gens. Cette croyance perdure parmi la population zouloue.

Pour communiquer avec le monde spirituel, le sorcier (sangoma) doit invoquer les ancêtres a travers un rituel de divination. Alors, un herboriste (inyanga) prépare une mixture à consommer (muthi) pour influencer les ancêtres. Les sorciers et les herboristes jouent un rôle important dans la vie quotidienne des zoulous. Néanmoins, il existe une différence entre le muthi blanc (umuthi omhlope), qui a des effets positifs, comme la guérison, la prévention ou la fin de la malchance, et le muthi noir (umuthi omnyama), qui peut apporter maladies et mort aux autres, ou une santé mal acquise à celui qui en use. Les pratiquants du muthi noir sont considérés comme de sorciers du mal et sont rejetés par la société.
Le christianisme a eu du mal à s'implanter dans la population zouloue, et l'a fait de manière syncrétique. Isaiah Shembe, considéré comme le messie zoulou, présente une forme de christianisme mélangé aux traditions locales.

LE PEUL, UNE LANGUE D'ORIGINE CHAMITE



Le peul, ou fulfulde, ou pular ou encore pulaar, est une langue parlée dans une vingtaine d'états d'Afrique occidentale et centrale, des rives du Sénégal à celles du Nil, par les ethnies peuls. Le peul est une des langues de l'Afrique occidentale, parlée par les peuples peuls (peul : Fulɓe) du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie, de la Guinée, du Cameroun, du Niger, du Burkina Faso, du Nigéria, de la Sierra Léone et du Soudan. Elle est parlée comme langue maternelle par les Toucouleurs de la vallée du fleuve Sénégal et comme deuxième langue des populations des autres aires géographiques.
La diversité des noms utilisés pour cette langue :
les fulɓe la nomment pulaar ou pular en dialectes occidentals et fulfulde dans les dialectes centraux et orientaux.
le terme peul utilisé en français vient du Ouolof pë'l.
les termes fula et fulani sont empruntés en anglais du Mandingue et du Haoussa, respectivement.

Le fulfulde ou pular est une langue agglutinante d'Afrique de l'Ouest et Centrale, classée dans le groupe atlantique occidental de la famille niger-congo. Cependant, malgré les régionalismes, conduisant au phénomène de dialectologie, le fulfulde est une seule et unique langue à la base.
C'est une langue parlée par un très grand nombre de locuteurs en Afrique de l'Ouest et centrale.Cependant sa répartition est disparate : blocs homogènes; reflet des grandes formations étatiques anciennes; petits noyaux isolés au sein d'autres populations; diaspora de groupes pasteurs nomades -aires de peuplement et aires linguistiques ne se recoupent pas toujours.Ici, des Peuls ayant délaissés leur langue, là des non-Peuls ont assimilés langue et culture Peules, ailleurs le peul est devenu langue véhiculaire. L'extension du fulfulde sur un espace aussi vaste rend très difficile la détermination précise du nombre de locuteurs. Les estimations vont de 6 à 20 millions de locuteurs.

La parenté entre le Brahoui (langue dravidienne parlée dans le nord-ouest de l'Inde) et le Peul a été établi dès 1946 par Lilias Homberger. Lilias Homberger notera aussi une parenté avec le massaï et l'égyptien ancien qui deviendra le copte dans son étude intitulée Le Sérère-Peul dans le Journal de la société des africanistes paru en 1939.
La parenté entre le peul et des langues sémitiques de Haute-Mésopotamie a été établi par Maurice Delafosse dès 1931.
Le pular comporte également quelques racines indo-aryennes aryen (Moreau) généralement relié au dravidien, que l'on retrouve surtout en onomastique.


langues chamito-sémitiques:

L'arabe est la langue sémite la plus représentée en fulfulde. Elle concerne : le religieux, le système calendaire et la botanique (médecine, agriculture).

On trouve dans le pular du Fuuta-Toro ( nord-est du Sénégal ) et du Fuuta-Jaloo ( centre et nord-ouest de la Guinée ) une petite influence Tamazirt, dialecte berbère des Almoravides dont le royaume s'étendait au sud du Maroc et de la Mauritanie au XVIIe siècle . Il concerne prioritairement les zones de contacts au Sahel,Haut-Niger, Ténéré, Tassili, Mauritanie. Sur le plan sociolinguistique ce sont des termes concernant l'activité méhariste, (le dromadaire a été acquis auprès des groupes berbères de la région) ou l'habitat (mauresque) Peuls. On trouve en particulier des suffixes pluriels en -en ( ex. Toronco-en " Ceux de Toron " ; Lamanco-en " Ceux de Laman " (nom d'un chef ou d'un berger charismatique, parfois d'une région).

LE PEUPLE HAOUSSA



Les Haoussas sont un peuple du Sahel établi au nord du Nigéria et dans le sud du Niger. D'importantes communautés se trouvent aussi au nord du Bénin, du Ghana et du Cameroun. Quelques petites communautés sont éparpillées à travers l'Afrique de l'ouest ainsi que sur la route du pèlerinage musulman du hajj qui part de l'Afrique de l'ouest en passant par le Tchad et le Soudan. Beaucoup d'Haoussas se sont déplacés vers les grandes villes côtières d'Afrique de l'ouest comme Lagos, Accra et Cotonou ou vers la Libye, partant à la recherche de travail. Cependant, la plupart des Haoussas vivent toujours dans des petits villages où ils pratiquent la culture vivrière et élèvent du bétail. Les fermiers haoussas règlent leur agriculture en fonction des changements saisonniers de pluie et de température. Ils parlent la langue haoussa qui appartient au groupe des langues tchadiques, un sous-groupe de la famille des langues afro-asiatiques.
Agriculteurs et artisans, les Haoussas ont développé une civilisation urbaine fondée sur la commercialisation d'un artisanat du cuir, du fer, du tissage et des produits agricoles.


Kano est considéré comme le centre du commerce et de la culture haoussa. En termes de relations culturelles avec les autres peuples d'Afrique de l'ouest, les Haoussas sont culturellement et historiquement proches des Peuls, des Sonrhaïs, des Mandés et des Touaregs ainsi que d'autres groupes afro-asiatiques et nilo-sahariens, plus à l'est, au Tchad et au Soudan. Ils reconnaissent la loi de la Sharia.
Entre 500 et 700 de notre ère, les Haoussas, qui s'étaient déplacés lentement depuis la Nubie en se mélangeant avec la population locale nord et centre nigériane, ont établi un certain nombre d'États puissants dans ce qui est l'actuel nord et centre du Nigeria et l'est du Niger. Avec le déclin des Nok et de Sokoto, qui avaient contrôlé le centre et le nord du Niger entre -800 et 200, les Haoussas ont émergé en tant que nouvelle puissance de la région. Étroitement liée avec les Kanuris du Royaume du Kanem-Bornou (Lac Tchad), l'aristocratie haoussa a adopté l'islam au xie siècle. Au xiie siècle, les Haoussas devenaient l'une des plus grandes puissances d'Afrique. L'architecture haoussa est peut-être une des moins connues, mais est l'une des plus belles de l'époque médiévale. Beaucoup de leurs premières mosquées sont lumineuses et colorées et montrent souvent des gravures complexes ou des dessins symboliques élaborés sur les façades. À partir de 1500, les Haoussas utilisèrent une écriture arabe modifiée, l'ajami, pour écrire leur langue. Les Haoussas ont écrit plusieurs histoires dont la plus célèbre est la Chronique de Kano.
En 1810, les Peuls, une autre ethnie islamique africaine qui habitait l'ouest de l'Afrique envahit les États haoussas. Les similarités culturelles permirent cependant une intégration entre les deux groupes qui se sont harmonieusement mélangés et se démarquent de moins en moins. Les Haoussas restent prééminents au Niger et au nord du Nigeria. Leur impact au Nigéria est primordial car l'ensemble Haoussas-Peuls a dirigé la politique du pays depuis son indépendance. Ils restent l'une des civilisations les plus largement et historiquement enracinées en Afrique occidentale.


Les haoussas ont une culture antique qui s'est étendue sur une grande aire géographique et qui a été longtemps liée aux Arabes et à d'autres peuples islamisés d'Afrique de l'ouest comme les Mandés, les Peuls et même les Wolofs de Sénégambie grâce au commerce, fait sur de longues distances. L'islam est présent chez les haoussas depuis le xive siècle mais il était grandement restreint par le pouvoir de l'époque. Les zones rurales ont généralement conservé leurs croyances animistes ; ainsi les chefs urbains se sont appuyés sur les deux types de croyances (islamiques et animistes) pour légitimer leur pouvoir. Les disciples musulmans du début du xixe siècle désapprouvèrent la religion hybride pratiquée dans les cours royales et le désir de réforme a été le motif principal de la formation du califat de Sokoto. C'est suite à la création de cet état que l'islam s'est fermement ancré dans les zones rurales.
Maguzawa, la religion animiste, était pratiquée de manière importante avant l'arrivée de l'islam. Dans les régions les plus reculées, cette pratique est restée intacte, mais en se rapprochant des centres urbains, elle disparaît complètement. Cette pratique inclut des sacrifices animaux à des fins personnelles et ses pratiquants considèrent illégitime l'utilisation de la magie maguzawa pour faire le mal. Ce qu'il en reste dans les zones les plus peuplées est un culte appelé Bori qui conserve les éléments animistes et magiques de l'ancienne religion. La classification Bori de la réalité contient une quantité innombrable d'esprits dont beaucoup ont un nom et possèdent des pouvoirs définis. Alors que les Malamais condamnent les rites, cérémonies et croyances boris, la population haoussa musulmane vit en paix avec les Boris. De nombreux Boris se qualifient eux-mêmes de musulmans, et beaucoup de musulmans rejettent l'orthodoxie totale et s'autorisent à utiliser la magie bori qu'ils pensent bonne pour éloigner le mauvais esprit de leur maison. L'islam et le bori sont en fait complémentaires dans les communautés haoussas, car la secte islamique Qadiriyya comporte des éléments d'animisme comme les esprits appelés jinns et certains charmes (malamais) utilisés sont considérés comme des éléments magiques. Comme on peut le conjecturer, cet islam ne suit pas strictement les écritures coraniques, ce n'est donc pas une orthopraxie. Au lieu de la loi islamique, la loi haoussa s'inspire d'une pratique islamique appelée ijma, ce qui signifie consensus. Lorsqu'une communauté s'accorde sur un certain culte envers Dieu ou sur la nature de dieu, cela fait généralement loi. Certaines croyances vont même à l'encontre des dogmes coraniques, comme les miracles attribués à Mahomet ainsi que la croyance en des saints. Les pratiques coraniques qui ont persisté chez les haoussas sont le hajj et les cinq prières quotidiennes en direction de La Mecque. Il existe d'autres rituels non coraniques mais liés à l'islam, comme le port du turban et de la djellaba. Durant les fêtes musulmanes comme la nouvelle année ou le Mawlid, les gens s'offrent des présents.

Les Soninkés



Les Soninkés sont une ethnie d’Afrique de l'Ouest sahelienne, présente surtout
au Mali le long de la frontière sénégalaise entre Nara et Nioro du Sahel, ainsi qu'au Sénégal et en Mauritanie.
Ils se désignent eux-mêmes par le mot soninké qui est en réalité le singulier du mot soninko, mais sont également appelés Sarakholés par les Wolofs, Marakas par les Bambaras, Wangara par les Malinkés, Wakoré par les Sonrhaïs, Aswanik ceux venant d'Assouan, ou encore Toubakaï.


Les Soninkés sont à l'origine de l’Empire du Ghana. La fondation de l'empire soninké du Wagadou, appelé généralement empire du Ghana, d'après la tradition orale des griots soninké, est due à un personnage légendaire, Igo Khassé Dingka (ce qui signifie "gros vieil homme"). Celui-ci serait originaire de la région d'Assouan en Égypte, d'où le nom Aswanik, sous lequel sont nommés les Soninko. En Égypte il appartenait à la noblesse et était l'un des lieutenants du pharaon. Dingka est l'ancêtre des Soninko. Lorsque Dingka arriva en Afrique de l'Ouest, dans la région où se trouvent aujourd'hui le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, il trouva sur place une nation d'agriculteurs, les Karos, qu'il réussit, lui et sa suite, à dominer. Les troupes de Dingka étaient d'excellents cavaliers et ils étaient armés de lances, épées, boucliers, armures de fer. La légende raconte que dans la région, un serpent à sept têtes nommé bida régnait en maître. Pour pouvoir installer l'État du Wagadou, Igo Khassé Dingka dut négocier avec le serpent bida. Le serpent accepta de laisser Dingka installer son empire à condition de lui donner tous les sept ans la fille la plus belle et la plus propre (vierge) du Wagadou. En contrepartie le serpent accorderait au Wagadou la richesse, l'or et la pluie pour les récoltes. Igo Khassé Dingka est l'ancêtre des Soninkés portant les patronymes Wagué,Diaby,gassama,Doucou​ré,Cissé, Sylla, Tandia, Sokhona, Touré, Diané, Bérété , Sakho, Bakhayokho et Baradji.
Après la chute de l'empire du Ghana, les Sarakhoulés se sont dispersés dans toute l'Afrique de l'Ouest, donnant ainsi naissance à plusieurs ethnies dont les Bozo, Sarakoulés devenus pêcheurs sur le fleuve Niger. Ces peuples descendent des Sarakoulés se sont dispersés à partir du xiie siècle. En se dispersant, ils ont également propagé l'islam, car les Sarakoulés font partie des premiers en Afrique subsaharienne à être islamisés. Le voyage est une tradition chez les Soninkés, cela explique tous leurs déplacements.
Ils ont créé également le royaume du Galam au Sénégal, sur la vallée du fleuve Sénégal, ancien royaume qui se trouvait au sud du Fouta-Toro et à l'est du royaume du Djolof. Le roi portait le titre de Tounka. Le royaume a été plusieurs fois vassalisé par le Djolof à l'époque où celui-ci était un empire, par le Fouta-Toro et par le royaume bambara du Kaarta. Il vivait de l'agriculture, du commerce de la gomme arabique et de l'or.

LE ROYAUME MOSSI OU MOAGA



Le territoire du Burkina Faso actuel a été parcouru par de nombreuses migrations. A partir du xie ou au xiie siècle, les premiers royaumes Mossis se sont constitués : le Gourma, le Mamprousi, le Dagomba, le Yatenga, le Royaume de Boussouma et le royaume de Ouagadougou. Ce dernier devint rapidement le plus influent. Il était dirigé par le Mogho Naba, à la fois roi et magicien. Au xiiie et au xive siècles, ces royaumes s'opposèrent aux grands empires de la boucle du Niger (Mali et Songhay) dont ils n'hésitaient pas à attaquer et razzier les marges, quand ils ne s'enfonçaient pas plus profondément. La puissance de leurs armées permit aux royaumes mossis de préserver l'essentiel de leur indépendance. Mais, à la fin du xve siècle, l'empire songhai établit sa suprématie sur la boucle du Niger, mettant fin aux chevauchées des Mossis.
Jaloux de leur pouvoir, les rois mossis s'opposèrent toujours à une unification du pays mossi. Mais ces royaumes présentaient une remarquable cohésion sociale et religieuse et une stabilité politique exceptionnelle : ils se maintinrent jusqu'à la conquête française, à la fin du xixe siècle.
Les Mossis participèrent peu au commerce transsaharien : les grands flux d'échanges contournaient la région. Aussi l'islam ne s'implanta-t-il pas. Les Mossis furent donc beaucoup moins touchés que leurs voisins par la traite des esclaves. À la veille de la colonisation française, le centre du territoire était contrôlé par la confédération des royaumes mossis regroupant quatre ensembles politiques, le Yatenga, le Wogodogo (Ouagadougou), le Royaume de Boussouma et le royaume de Tenkodogo. À l'est avait été édifié le royaume de Gourma, et l'ouest, dominé par les souverains dioulas de Kong au xviiie siècle, était disputé entre plusieurs royaumes.


Liste des Rois(Dima) du royaume de BOUSSOUMA
1 Naaba Nabigswẽndé Fils de Naaba Kumdumyé 02
Naaba Tirita Frère de Naaba Kumdumyé 03
Naaba Maando Rimbila (prince) de Wogdogo 04
Naaba Pakãndé Rimbila de Wogdogo 05
Naaba Nakẽedba Rimbila de Wogdogo 06
Naaba Tiri Rimbila de Wogdogo 07
Naaba Tirit Yamba Rimbila de Wogdogo 08
Naaba Komba Rimbila de Wogdogo 09
Naaba Pasindi Rimbila de Wogdogo 10
Naaba Pasind Yamba Rimbila de Wogdogo 11
Naaba Namonogdo Rimbila de Wogdogo 12
Naaba Kuka Rimbila de Wogdogo 13
Naaba Komisgma Rimbila de Wogdogo 14
Naaba Koomdaogo Rimbila de Wogdogo 15
Naaba Réẽgré Rimbila de Wogdogo 16
Naaba Roobo Rimbila de Wogdogo Source: SAWADOGO (D.S), 1994, op. cit., p. 62.

Les souverains de cette dynastie oeuvrent pour l’agrandissement du riungu. Les villages de Yimiugu, de Nungu et de Kõkẽ à Saburi deviennent des vassaux de Busma. Successivement Busma étend sa domination sur Pensa vers 1515, Guibtẽnga vers 1670, Piuktẽnga vers 1670, Digilla vers 1723 . L’année 1723 marque un tournant dans l’histoire du riungu de Busma avec le déplacement du siège du pouvoir politique à Wayugiya. Contrairement à la première vague des nanambsé sur lesquels les informations les concernant sont rares, celle des rimdamba de Wayugiya, plus récente, est mieux connue. Elle compte 15 nanambsé allant de 1723 à nos jours dont 9 qui n’ont pas connu la pénétration coloniale. La liste des rimdamba de Wayugiya se présente comme l’indique le tableau suivant .
Les rimdamba de Wayugiya
N° d’ordre Rima Filiation patrilinéaire 01 Naaba Kẽega Fils de Naaba Roobo 02 Naaba Pugla Fils de Naaba Kẽega 03 Naaba Gègemdé Fils de Naaba Pugla 04 Naaba Tãnga Fils de Naaba Pugla 05 Naaba Piiga Fils de Naaba Tanga 06 Naaba Saaga Fils de Naaba Tanga 07 Naaba Karfo Fils de Naaba Piiga 08 Naaba Siguiri Fils de Naaba Saaga 09 Naaba Ligidi Fils de Naaba Siguiri Les rimdamba de la pénétration coloniale à nos jours 10 Naaba Koom Fils de Naaba Ligidi 11 Naaba Sanem Fils de Naaba Siguiri 12 Naaba Koabga Fils de Naaba Siguiri 13 Naaba Kutu Fils de Naaba Koabga 14 Naaba Wobgo Fils de Naaba Kutu 15 Naaba Sõõré Fils de Naaba Wobgo.

LA CHARTE DE KOUROUKAN FOUGA - LA PREMIERE CONSTITUTION REPUBLICAINE DE L'HISTOIRE DE L'HUMANITE



Les représentants du mandé primitif et leurs alliés, réunis en 1236 à Kouroukan Fouga (actuel cercle de Kangaba en République du Mali) après l’historique bataille de Kirina ont adopté la charte suivante pour régir la vie du grand ensemble mandingue.

I - DE L’ORGANISATION SOCIALE:

Article 1er: La société du grand mandé est divisée en seize (16) porteurs de
carquois, cinq (5) classes de marabouts, quatre classes (4) de
nyamakalas. Chacun de ces groupes a une activité et un rôle
spécifiques.

Article 2: Les nyamakalas se doivent de dire la vérité aux Chefs, d’être leurs
conseillers et de défendre par le verbe les règles établies et l’ordre sur
l’ensemble du royaume.

Article 3: Les morikanda Lolu (les cinq classes de marabouts) sont nos maîtres
et nos éducateurs en islam. Tout le monde leur doit respect et
considération.

Article 4: La société est divisée en classes d’âge. A la tête de chacune d’elles est
élu un chef. Sont de la même classe d’âge les personnes (hommes ou
femmes) nées au cours d’une période de trois années consécutives.

Les Kangbès (classe intermédiaire entre les jeunes et les vieux) doivent être conviés pour participer à la prise des grandes décisions concernant la société.

Article 5: Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité
physique. En conséquence, toute tentation d’enlever la vie à son
prochain est punie de la peine de mort.

Article 6: Pour gagner la bataille de la prospérité, il est institué le Kön¨gbèn
Wölö (un mode de surveillance) pour lutter contre la paresse et
l’oisiveté.


Article 7: Il est institué entre les mandenkas le sanankunya (cousinage à
plaisanterie) et le tanamanyöya (forme de totémisme). En
conséquence, aucun différent né entre ces groupes ne doit dégénérer,
le respect de l’autre étant la règle.

Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands parents et petits-enfants, tolérance et le chahut doivent être le principe.

Article 8: La famille KEITA est désignée famille régnante sur l’empire.


Article 9: L’éducation des enfants incombe à l’ensemble de la société. La
puissance paternelle appartient en conséquence à tous.

Article 10: Adressons-nous mutuellement les condoléances.

Article 11: Quand votre femme ou votre enfant fuit, ne le poursuivez pas chez le
voisin.

Article 12 : La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais le pouvoir à un
fils tant qu’un seul de ses pères vit.

Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu’il possède des liens.

Article 13: N’offensez jamais les nyaras.

Article 14: N’offensez jamais les femmes, nos mères.

Article 15: Ne portez jamais la main sur une femme mariée avant d’avoir fait
intervenir sans succès son mari.

Article 16: Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes doivent être
associées à tous nos Gouvernements.

Article 17: Les mensonges qui ont vécu 40 ans doivent être considérés comme
des vérités.

Article 18: Respectons le droit d’aînesse.


Article 19: Tout homme a deux beaux-parents: Les parents de la fille que l’on
n’a pas eue et la parole qu’on a prononcé sans contrainte aucune. On
leur doit respect et considération.

Article 20: Ne maltraite, pas les esclaves, accordez leur un jour de repos par
semaine et faites en sorte qu’ils cessent le travail à des heures
raisonnables. On est maître de l’esclave et non du sac qu’il porte.

Article 21: Ne poursuivez pas de vos assiduités les épouses: du Chef, du voisin,
du marabout du féticheur, de l’ami et de l’associé.

Article 22: La vanité est le signe de la faiblesse et l’humilité le signe de la
grandeur.

Article 23: Ne vous trahissez jamais entre vous. Respectez la parole d’honneur.

Article 24: Ne faites jamais du tort au étrangers.

Article 25: Le chargé de mission ne risque rien au Mandé.

Article 26: Le taureau confié ne doit pas diriger le parc.

Article 27: La jeune fille peut être donnée en mariage dès qu’elle est pubère sans
détermination d’âge. Le choix de ses parents doit être suivi quelques
soit le nombre des candidats.

Article 28: Le jeune homme peut se marier à partir de 20 ans.

Article 29: La dote est fixée à 3 bovins: un pour la fille, deux pour ses père et
mère.

Article 30: Venons en aide à ceux qui en ont besoin.

II - DES BIENS:

Article 31: Il y a cinq façons d’acquérir la propriété: l’achat, la donation,
l’échange, le travail et la succession. Toute autre forme sans
témoignage probant est équivoque.


Article 32: Tout objet trouvé sans propriétaire connu ne devient propriété
commune qu’au bout de quatre ans.

Article 33: La quatrième mise-bas d’une génisse confiée est la propriété du
gardien.

Article 34: Un bovin doit être échangé contre quatre moutons ou quatre chèvres.

Article 35: Un œuf sur quatre est la propriété du gardien de la poule pondeuse.

Article 36: Assouvir sa faim n’est pas du vol si on n’emporte rien dans son sac
ou sa poche.

III - DE LA PRESERVATION DE LA NATURE:

Article 37: Fakombè est désigné Chef des chasseurs. Il est chargé de préserver la
brousse et ses habitants pour le bonheur de tous.

Article 38: Avant de mettre le feu à la brousse, ne regardez pas à terre, levez la
tête en direction de la cime des arbres.

Article 39: Les animaux domestiques doivent être attachés au moment des
cultures et libérés après les récoltes. Le chien, le chat, le canard et la
volaille ne sont pas soumis à cette mesure.

III - DISPOSITIONS FINALES:

Article 40: Respectez la parenté, le mariage et le voisinage.

Article 41: Tuez votre ennemi, ne l’humiliez pas.

Article 42: Dans les grandes assemblées, contentez vous de vos légitimes
représentants et tolérez-vous les uns les autres.

Article 43: Balla Fassèkè KOUYATE est désigné grand Chef des cérémonies et
médiateur principal du mandé. Il est autorisé à plaisanter avec toutes
les tribus en priorité avec la famille royale.

Article 44: Tous ceux qui enfreindront à ces règles seront punis. Chacun est
chargé de veiller à leur application.

lundi, août 01, 2011

Cent ans après : le mystère irrésolu des esclaves du caoutchouc


Une Indienne d’Amazonie a lancé un appel pour lever le voile sur la destinée de deux esclaves indiens amenés en Grande-Bretagne il y a un siècle.
Cent ans après la publication d’un article du Daily News sur ses ancêtres Omarino et Ricudo, Fany Kuiru, une Indienne witoto de Colombie, a appelé l’opinion publique ‘à l’aider à connaître le sort qui a été réservé à [ses] frères indiens… afin que [leurs] esprits puissent reposer en paix’.
Le consul britannique Roger Casement avait rencontré ces Indiens en 1910 dans le Putumayo, au sud de la Colombie. Omarino avait été échangé contre un pantalon et une chemise. Ricudo avait été ‘gagné’ lors d’une partie de cartes.
Roger Casement avait été envoyé par le gouvernement britannique pour enquêter sur les atrocités commises en Amazonie durant le boom du caoutchouc par une compagnie anglo-péruvienne, il avait ramené les deux Indiens au Royaume-Uni pour dénoncer publiquement les horreurs dont il avait été témoin.
La demande exponentielle de caoutchouc amazonien a commencé après la découverte, par Charles Goodyear, de la vulcanisation qui est à la base de nombreuses applications industrielles du caoutchouc, dont les pneus d’automobiles. Cette découverte a été à l’origine de la première production industrielle à grande échelle des célèbres voitures Ford.
Casement avait estimé qu’en l’espace d’une douzaine d’années, 30 000 Indiens avaient été réduits à l’esclavage, torturés et tués pour répondre à la demande croissante de caoutchouc de l’Europe et des Etats-Unis.
‘Nous devons aller de plus en plus loin dans la forêt pour récolter le caoutchouc et si nous n’en rapportons pas, ou pas assez rapidement, ils nous tirent dessus’, avait dénoncé Omarino au Daily News.
De nombreux Indiens isolés contemporains sont les descendants des survivants des atrocités de l’époque du caoutchouc qui ont fui vers des régions reculées pour échapper aux massacres, aux tortures et aux épidémies qui décimaient la population indigène.
Lorsqu’elle a vu les photographies de ses ancêtres, Fany a déclaré à un représentant de Survival : ‘Toutes les nations ont participé à l’extermination des Indiens : la Colombie les a délaissés, le Pérou a été le cerveau et le complice de cet holocauste, l’Angleterre l’a financé et le Brésil a déraciné des tribus entières pour les faire travailler dans les plantations de caoutchouc’.
Nul ne sait ce que sont devenus les deux esclaves, dont les derniers propos qu’ils adressèrent au Daily News furent : ‘Londres est une ville magnifique, mais notre grande rivière et notre forêt remplie d’oiseaux sont encore bien plus belles. Un jour nous y retournerons’. Y sont-ils jamais retournés?
Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : ‘Le boom du caoutchouc peut être perçu comme une histoire lointaine, mais ses conséquences sont toujours présentes. Lorsque l’Occident a commencé à s’éprendre de l’automobile, leurs lettres d’amour étaient écrites avec le sang des Indiens. Un crime massif contre l’humanité a été perpétré par une compagnie britannique dans la région du Putumayo. Sans exagérer le parallèle, il existe toujours des compagnies britanniques commeVedanta, mais cette fois-ci en Inde, qui convoitent les territoires indigènes pour en exploiter à outrance leurs ressources. Il est temps de mettre un terme définitif à de tels crimes et à commencer à traiter les peuples indigènes comme des êtres humains’.
:

samedi, juillet 16, 2011

Haïti, Quisqueya ou Bohio : Comment donc appeler cette île ?




L’acte de nommer, surtout quand il s’agit d’un être animé ou d’un lieu, revêt souvent un caractère solennel.

L’on pourrait dire, en adaptant le concept de Searle et Austin [2], qu’iI s’agit d’un acte illocutoire, c’est-à-dire qui confère au locuteur la capacité de s’approprier la chose nommée et le pouvoir d’agir sur le réel ou l’imaginaire de collectivités humaines.
D’où les passions et même les tabous qui, dans maintes cultures, entourent les noms propres.

Dans notre pays, les discussions, sur l’origine et la signification des noms de notre pays et de notre île, sont loin d’être taries.
Depuis quelque temps, se dessine, chez nous, la tendance à désigner l’île que nous partageons avec la République Dominicaine par le nom de Quisqueya (en graphie créole Kiskeya). Tandis qu’en République Dominicaine, la tendance est d’employer les vocables La Española ou Ile de Santo Domingo.
Ce sont ces appellations, et d’autres, que je vous propose de revisiter avec moi, même si je risque d’aller à l’encontre de certaines positions idéologiques fortement ancrées chez nos intellectuels et idéologues.

Les anciens noms de l’île

Tous les scolarisés haïtiens ont appris dans leurs manuels de géographie et d’histoire, que notre île s’appelait à l’origine « Haïti, Quisqueya ou Bohio » et que c’étaient les noms utilisés par les aborigènes Arawak (ou Taïno) peuplant l’île en majorité à l’arrivée de Christophe Colomb.

Pour la plupart des historiens dominicains, le nom taïno de l’île est bien Haïti [3], tandis que pour d’autres, le nom originel serait plutôt « Quisqueya ou Babeque ». Dans les ouvrages dominicains consultés, « Bohio » n’est pas mentionné comme nom de l’île.

Ces noms taïnos auraient donc un caractère « d’authenticité originelle » et renvoient, dans l’imaginaire populaire, à un passé idyllique, quand l’île était le « Paradis des Indiens ».
Puis, vinrent la Conquête et la Colonisation et les noms imposés par les Européens : « La Espanola, Hispaniola, Santo Domingo » imposés par les Espagnols et « Saint-Domingue » imposé par les Français.

Une convention, tacite chez certains historiens, voudrait que ces différents noms soient employés pour désigner différentes périodes de l’histoire de l’île, pré-colonies, colonies et post-colonies. Cependant, cette logique n’est pas toujours au rendez-vous. Par exemple, dans certains manuels scolaires dominicains, l’île s’appelle tout simplement « Isla de Santo Domingo », même quand il s’agit de la période précolombienne ou de périodes géologiques plus reculées [4].

Il règne donc une certaine confusion.

Aujourd’hui, certaines voix remettent en question ces assertions sur les noms taïnos de l’île, ou offrent des interprétations différentes sur ces appellations.

Ainsi, selon certains auteurs dominicains, Haïti ne serait-elle pas le nom de l’île, mais seulement d’une région connue -jusqu’à aujourd’hui- comme Los Haitises [5].

Selon les mêmes sources, Quisqueya ne serait pas véritablement un nom taïno, mais aurait été introduit par le chroniqueur italien Pietro Martyr d’Anghiera, lequel n’avait jamais visité les Indes. Et, selon certains auteurs haïtiens et dominicains, le vocable bohio, interprété à tort par Colomb comme le nom de l’île, aurait plutôt comme signification « chez moi » et désignerait seulement l’habitat typique des Tainos.

Il serait souhaitable que les historiens de l’île fassent la lumière sur ces points.

Malheureusement, comme le soulignait déjà Jean Fouchard (1988 : 7), très peu de documents sur la période précolombienne et la conquête de notre île nous sont parvenus, la perspective des Tainos est fragmentaire et indirecte, et nous ne pouvons nous fier qu’aux témoignages des chroniqueurs espagnols, avec toutes les limites qu’ils comportent.

La source première reste et demeure le Journal de bord de Christophe Colomb.

Dans son récit du premier voyage (1492-1493), l’Amiral se réfère constamment à notre île par les noms qu’il lui a lui-même donnés : La Española, Hispaniola et celui utilisé par ses interprètes : « Bohio, comme les Indiens appellent l’île Hispaniola ».

Dans les entrées du Journal, comprises entre le 26 novembre 1492, où ses guides lui parlent pour la première fois de Bohio [6] et le 16 janvier 1493, où il perd de vue Hispaniola, Colomb ne mentionne même pas une fois les noms de Quisqueya et d’Ayiti. Fait assez curieux, car les vingt interprètes de Colomb - venant des Lucayes et de Cuba, et qui parlaient le lucayo et le taino [7], même s’ils ne parlaient pas le marcorix dominant à l’île d’Ayiti – devraient, au moins, en connaître le ou les toponymes.

Est-ce à dire que ces termes n’étaient pas en usage ?
Non, car d’autres chroniqueurs, témoins privilégiés de la conquête et de la vie à l’île Espagnole, comme Frère Bartolomé de Las Casas, Frère Romain Pane et Gonzalo Fernandez de Oviedo y Valvez, affirment que les Tainos appelaient leur île Ayiti [8].

On est tenté de conclure que, même s’il y avait d’autres appellations, le nom le plus répandu parmi les aborigènes de l’île était bien Ayiti.

D’où la décision de Dessalines qui, pour bien marquer la rupture avec toute forme d’esclavage et de colonisation, en proclamant l’indépendance le 1er janvier 1804, créa la République d’Haïti et, dans un geste symbolique et politique fort, « redonna à l’île entière le nom indien d’Haïti ».

Cet exemple fut suivi, quelques années plus tard, par Nuñez de Cáceres qui, en proclamant le premier Etat indépendant à l’Est en 1821, le nomma « El Haïti Español  »

Cependant, l’origine taino de Ayiti ne fait pas l’unanimité.
Une autre source pour rechercher la signification du mot Ayiti, est la tradition africaine.

Max Beauvoir [9] soutient que les Africains nommaient ce bout de terre « Ayiti Toma », Ayiti signifiant "notre pays, notre terre, la terre qui nous appartient désormais », et le mot Toma « chaque parcelle de terre à l’intérieur des lignes frontières de ce pays ».

A l’appui de sa thèse, Beauvoir présente un chant, transmis par la tradition orale vodou, intitulé « Houenouho", qui serait de langue fon et dont le titre signifierait « Témoignage historique » ou « Histoire très importante ».

Certains auteurs ont signalé la présence dans la colonie française de Saint-Domingue, du groupe ethnique des Toma [10] qui, toutefois, n’étaient pas en supériorité numérique.

L’expression « Ayiti Toma » s’expliquerait par le fait que Dessalines faisait partie de ce groupe. [11].

Les autres vocables, utilisés de la période coloniale jusqu’aux indépendances au XIXe siècle ,pour désigner l’île scindée en deux colonies, sont bien documentés [12] : à partir de 1697, Santo Domingo pour la colonie espagnole et Saint-Domingue pour la colonie française.

Quant au nom donné à toute l’île, c’est tantôt « l’île de Santo Domingo », tantôt « l’île de Saint Domingue », selon que l’on soit rattaché à l’une ou l’autre puissance, et parfois « Hispaniola ».

A partir de 1804, le monde francophone désigne la nouvelle République et l’île entière par le vocable Haïti, tandis que dans le monde hispanique, et en République Dominicaine en particulier, la tendance est d’employer « l’île de Santo Domingo  » ou l’ l’île Espagnole (la Isla Española) ou tout simplement l’Espagnole (La Española) et assez, rarement la Hispaniola.

Les usages contemporains

Notre pays s’est approprié le nom taïno de l’île, orthographié désormais Haïti en français (moderne) et Ayiti en créole.
Les Dominicains eux, se sont appropriés le vocable Quisqueya pour désigner leur portion de terre, même si le nom ne figure pas dans l’appellation de la République Dominicaine.

Quiconque en douterait, n’aurait qu’à se référer à l’hymne national dominicain qui célèbreQuisqueya la indómita, (Quisqueya l’insoumise). L’hymne ne mentionne pas le terme « Dominicanos » mais bien « Quisqueyanos » et l’appel aux « Quisqueyanos valientes » (vaillants Quisqueyens) fait vibrer, sans ambigüité aucune, nos valeureux voisins.

L’adjectif quisqueyano/a (quisqueyen), utilisé en République Dominicaine ou en diaspora, fait référence sans équivoque et exclusivement, à nos voisins, ou à leurs descendants. Qu’il s’agisse de Quisqueya Heights à Manhattan, des Bodegas Quisqueyanas de l’avenue Amsterdam ou du Bronx, de l’Estadio Quisqueyano, du Partido Democratico Cristiano Quisqueyano de Santo-Domingo : ce sont des icônes qui font référence exclusivement à la culture dominicaine.

Nous voilà donc dans une situation assez confuse.
Les Haïtiens continuent d’appeler l’île entière Haïti et les Dominicains « île de Santo Domingo  » ou, de plus en plus, « île Espagnole ».

Alors que Quisqueya, pour les Dominicains, fait nettement référence à la République Dominicaine, pour certains Haïtiens, le vocable devrait désigner l’île entière et ses deux républiques.
La promotion du vocable Quisqueya par ces professionnels, artistes et intellectuels haïtiens part d’un bon sentiment. Il s’agirait de faire amende honorable, en cessant de « noyer » nos voisins Dominicains dans le terme « île d’Haïti » -qu’ils rejettent d’ailleurs- et de chercher un terrain d’entente, en se tournant vers un passé taino commun. Il s’agirait aussi, pour ces protagonistes haïtiens, de marquer un tournant dans les rapports entre les deux peuples à placer désormais sous le sceau de la compréhension mutuelle et de la cordialité.
Très bien.

Mais le vocable Quisqueya est-il bien choisi ?

Si la nation dominicaine s’identifie tellement fort avec ce nom-symbole, ne risque-t-on pas de créer des ambigüités et d’ajouter encore davantage à la confusion régnante ? Car ce que l’on propose en fait, c’est de remplacer une polysémie ancienne (Haïti désignant la partie et le tout) par une nouvelle (Quisqueya désignant la partie et le tout).

Qu’y gagne-t-on ? Cette question a des implications non seulement symboliques et idéologiques, mais aussi pratiques.

Dans le même ordre d’idée, parler de « l’île Quisqueya » implique qu’il faut aussi nommer les habitants de cette île, i.e. les « Quisqueyens », (Quisqueyanos), comme l’a suggéré un auteur haïtien.

Proposer aux Dominicains que leur mot icônique « quisqueyano/a » puisse désigner l’espace insulaire, cela pourrait peut-être marcher, puisque dans une perspective dominicaine, le nom de leur territoire est celui qui colore l’ensemble. Que la référence explicite à Haïti disparaisse ne les gênerait pas trop, d’autant plus que cet effacement est proposé par les Haïtiens eux-mêmes.

Mais suggérer que le mot quisqueyano/a désigne les citoyens de l’île, i.e. Dominicains et Haïtiens, c’est, à mon sens, faire peu cas de la sensibilité historique et culturelle des Dominicains. Cela risque d’être perçu tout simplement comme une hérésie pour tout Dominicain, tant soit peu patriote.

Ce serait apporter de l’eau au moulin des ultranationalistes. Les vieux malentendus, autour de la crainte de la « fusion » et de « l’union » des deux pays, de la perte de la dominicanité, etc. ne manqueraient pas de surgir.

En plus des questions symboliques et idéologiques, toujours délicates à aborder, se posent aussi des problèmes pratiques, eux, relativement plus faciles à résoudre.

Si l’Initiative Quisqueya, lancée par les hommes d’affaires haïtiens, semble avoir été bien reçue par leurs homologues dominicains [13], c’est peut-être parce qu’elle est circonscrite à des activités concrètes,- la promotion d’un label commun pour certains produits - où les gains économiques mutuels prennent le pas sur les problèmes idéologiques.

Dans un contexte plus large, au niveau de la coopération bilatérale par exemple, les obstacles idéologiques et pratiques prennent une autre dimension.

Il faudrait, à tout moment, savoir quand le vocable Quisqueya se réfère à l’ensemble des deux pays ou seulement à la République Dominicaine.

Ce qui implique des accords entre les deux gouvernements et même la mise en place d’un cadre régulateur.

Un exemple suffira à illustrer mon propos.

Le projet Quisqueya Verde, lancé en 1997 par le président Leonel Fernandez et le ministère de l’environnement dominicain, concerne des actions de reboisement à mener sur le territoire dominicain. Tous les fonds, alloués à ce projet, devraient être gérés par le gouvernement dominicain.

Dans l’hypothèse, où l’appellation Quisqueya Verde désignerait l’ensemble des deux Républiques, il y a des possibilités que des fonds levés pour l’île Quisqueya soient dépensés uniquement dans la partie dominicaine, ce qui entrerait normalement dans la logique du plan initial. Une fois de plus, on court le risque de confondre la partie et le tout.

Les bons comptes faisant les bons amis, l’on aurait intérêt, de part et d’autre, à éviter des termes prêtant à confusion.

Comment donc nommer cette île, car il faut bien la nommer !

En fait, deux questions se posent : la première, faut-il changer le nom de l’île, et si oui, qui est habilité à la faire ? Et la deuxième, s’il faut changer le nom de l’île, quel nouveau nom choisir ?

Pour répondre à la première question, il faudrait se référer aux textes de lois en vigueur.

Les chartes des deux pays, mentionnent clairement les appellations « Ile d’Haïti » dans la constitution haïtienne de 1987 (article 8, alinéa a), et « Ile de Santo Domingo », dans la constitution dominicaine de 2010 (article 9, alinéa 1).

Ces textes s’inscrivent dans la continuité des textes officiels des XIXe et XXe siècle où les deux pays utilisent respectivement ces deux appellations [14].

Changer le nom de l’île devient donc une affaire nationale d’abord, liée à la souveraineté, à l’identité et l’imaginaire collectifs.

Tout changement impliquerait, dans chaque pays, une très large concertation de la population et ne saurait se limiter à des cercles d’intellectuels et d’artistes. Elle devient aussi une importante question bilatérale et les deux pays décideraient, d’un commun accord, et sur une base de réciprocité, à renoncer aux appellations consacrées dans les textes de loi, pour en adopter une nouvelle.

A la deuxième question, s’il fallait renoncer aux noms « d’ île d’Haïti » et « d’ île de Santo Domingo », je suggèrerais, au risque de froisser la fibre nationaliste haïtienne, d’utiliser le vocableHispaniola pour désigner l’île entière.

C’est le choix que je ferais, pour des raisons pratiques avant tout.

En procédant par élimination, Haïti et Quisqueya, renvoyant, avant tout, à chacune des deux républiques, se disqualifient, pour les raisons de polysémie et d’ambigüité exposées plus haut.
Bohio, approprié surtout par les Porto-Ricains et par le monde caribéen en général pour désigner un style d’architecture vernaculaire popularisé par le tourisme de masse, est aussi à exclure.

Reste Hispaniola.

Ce vocable s’est imposé dans la littérature scientifique du monde anglo-saxon (cartographie, géographie, géologie, sciences sociales, etc.) où la forme latinisée de La Española utilisée par les chroniqueurs espagnols et italiens, a été réintroduite depuis de nombreuses décennies [15].

En République Dominicaine, on lui préfère La Española et parfois même le terme ¨La Isla¨, choix sur lesquels je ne m’aligne pas.
Le terme Hispaniola gagne du terrain dans le monde francophone également. Pourquoi ne pas suivre le courant ?
Il est vrai que, d’un point de vue idéologique, la référence aux conquérants espagnols et aux souffrances des Tainos est associée à ce terme. Certes, mais la plupart des pays latino-américains, y compris la République Dominicaine, ont depuis longtemps établi des rapports privilégies avec leur ex-métropole.
Devons-nous rester figés dans une posture de victimes ou prétendre gommer le passé quand il nous gêne ?

Dans cette logique, il faudrait éliminer tous les toponymes à consonance française ou espagnole de notre portion d’île, en commençant par Port-au-Prince, Mirebalais, Cap-Haitien, sans oublier Lascahobas, Hinche, Los Cacaos, Cerca-la-Source, San Pèd, etc.

Par ailleurs, cela n’empêche pas que, symboliquement, chacune des deux républiques se raccroche, à des degrés divers, à son héritage taïno.

A Hispaniola, il y a eu du bon et du mauvais, et c’est au temps d’Hispaniola que s’est forgée notre identité aux trois composantes tainos, européennes et africaines.

Ce terme, aux consonances hispaniques, pourrait probablement rencontrer l’adhésion des Dominicains, puisque ces derniers revendiquent toutes choses espagnoles comme éléments forts de leur identité.

Reste à savoir si la population haïtienne, intellectuels et idéologues en tête, sont prêts à faire le saut, à se réconcilier avec l’autre face de leur douloureux passé colonial et à se réinventer une identité multiple dans le concert des nations latino-américaines, surtout dans un contexte où l’Espagne affirme, par des gestes concrets, son intention de se rapprocher d’Haïti ? [16].

Pour toutes ces raisons, s’il nous faut absolument renoncer à l’Ile d’Haïti, alors, le vocableHispaniola me semble être un « accommodement raisonnable ».

La construction d’une vision nouvelle pour notre île, côte-à-côte avec nos voisins dominicains, dans le respect et la sauvegarde nos intérêts mutuels, sera un long processus qui demandera une très large concertation.

Une chose est certaine, on ne touche pas unilatéralement et de manière volontariste aux symboles, surtout ceux des autres, sans bien préparer le terrain.

En tout cas, le débat mérite d’être relancé !


Rachelle Charlier Doucet




[1] L’auteure est anthropologue, spécialiste en anthropologie linguistique et en études caribéennes et latino-américaines. Elle fait partie de groupes de citoyens qui, en Haïti et en République Dominicaine, travaillent à l’amélioration des rapports entre les deux peuples.
Elle est membre du Laboratoire des relations haïtiano-dominicaines (Larehdo).
Le point de vue exprimé ici est strictement personnel et ne reflète pas nécessairement celui de cette organisation.
[2] Austin, J.L. How to Do Things with Words. Second Edition, Oxford : Oxford University Press, 1975. John Searle, Speech Acts : An Essay in the Philosophy of Language, (1969)
[3] Par exemple, Don Carlos Nouel, 1876, parle de « l’île d’Haïti » ; cité par Fouchard, 1988, p.78.
[4] Geografía, antropología e historia dominicana. J.D. Núñez y J. Colon. Educando : 1999
[5] Selon l’encyclopédie en ligne www.wikidominicana.edu.do.
[6] Fouchard rapporte aussi le mot bouhii, qui, dit-il « parait signifier « bien habité ».
[7] Jean Fouchard, Langue des Aborigènes d’Haiti, Port-au-Prince : Deschamps, 1988 p. 33.
[8] Les deux premiers parlent de l’île Espagnole, La Española ou de Hispaniola, la forme latinisée. R. Pane décrit les noms des provinces et des caciquats, mais ne dit rien du nom de l’île entière. Cf. Romain Pane [1571] « Ecrit de Frère Romain Pane des antiquités des Indiens qu’il a recueillies avec soin en homme qui sait leur langue par ordre de l’Amiral  » reproduit dans Fouchard 1988. Las Casas, dans la « Très brève relation de la destruction des Indes » ne mentionne Haïti qu’une seule fois. Le reste du temps il parle de l’île Española ou Hispaniola.
[9] Max Beauvoir : AYITI TOMA or The Name of The Republic of Haitihttp://www.vodou.org/ayiti_toma.htm.
[10] Les Loma (ou Toma) forment un peuple d’Afrique de l’Ouest, présent aux confins du Libéria, de la Guinée et du Burkino Fasso. Selon Henri Moniot, Cahiers d’études africaines, note 3, les Loma ont été dénommés « Toma » par l’administration coloniale. Encyclopédie en ligne Wikipedia.
[11] Jacqueline Scott Lemoine, Haïti en Afrique, l’Afrique en Haïti, In Pambazuka News no. 164, 25-10-2010 (édition en ligne).
[12] Dans les archives écrites occidentales, alors que les archives orales de notre ethnohistoire sont encore très peu explorées et menacées de disparition.
[13] Roberson Alphonse, Initiative Quisqueya, Le Nouvelliste 28 avril 2010
[14] Dans le « Traité de Paix, d’Amitié, de Commerce, de Navigation et d’Extradition » signé entre la République d’Haïti et la République dominicaine le 9 novembre 1874, les deux appellations sont utilisées. L’article.1 se lit : « La République d’Haïti et la République dominicaine déclarent solennellement être les seules qui possèdent la souveraineté de l’Ile d’Haïti ou St-Domingue
 », reproduit dans Georges. Michel, Panorama des relations haïtiano-dominicaines.2005
[15] En fait, depuis la création en 1890 de l’US Board on Geographic Names, qui a travaillé à la standardisation des noms de lieux américains et étrangers utilises par le Département d’Etat.
[16] L’Espagne est le 3e bailleur en importance dans la CIRH, et le président Martelly semble lui donner également une importance stratégique dans la reconstruction d’Haïti.

mardi, juillet 12, 2011

LA QUESTION DE COULEUR DANS L'HISTOIRE D'HAÏTI ( suite )

Mederic Louis Elie Moreau de Saint-Mery


B- GENÈSE DE L’IDÉOLOGIE MULÂTRISTE


Né de l’inégalité et de l’exploitation de la force de travail et de la variable ethnique attachée à la distribution de cette force dans le procès et les rapports sociaux de production, le préjugé de couleur, dès l'époque coloniale, se constitue sur de solides bases idéologiques.

Il sous-entend d'abord l'infériorité « naturelle » du nègre 1, à tous les égards. Le nègre est en-dessous de la condition humaine. Or le métissage, en vigueur depuis le siècle précédent, a entraîné une grande variété phénotypique que l'idéologie raciale du temps a manipulée avec un grand souci de nuances et de précisions. La fonction de cette idéologie est bien de mesurer l'écart type à la norme idéale du type blanc, et d'en rappeler l'existence à chacun. La taxonomie d'alors n'a rien de « scientifique », pas plus que celle d'aujourd'hui, et c'est le discours social dominant de l'époque qui l'oriente dans la bouche de ses idéologues. L'entreprise de classification que nous a léguée Moreau de Saint-Méry en constitue une excellente illustration. Il a repéré onze « classes » quant à la nuance de la peau, tenant compte des combinaisons du noir et du blanc. Chaque classe se caractérise par un nombre minimal de « parties » blanches et noires, le blanc et le noir pur totalisant respectivement 128 parties.

Est nègre celui qui n'a pas au moins 8 « parties » de blanc. Une règle de descendance préside à tout ceci : on ne redevient jamais blanc, quelle que soit l'infime partie de sang nègre que l'on ait.

Malgré la systématisation fantaisiste à laquelle il se livre, Moreau n'en est pas moins aux prises avec la saisie intuitive et contradictoire de deux phénomènes qui règlent les mélanges et qu’il ne peut expliquer.

1) La récessivité génétique, dont il ne peut s'empêcher de noter les effets inattendus, sans pouvoir identifier les mécanismes biologiques à l’œuvre.

2) L'arbitraire de la classification qui, elle, est gérée par les intérêts de classe en cause, arbitraire qu'il souligne au passage comme « l'œil du préjugé », sans pourtant en débrouiller la clé 2.

[p. 50] À l'échelle du noir au blanc correspond une stricte hiérarchie de supériorité raciale et de valorisation ; car être blanc dans la colonie est associé avec le maximum de droits, de prestige, d'aisance, de pouvoir et de liberté.

Mais il ne faut pas oublier que le colon traite durement l'esclave en tant qu'esclave et non en tant que noir ou sang-mêlé. La contradiction principale en effet est celle d'un régime qui oppose des propriétaires d'esclaves et des esclaves, dans un cadre colonial inséré dans le système capitaliste, et non entre blancs et noirs. De plus, à la fin du XVIIIe siècle, à Saint-Domingue, les relations sociales sont à l'apogée de leur caractère répressif, obéissant en cela aux nécessités de la reproduction sociale de l'époque. Éric Williams a bien démontré comment d'île en île dans la Caraïbe, d'époque en époque pour une même île, les rapports esclavagistes varient en fonction des exigences du marché, des formes de propriété et des relations de production. Ainsi, soutient-il, code légal et traitement quotidien de type paternaliste sont plus compatibles dans des économies de subsistance que dans des économies de plantation destinées à la grande production pour les métropoles et où le nombre d'esclaves est plus élevé (Williams, 1960). Mais l'esclave et le nègre connotent deux signifiés que le temps a fait coïncider dans la mentalité coloniale. C'est en ceci que l'infériorité et l'opprobre se sont finalement collés à la peau du nègre. Hilliard d'Auberteuil rappelait à l'époque : « L'intérêt et la sûreté de la colonie veulent que nous accablions la race des noirs d'un si grand mépris que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération soit couvert d'une tache ineffaçable » (cité dans Bellegarde, 1938 : 37).

Or dans la dialectique des contradictions secondaires (secondaires par rapport à la contradiction principale évoquée plus haut) les groupes intermédiaires (entendons ici les gens de couleur) participent à leur tour au préjugé de couleur, à titre relatif d'opprimés et d'oppresseurs. En effet, les affranchis de couleur sont opprimés parce que soumis à des restrictions de toutes sortes : droits politiques inexistants, malgré leur statut d'hommes libres, interdits discriminatoires [p. 51] dans le but de maintenir distance et respect envers le blanc. Par exemple, l'affranchi ne doit pas porter les mêmes types d'habits que le blanc, ne peut s'asseoir dans les mêmes rangées à l'église ou au théâtre. Pourtant en tant que fils « légitimés » de blancs privilégiés, certains peuvent hériter d'une fortune, être envoyés en France, etc. Si bien qu'à leur tour, les affranchis mulâtres reproduisent l'idéologie raciste dominante. Ainsi, les noirs libres ne sont pas admis dans leurs bals, le noir libre n'achète pas un mulâtre ou un quarteron esclave, ces derniers pouvant aller jusqu'à préférer le suicide au déshonneur de servir un noir. Les mulâtres libres acquièrent la réputation d'être plus cruels envers leurs esclaves que les blancs eux-mêmes et il n'est pas de pire angoisse à susciter chez un esclave que de le menacer d'être vendu à un homme de couleur, prétend-on (Fouchard, 1972). De plus, le mulâtre est celui qui communément poursuit l'esclave marron (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 104). D'autre part, les esclaves de couleur eux-mêmes se considèrent supérieurs aux esclaves noirs, étant majoritairement des esclaves domestiques, donc jouissant de conditions adoucies par rapport aux esclaves des champs et des ateliers (ibid. : 110).

Quant aux noirs, en fonction de leur statut social, de leur sexe, ils ne sont pas tous non plus à l'abri de la contamination idéologique. Déjà, affirmait Anténor Firmin 3 on voit ce phénomène de la femme noire, de l'esclave noire, qui « idolâtre l'enfant mulâtre » 4 


-------------.----------------​--

1 Rappelons l'étymologie du terme « nègre ». Avant de connoter graduellement le noir, il désigne à partir du XVIe siècle l'esclave des colonies. Son sens est à l'origine purement social (Guillaumin 1972 : 19).

2 « On doit en conclure, que l'arbitraire agit sur toute la classification, et que l'on ne peut offrir que les approximations que j'ai établies. Elles donnent cependant lieu de remarquer qu'en général, l'arbitraire a plutôt augmenté que diminué l'évaluation des nuances ; je veux dire que le calcul mathématique ferait descendre plus d'individus d'une nuance dans la nuance au-dessous qu'il n'en ferait monter de celle-ci dans l’autre ; d’au tant que lorsque, par exemple, un enfant vient d'un Quarteron clair avec une Griffonne claire, au lieu de le réputer Marabou, on le classe alors parmi les Mulâtres, et ainsi des autres combinaisons » (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 101).

3 Écrivain et homme politique haïtien (1850-1911).

samedi, juillet 02, 2011

LE TESTAMENT DES LIBÉRAUX - Haiti

 
Rappelons-nous, Libéraux, que le 10 Avril 1848, le Général Faustin Soulouque, Président d’Haïti, naturellement incapable et complètement ignorant dans les affaires gouvernementales, en proie à la jalousie et à la haine, et par un coup d’état, extermina nos frères mulâtres en les faisant égorger dans toutes les rues de la capitale et dans plusieurs villes de la République afin de se cramponner au pouvoir et de s’assurer la fidélité de ses partisans : les chiens de sa couleur.
 
Il disait avoir en main l’alphabet de notre intelligence et de notre esprit.  Qu’importe la date qui doit apprendre à nos fils et à beaucoup des nôtres la voie à prendre et l’énergie qu’il faut pour anéantir ces ambitieux, ces inhumains qui entourent Soulouque.  Depuis le 16 Avril 1848, nous nous taisions et, comme Samson notre force revient peu à peu.  Au 29 Avril 1848, par une combinaison bien préparée, nous le fîmes proclamer Empereur d’Haïti sous le nom de FAUSTIN 1er ; mais notre combinaison fut vaine à cause d’un homme éclairé qui fut dans son ministère.  Le 10 Décembre 1855 pour avoir l’occasion de faire tomber nos têtes les plus éclairées dans le dessein arrêté de nous décimer une nouvelle fois, Soulouque entreprit une guerre contre la Partie de l’Est.  Ce fut sa dernière tentative ; dès lors, le pays perdit de son état d’héroisme qu’il n’espère plus retrouver.  Cet événement permit au brave Geffrard ; que le Maître des Mondes n’avait pas cru nécessaire de laisser davantage sous la fureur du monstre infernal.  Ce Dragon à la face humaine dont le cœur est aussi noir que sa peau de penser à NOUS VENGER.
 
En effet, le 20 Décembre 1858, Geffrard s’esquiva de la capitale, se rendit aux Gonaïves où les choses s’arrangeaient pour lui.  Il y proclama la République le 15 Janvier et fit son entrée triomphale à la Capitale.  Ainsi parut pour nous le jour de la revendication de nos droits politiques de la résurrection de notre liberté.
 
A peine commencions-nous à respirer grâce aux bras vengeurs du valeureux Fabre Nicolas Geffrard que les suppôts du diable essayèrent d’effrayer la société.  On eut vite raison de leur mauvaise tendance tant à la capitale en la même année qu’aux Cayes, en 1862, ils croyaient que leur lion Soulouque pouvait avoir l’étoffe d’un Napoléon.  Leur combinaison fut d’écrivailler, de pérorer, de reparodier, de disserter à tort et à travers sur des choses qu’ils ne comprenaient pas, car Geffrard élevé à la première Magistrature de l’Etat sut réparer les maux que nous subissions et nous mettre en mesure de découvrir notre face du voile de honte et d’humiliation que ces nègres nous avaient porté à garder ; aussi la société dont il assura le respect et le repos se ressaisit.  Honte à jamais à ces mauvais mulâtres, aux mulâtres ingrats qui avaient accepté le mélange par l’hyménée de nègres avec le produit de leur race.
 
Depuis cette génération les nègres furent à la dérive, consternés, silencieux, acceptant le sort d’être INFERIEURS qu’ils sont.  Mais le misérable Salnave, ce tyran plus ingrat à sa nuance que personne, se mit en révolution et renversa le gouvernement de Geffrard, le revendicateur des droits de la classe mulâtres ; Salnave rassembla à ses coté ces DEMI-HOMMES et les rétablit dans la plénitude de nos droits ; aussi a-t-elle été courte la durée de son gouvernement NEGRO-MULATRES et mérite sa mort.
 
Dans Domingue nous croyons trouver un autre Geffrard en nous groupant à ses cotés.  Mais Septimus Rameau, caméléon astucieux au dernier degré après s’être mis avec nous sans se souvenir du mal qui, malheureusement il avait souffrir aux Libéraux, arrivé au pouvoir s’y attacha, et se croyant invulnérable, il se hasarda à parler de Panthéon à Dessalines et à faire publier par M. Bird (blanc) ministre de la religion protestante à la Capitale un volume intitulé : L’HOMME NOIR ET L’INDEPENDANCE HAITIENNE.  Comme si le nègre Dessalines. LE SANGUINAIRE, L’ANTHROPOPHAGE était le libérateur Haïti sans égard à Pétion, Boyer Borgella.  Eh bien, il s’est montré, nous avons deviné ce qu’il est.  Pourquoi ne s’était-il pas appliqué à adoucir notre sort au lieu de nous assujettir à un régime de fort ?  Si Septimus Rameau avait été franc et moins prodigue du sang de nos frères mulâtres, il n’aurait pas eu son triste sort.  Où donc est-il ?  Terrible façon que cette fin tragique de Septimus Rameau.  Grâce à nos Dupont et nos Geffrard rappelons-le, qui ont toujours su faire leurs devoirs en épargnant les leurs, nous avons aujourd’hui cette heure profitable et belle qui est à nous ; ne la salissons pas, car si elle nous échappe cette fois elle ne nous reviendra que tard et peut être jamais.  Il y a des occasions qu’on ne trouve qu’une seule fois durant le cours d’un siècle.  Rallions-nous Libéraux, faisons un vaisseau fraternel et nous parviendrons à exterminer les débris de ces barbares, nos ennemis irréconciliables, ces ambitieux qui, habitués à bêcher la terre en brillant dans cet art selon les règlements du Code Noir de Toussaint Louverture se croient des hommes et essaient de se poser en maîtres, en mathématiciens, en savants orateurs ; en Cicéron.   Dussions-nous disparaître, nous n’accepterons jamais d’être les Alter Ego de ces Noirs comme on nous le propose.  Notre devoir nous commande de maintenir les traditions de nos Ancêtres en ne transigeant pas avec ces bêtes fauves.  Transiger avec eux c’est renoncer à nos convictions, à nos sentiments.  Loin de les subir au pouvoir, ces sales nègres, nous aimons mieux nous joindre à nos frères consanguins de l’Est pour travailler avec eux à la revendication de nos droits.  Autrement nous mettrons le pays en protectorat, et nos droits il est vrai nous les exercerons en second ; en sous-main, mais ils seront les nègres, en dessous de nous.
 
Qu’importe après les souvenirs de 1802 et 1804 !  Si nos tyrans les noirs protestent, nous, nous étoufferons leurs protestations sous le sarcasme et le ridicule.
 
Nous continuerons d’arrêter leur mouvement de culture intellectuelle et morale.  Heureux serons-nous, quand ces tyrans auront disparu comme la population autochtone des Iles Sandwich.  Qu’importe alors, Nos Pères après avoir dépensé leur sang en 1804 et tant d’argent et de sueur depuis 1825, pour voir flotter sous l’azur du ciel d’Haïti l’étendard bicolore ont élévé les héritiers de leur vaillance au rang de citoyens libres d’un Etat autonome.  Les tyrans de notre peau qui méprisent la liberté pensent pouvoir nous traiter à l’instar des regnicoles d’une colonie et aspirent aussi à nous voir descendre de notre rôle pour jouir de notre droit et de nos privilèges.  Quelle ingratitude !  Haïti est notre sol et non le leur.
 
Haïti est le Domaine de nos Ancêtres ; le Pays de nos Pères.  L’oublient-ils ?
 
Que ces nègres sachent une fois pour toutes qu’Haïti n’est point l’Afrique idiote d’où ils ont été tirés et où habitent les leurs.
 
Fait à Miragoane le 16 Avril 1878 par un groupe de Mulâtres assiégés par l’armée du Président Salomon.